Pour cinq ans, pour trente ans? La refondation de l’ordre international

       Dans le dernier numéro de la revue Politique étrangère, Thierry de Montbrial, le Fondateur et Président de l’Institut français des relations internationales (Ifri), s’interroge sur le moment clé où se trouve la France en ce qui concerne sa politique étrangère (cf. “Un cap pour les trente prochaines années”) et il s’efforce de tracer des perspectives moyen et long terme. 

Sans qu’il le dise clairement, il trace aussi une feuille de route pour les toutes prochaines années, à l’orée d’un nouveau quinquennat présidentiel en France. La réflexion sur la place de la France dans l’Europe, et de l’Europe dans le monde, devrait d’ailleurs être considérée comme la question-clé du débat présidentiel, dont tout découle et à laquelle tout se rattache, qu’il s’agisse des pandémies, du climat, des flux migratoires ou de la sécurité.

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Le Président de l’Ifri prend le soin préalable de bien définir les concepts de base, distinguant en particulier la géographie politique de la géopolitique qui inscrit les problèmes internationaux dans un ordre idéologique; il sépare encore plus nettement la géopolitique de la politique internationale, qui elle échappe à un déterminisme territorial. Se pose alors la question de l’identité dans notre monde contemporain, parfois réduite par la fragmentation des Etats. La stabilité et la cohérence interne sont des conditions de la formulation d’une politique étrangère consensuelle et cette question se pose aussi naturellement pour la France.

Pour le Président de l’Ifri, la France ne s’est jamais véritablement remise de l’effondrement de 1940, même si la Quatrième République lui a légué des orientations de base que sont le lien transatlantique, la construction européenne, le siège permanent au Conseil de sécurité ou encore l’engagement en direction de l’armement nucléaire. Héritage de 1940 et des années 50, mal-être dû à des fragmentations et à un déclin économique relatif, sont la toile de fond de la réflexion.  

En s’inspirant du maréchal Foch, il est rappelé que les deux grands principes de la stratégie sont la liberté d’action et la concentration sur ses points forts. L’autonomie et a fortiori l’indépendance sont des objectifs de plus en plus difficiles à atteindre dans une monde fait d’interdépendances. Les relations avec les Etats-Unis et au sein de l’OTAN illustrent bien le premier principe. On peut estimer en effet que le retour dans le commandement militaire intégré n’a pas eu pour la France les contreparties escomptées, de même que l’objectif d’une autonomie stratégique européenne au sein de l’organisation paraît très incertain. Le retrait précipité d’Afghanistan a de plus souligné qu’un statut second pouvait s’accompagner d’une absence de concertation entre alliés.

Selon Thierry de Montbrial, il n’y a qu’à travers la construction européenne, “priorité des priorités”, que l’on peut retrouver quelques marges de manoeuvre. Mais cette évolution devra s’accompagner d’un rattrapage des retards technologiques en visant à la souveraineté dans ce domaine, d’une adaptation économique de caractère structurel et d’une certaine remise en question de la chape idéologique héritée de la fin de l’URSS et conditionnant les rapports avec celle-ci. L’affirmation de l’Europe face aux Etat-Unis et à la Chine et le développement de compétences communes devront respecter dans le même temps les différences culturelles.

Avec la Russie et malgré les occasions manquées depuis 1991, il faudra bien renouer avec une tradition gaullienne s’appuyant aussi sur les concepts et la logique de la CSCE et, si le Président de l’Ifri ne le dit pas en ces termes, l’aboutissement pourrait être à terme – au-delà même de l’Oural – un ensemble géo-politique eurasiatique face à la Chine, sans s’opposer nécessairement à cette dernière dans une posture agressive.

Sur les mers et ses abords, la priorité restera la Méditerranée par rapport à laquelle la zone indo-pacifique ou une crise autour de Taïwan ne représenteront pas les mêmes intérêts essentiels. Dans ce contexte actuel, Thierry de Montbrial affirme clairement qu’il ne saurait être question que nous participions à une alliance globale anti-chinoise. Au risque d’être provocant, ne peut-on pas dire que la perte du contrat de sous-marins à propulsion nucléaire, pour brutale qu’elle ait été, et l’exclusion de la nouvelle organisation AUKUS, ont préservé une possibilité d’agir hors d’une opposition de blocs tout comme ce fut le cas, toutes proportions gardées, au cours de la guerre froide?

Au Sud, il est clair que la France devra surmonter des traumatismes et pesanteurs historiques et la normalisation puis la coopération pour le développement seront conditionnés à la fois par le rétablissement et l’essor de son dynamisme économique ainsi que par le concours de ses partenaires européens jusqu’ici distants. Il est clair que référence est ici faite à l’Algérie, pays clé, et au Sahel où la France ne peut agir seule. Les pays du Golfe, à la recherche eux-mêmes d’une autonomie accrue par rapport à un protecteur unique, constituent d’ores et déjà une charnière très importante par rapport à l’Asie.  

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Les perspectives tracées pur les trente prochaines années, le sont a fortiori pour celui ou celle qui dirigera la France au cours du prochain quinquennat. Par rapport à il y a cinq ans , relève Thierry de Montbrial, le conflit sino-américain s’est durci et l’Europe doit envisager que les priorités des Etats-Unis et de l’Europe ne coïncident plus entièrement. La poursuite de la construction européenne s’avère donc indispensable. L’euro avait sauvé la Communauté devenue Union européenne et l’éclatement de la zone euro signifierait la fin de cette dernière.

Le Président de l’Ifri prône le pragmatisme plutôt que les débats abstraits, qu’il s’agisse de la réflexion sur la souveraineté partagée, l’autonomie stratégique ou encore de la question des frontières. Il prend aussi l’exemple de la souveraineté technologique, complément indispensable au marché et à la monnaie uniques. C’est cet ensemble qui permettra à l’Europe de peser fasse aux plus grandes puissances. 

S’agissant de l’OTAN – et la question est d’une brûlante actualité -, L’Alliance atlantique conservera son sens pour les défis majeurs – et à cet égard “la dissuasion nucléaire conservera sa pertinence“, souligne-t-il – mais il faudra réfléchir aux conditions d’application de l’article 5 du Traité et à la délimitation du champ d’intervention, comme l’expérience de l’Afghanistan nous y incite, et aussi à des mécanismes de décision qui devront s’avérer compatibles avec les évolutions européennes.

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Cette paraphrase, sans doute maladroite et un peu réductrice de la pensée de Thierry de Montbrial, vise néanmoins à nous conduire à des réflexions personnelles. La politique étrangère est devenue l’affaire de tous et, comme l’espère le Président de l’Ifri, elle devrait faire l’objet de plus de débats publics, par exemple au Parlement, afin que chacun se sente concerné. 

La création du site “Perspectives Europe-Monde” procédait d’ailleurs de ce constat (cf. la présentation du site: “Les palpitations du monde“) : 

Les Nations de l’Europe, organisées ensemble ou réunies par la géographie, la culture et l’histoire ne se replieront pas sur elles-mêmes et une telle attitude serait d’ailleurs vaine. Elles devront trouver leur place dans un monde dominé par de puissants ensembles, où des pays émergents se frayent déjà un chemin remarquable et où personne ne devra être laissé sur le bord du chemin, tant pour des raisons d’humanité que parce qu’il faudra éviter des déséquilibres destructeurs”.

Le système international, tel qu’il était, se caractérisait par la primauté de l’Etat, le respect de la règle de la souveraineté, l’opposition des blocs dans l’hémisphère nord et des conflits périphériques, par la préséance due à la possession de nucléaire militaire.

Après la dislocation du système Est/Ouest et l’apparition de l’ère de la mondialisation/globalisation, les caractéristiques principales ont évolué avec l’émergence de la société civile (cf. ONG, groupes transnationaux; multiplicité des acteurs et “nouveaux défis”). Ce phénomène a coïncidé, selon un apparent paradoxe, avec l’affirmation des droits des individus alors que la dimension des problèmes se situait à une échelle mondiale et requérait un traitement collectif.

La problématique souveraineté/ingérence s’est imposée avec la mise en cause de la stricte règle du respect de la souveraineté, telle qu’il est défini dans la Charte de l’ONU (cf. Article 2, paragraphe 7). L’on est alors passé de la souveraineté-indépendance à la souveraineté-responsabilité qui a conduit graduellement à la formulation du droit d’ingérence, notion nouvelle renvoyant aussi à celle de communauté dans un monde fait d’égoïsmes sacrés. S’il s’est peut-être agi d’une mauvaise réponse à une vraie question, cette évolution a en tout cas porté atteinte aux prérogatives du Conseil de sécurité de l’ONU, seul détenteur de l’exercice de la violence légitime.

La fin de l’ordre bipolaire s’est accompagnée de la crise de la représentation politique des Etats, incarnée par l’ONU. L’hyper-puissance américaine, pour reprendre un concept forgé par Hubert Védrine, a coïncidé en effet avec une ONU en crise et un débat jamais conclu sur l’élargissement de son  Conseil de sécurité. Cette dernière question a suscité aussi des questions sur un mode éventuel de représentation de l’Europe au Conseil, sous forme par exemple d’un siège tournant de membre permanent.

Le regain du débat stratégique avec l’introduction de nouveaux armements et la possibilité même d’une militarisation de l’espace ainsi que la question de plus en plus préoccupante de la prolifération avec l’augmentation du nombre des Etats dits du “seuil” nucléaire, se sont ajoutés aux caractéristiques d’un système international en profonde transformation.

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Si la refondation du système international n’est pas pensée et organisée, elle sera dans tous les cas subie. Les questions qui se poseront pourront avoir trait notamment à la possibilité de réintégrer l’ONU dans la gestion des crises, de réactiver un G7/G8, voire un G20, en tant que préfiguration ou substitut d’un Conseil de sécurité élargi? 

Système onusien, architecture de sécurité, organisations commerciales et financières internationales, seront à l’ordre du jour ainsi que le débat sur les valeurs, qu’il s’agisse de la primauté du droit dans l’ordre international, de la protection des droits de l’homme ou encore de la définition de la démocratie. A l’ère de la multipolarité, révélateur et cause à la fois des bouleversements du système, la poursuite de la construction européenne sera un sine qua non.  Sa principale  justification, au-delà de sa puissance commerciale, sera d’être un pôle de civilisation unique au monde.

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