Le spectre de la défaite de Poutine

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          Karl Marx écrivait dans Le Capital qu’un spectre hantait l’Europe, celui du communisme. En le paraphrasant et en le sollicitant, l’on pourrait dire aujourd’hui qu’un spectre hante aujourd’hui le Kremlin, celui de la défaite de Poutine. La thèse est osée alors que Kiev est assiégée mais sa vraisemblance s’avère finalement être en proportion de l’irrationalité des scénarios militaires initiaux tandis que n’apparaissent pas clairement à l’heure actuelle les voies d’une sortie de la crise. L’engrenage enclenché semble encore hors de contrôle. 

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Le principal protagoniste de la crise avait sans doute ressassé son entreprise, de manière obsessionnelle, pendant des années. L’entreprise était probablement au point sur le plan opérationnel et les observateurs et experts militaires ont noté dès le début de l’opération hors du Donbass qu’étaient visés les systèmes anti-aériens, les aéroports et d’une manière générale des cibles soigneusement sélectionnées.

Pour autant, Vladimir Poutine ne va-t-il pas connaître sa “Baie des Cochons” avec pourtant près de 200.000 hommes engagés? Il ne s’agira selon toute vraisemblance pas d’un fiasco militaire compte tenu du déséquilibre des forces et malgré la résistance courageuse et même héroïque du peuple ukrainien et de ses responsables. Mais la campagne s’avère déjà difficile pour ses troupes et la toute puissance supposée de son armée ne s’impose pas.

C’est la conception d’ensemble qui a finalement fait défaut au médiocre agent du KGB. La manipulation et la désinformation d’un autre âge ont obscurci les cerveaux des concepteurs et planificateurs. On peut parler ad nauseam de “génocide” et de “dénazification”, après avoir nié l’existence même de l’Etat ukrainien, mais il aurait fallu comprendre le nationalisme ancien des Ukrainiens et réaliser que son indépendance contemporaine avait la même âge, c’est-à-dire trente ans, que la fin de l’Union soviétique. Il aurait aussi fallu réaliser que le pays s’était modernisé au cours des dernières années, y compris sur le plan militaire, depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Il aurait été nécessaire de moins mépriser les pays européens et plus largement la civilisation européenne pour une faiblesse supposée congénitale.

Poutine a jeté le masque. De beaux esprits continuent chez nous à s’auto-flageller en estimant que l’Ouest, par son manque d’ouverture à l’égard de la Russie au cours des dernières années,  a “façonné” le dirigeant russe. En d’autres termes, nous serions les coupables. D’autres, dans une vision livresque des relations internationales considèrent qu’il ne faut pas “insulter l’avenir” et qu’il faudra bien renouer à un moment ou à un autre le contact, parler et négocier. Mais les guerres se terminent aussi parfois devant le Tribunal de Nuremberg ou à la Cour pénale internationale.

En réalité, le dictateur conquérant de l’Europe n’a jamais changé. Il faudrait se poser la question de savoir dans quelles conditions et pourquoi un obscur apparatchik a été choisi à la fin des années 90 par la famille Eltsine pour le poste de Premier ministre dans un premier temps et ensuite la Présidence de la Russie? La suite n’a pas plus de rapport avec la politique de l’Ouest: les attentats de Moscou, toujours pas élucidés, qui ont fait des centaines de victimes et on donné lieu à la deuxième et épouvantable guerre de Tchétchénie; l’intervention de l’armée russe en Géorgie (Ossétie du Sud) en 2008, première opération hors des frontières de la Russie depuis l’Afghanistan en 1979; jusqu’à l’annexion de la Crimée et à l’invasion de l’Ukraine qui rappelle l’invasion de la Pologne en 1940.

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Le temps que nous vivons est en effet celui des anachronismes. Le Blitz initial à la manière de  Patton dans les Ardennes ou de Guderian – qui d’ailleurs échoua dans la bataille de Moscou du second conflit mondial – a rappelé un 22 juin 1941 à l’envers. La guerre de Poutine est même aussi parfois comparée à une aventure s’apparentant à la campagne de Russie napoléonienne avec l’issue que l’on connaît. 

A l’Ouest, le dirigeant russe aura réussi la prouesse de “ressusciter” l’OTAN, dont on disait il y a peu encore qu’elle était en était de “mort cérébrale”, ce qui n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour ceux qui recherchent une plus grande “autonomie stratégique” dans ou hors de l’Alliance. L’électrochoc donné par Poutine et la valeureuse résistance ukrainienne ont galvanisé l’Europe qui a régi avec célérité pour venir en soutien de Kiev et s’est montrée d’une grande solidarité et générosité. La Pologne et la Roumanie tout d’abord, admirables, ont ouvert leurs bras aux réfugiés ukrainiens. Dans une France travaillée par des courants opposés à l’immigration et même xénophobes, une écrasante majorité de la population serait prête à accueillir des réfugiés d’Ukraine.

A l’Est de l’Europe, c’est-à-dire au-delà de la Pologne, de l’Ukraine et peut-être demain de la Biélorussie, l’ancienne “nouvelle Rome” – qui s’est aujourd’hui déplacée à Sainte-Sophie de Kiev -, a montré que sa façade était vermoulue et se craquelait.

Poutine a perdu dès le départ la bataille de la communication, en contrepoint flagrant de l’éclosion à l’échelon planétaire du courageux et attachant Président ukrainien Zelenski. Après  les interminables et confuses explications historiques d’un dirigeant en réalité inculte, s’est déroulée la fameuse séance du Conseil de sécurité – télévisée pour la première fois et sans doute la dernière –  qui restera dans les annales. Il est même difficile d’imaginer qu’elle se serait déroulée ainsi dans une Union soviétique qui était plus collégiale. 

L’on y a vu un Président séparé physiquement des autres membres Conseil, les obligeant à des “aveux” forcés à la tribune, les faisant trembler comme l’ancien Président Dimitri Medvedev, les obligeant à des prises de position contre nature comme avec Sergueï Lavrov ou le distingué Sergueï Narychkine, actuellement Directeur du renseignement extérieur, ou les humiliant comme Nikolaï Patrouchev, le Secrétaire du Conseil de sécurité lui-même. Pour un chef de guerre se préparant à une intervention majeure, l’on aurait pu imaginer un affichage différent. 

La logorrhée sur le “génocide” en Ukraine, les “néo-nazis” au pouvoir à Kiev, voire sur les déclarations agressives des responsables de l’OTAN pour justifier la mise en alerte de la force de dissuasion ont fait naître des cauchemars que nous n’avions même pas eu en Europe au plus fort de la guerre froide. Il n’est pas jusqu’au Patriarche Kirill qui n’ait estimé que ceux qui s’opposaient à la Russie en Ukraine faisaient partie des forces du mal, confirmant que l’orthodoxie russe ne se limite pas à élever et convertir les âmes.

Au total, l’image de la Russie dans le monde s’est dégradée à un niveau jamais atteint, sans compter les conséquences tangibles dont le pays devra payer le prix de manière durable sous l’effet des sanctions et d’un isolement quasi total. Il n’y a pas jusqu’à la Chine – qui n’a pas voté avec elle au Conseil de sécurité mais s’est abstenue – dont Poutine puisse être assuré qu’elle privilégierait une idéologie confuse au détriment de ses intérêts économiques indispensables à son développement et à l’affirmation de sa propre puissance. 

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Au temps des anachronismes, Poutine a confondu l’Ukraine – berceau de l’existence de la Russie et nation slave, russophone et même russophile dans certaines de ses composantes – avec l’OTAN et un Occident jugé décadent. Il a cru pouvoir se targuer d’une puissance de type soviétique. Il n’a montré que le mensonge, l’hystérie, la paranoïa et au final la faiblesse de son pouvoir dernière une façade à la Potemkine.

Les courageux manifestants de Moscou opposés à la guerre, emprisonnés par milliers, les appels qui se multiplient en faveur de la paix émanant de l’intelligentsia, ne constituent pas nécessairement une alternative immédiate à la direction du pays mais ils doivent nous garder de jeter l’opprobre sur le peuple russe tout entier.

Quelle que soit l’issue militaire en Ukraine, une Russie au ban des nations ne sera pas viable dans la durée. Des grincements commencent à être perceptibles au sein même de l’oligarchie, coeur du système, réunie ces derniers jours par Poutine. Mikhaïl Friedman a pris position publiquement contre la poursuite du conflit. Ce n’est pas à nous d’écrire les scénarios, mais une issue selon le schéma retenu par le Politburo pour écarter Khrouchtchev en 1964 – accusé déjà d’être un “aventuriste” – ne peut être écartée, voire des scénarios plus radicaux. Et la Russie peut avoir la chance, enfin, après “trente ans pour rien”, de commencer une mue démocratique.

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L’Ukraine incarne aujourd’hui la défense de la démocratie et de la liberté, de notre liberté en Europe. On y voit des résistants à la dictature et un élan faisant penser aux combattants des brigades internationales en Espagne. On y entend des discours aux accents gaulliens, émanant d’un vrai chef, courageux et humain. L’Ukraine, quoi qu’il arrive, a d’ores et déjà gagné – et elle l’aura payé de son sang – ses galons de membre à part entière de la communauté européenne, ce qui veut dire de l’Union européenne, dans les plus brefs délais, quoi qu’il nous en coûte. Son drapeau est d’ailleurs déjà aux couleurs de l’Europe. On ne peut que rêver de voir son Président, le 14 juillet prochain, saluant sur les Champs-Elysées un bataillon de ses soldats de Valmy.

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