Socrate à vélo

            Guillaume Martin est un champion. Il fut le meilleur Français du dernier Tour de France en terminant à la 11ème place après avoir été 12ème l’année précédente. Il joua un rôle déterminant au sein de l’équipe de France du dernier Championnat du monde sur route à Monza qui permit le démarrage d’anthologie de Julian Alaphilippe dans la dernière ascension et à ce dernier d’endosser, pour la première fois de sa carrière, le maillot arc-en-ciel. Mais Guillaume Martin a aussi fait des études de philosophie poussées et il nous offre Socrate à Vélo, écrit dans une langue très classique, sur le thème principal des rapports entre l’esprit et le corps, entre la philosophie et le sport.

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Guillaume Martin a sa fierté d’intellectuel et il n’aime pas trop que l’on donne le change en faisant mine de s’intéresser à sa pensée, alors que l’on veut en réalité avant tout approcher un champion déjà très médiatisé au sein de l’équipe Cofidis. Il se sent autant philosophe que cycliste.

L’intitulé de sa thèse à l’université fut : « Le sport moderne : une mise en application de la philosophie nietzschéenne ? ».  L’auteur reconnaît que Nietzsche n’a pas conçu le sport moderne mais il relève une proximité chronologique entre le philosophe (1844-1900) et la renaissance du sport au XIXème siècle (cf. création de la Football Association en 1863, des premiers Jeux olympiques modernes en 1896 et du premier Tour de France en 1903). Et, souligne Guillaume Martin, la glorification de la lutte, de l’individu et de la victoire sont des thèmes très nietzschéens. En regard, il oppose les valeurs de l’olympisme telles qu’exprimées par Pierre de Coubertin. Il y a selon lui une certaine hypocrisie contemporaine à parler de sport rassembleur alors que la compétition divise, d’amateurisme alors que les dons ne suffisent pas et que le sport est un métier requérant une somme de travail considérable.  Avec Pierre de Coubertin, il ne s’est pas agi totalement d’un retour à l’olympisme originel et le corps est resté soumis à l’esprit; plus que le kalos kagathos grec, le modèle fut le mens sana in corpore sano latin. Au final, Guillaume Martin se déclare plus proche de l’individualisme assumé que de l’altruisme de façade en vogue aujourd’hui paradoxalement, à l’époque d’un star system exacerbé. Mais il n’est pas un nietzschéen aveugle et ne nie pas les risques que représentent, sans discernement, les concepts de « volonté de puissance » et de « surhumain  » appliqués au sport, là où il faudrait parler de dépassement de soi et non pas de domination sur l’autre. Pour Guillaume Martin, l’athlète surhumain n’est pas un mutant, dont les performances sont artificielles (dopage ?), il est tout simplement le champion qui a magnifié des dons naturels.

Vraiment l’on ne s’ennuie pas, comme des potaches au fond de la classe, en lisant les leçons de philosophie de Guillaume Martin. Einstein, le manager d’une équipe allemande à la recherche de nouvelles clés pour le succès, a voulu remplacer une partie de ses soigneurs par des philosophes. A l’instar d’une équipe grecque venue de nulle part, conduite par ses leaders Socrate et Platon et qui s’impose de manière irrésistible dans  le peloton, le mot d’ordre est à l’intégration de philosophes dans l’équipe. L’une des nouvelles recrues avait vu jusqu’alors sa pratique sportive limitée à de la marche, tous les jours, aux mêmes heures et sur le même parcours. Elle s’appelait…Kant. Certes, « un peu psychorigide et professoral en apparence », il s’agissait d’un talent de grimpeur prometteur, susceptible de s’épanouir sur les pentes du mont Ventoux si encore il avait pu se détacher de sa bonne vieille ville de Königsberg.

Parmi les autres « vélosophes », ainsi que les appelle Guillaume Martin, Il faudra retrouver dans le peloton Schopenhauer, ne grimaçant pas mais souffrant sur les pentes du Galibier et renonçant finalement à la lutte en raison de son nihilisme. Il y a aussi Hegel qui regrettait sa tranquille chaire de Professeur à l’Université de Berlin et bien sûr Nietzsche qui s’entraînait sur les hauteurs de Nice ou de Sils-Maria en Suisse. Malgré sa puissance physique et son talent – il s’était en effet montré capable de déposer le chétif Pascal dans les cols des Pyrénées après avoir disserté avec lui de la mort de Dieu lorsqu’il était à sa hauteur -, Nietzsche refusa d’être intégré dans l’équipe d’Allemagne et de soumettre son individualité au collectif. Quant à Karl Marx, quoique rapidement essoufflé, il était prêt à se joindre à la lutte collective…                                                                                                                                                     

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On pense parfois que faire des études permet aussi d’être un meilleur sportif, plus intelligent, mieux organisé et calculateur dans le bon sens du terme afin de remporter des compétitions. En ce qui me concerne, je n’ai pas réussi jusqu’à présent à approcher le Top Ten du classement général du Tour de France et j’espère que les leçons de philosophie fournies par ce livre m’y aideront. A défaut, je me contenterai de gravir le Col de l’Aubisque, à partir de Laruns, en moins de deux heures. Quand je serai dans les derniers lacets, sur des pentes à 9% et au terme de plus de 18 km d’ascension, Guillaume Martin aura déjà franchi le Col du Tourmalet. Je penserai alors qu’il aura de plus très certainement progressé mentalement, comme le faisaient en déambulant les péripatéticiens d’Athènes, dans la préparation d’un prochain ouvrage que j’attends avec impatience. Mais en réalité, Guillaume Martin aura acquis une telle avance tout simplement parce qu’il est un champion et d’ailleurs, comme il nous le raconte de manière si originale, l’expérience des philosophes-cyclistes a échoué car l’on ne peut transformer la discipline sportive en science.

Au fond, je n’aurai vraiment compris ni le sport ni la philosophie ou du moins ce fut bien tardif. Celle-ci n’est pas un processus ex ante, elle n’est pas liée exclusivement à une activité, à une carrière. Elle aide à la découverte de soi-même, de son être profond. Elle est un processus continu, intimement lié à la vie. Mais dites-moi, Guillaume Martin, est-ce que gravir les cols n’est tout de même pas le meilleur chemin pour découvrir la pierre philosophale ? Primum vivere deinde philosopherai, comme on nous l’apprenait au collège. Il faut d’abord avancer comme le vélo doit rouler pour garder son équilibre.

Carte IGN © PP

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