Plaidoyer pour la République

Winston Churchill et Charles de Gaulle sur les Champs-Elysées le 11 novembre 1944 © Imperial War Museum

               Des sondages ne font pas une élection et l’élection présidentielle française est encore loin. Mais qu’un candidat « putatif » puisse réunir 15% des intentions de vote dans des enquêtes d’opinion concordantes – ce qui en fait un possible challenger du deuxième tourest déjà assez étonnant. Que ce candidat potentiel, encore sans programme, ait exprimé des idées clairement racistes, désignant l’étranger et une religion en tant que telle comme la source principale sinon exclusive des problèmes de la France, est préoccupant et même choquant. Que l’extrême droite soit censée réunir un tiers des électeurs français l’est tout autant. 

La politique du bouc émissaire est à l’évidence un moyen d’occulter les vraies responsabilités. Le projet d’un enfermement à l’intérieur de barrières artificielles, qui n’arrêteront ni les flux d’information – comme les dictatures du XXème siècle l’ont déjà expérimenté- ni les pandémies et les bouleversements climatiques – comme nous le vivons désormais à l’échelle mondiale –  est une illusion anachronique, moyenâgeuse. L’étranger, l’autre, demain son voisin voire son parent, sont devenus le mal et non plus la source d’enrichissement qui a fait la civilisation française et qu’oublient ceux là mêmes qui ont l’audace et commettent l’outrage de se référer à des racines chrétiennes millénaires. 

C’est au sein des formations politiques, par des procédures peu claires et non définies bien en amont de l’échéance au regard de tous, que se discute le choix de celui ou de celle qui se présentera au suffrage du peuple français. Il s’agit-là d’une situation qui correspond en tous points à ce que dénonça le général de Gaulle et qui le conduisit à fonder la Vème République contre le « régime des partis ». L’élection présidentielle française, qui se déroule depuis la réforme de 1962 au suffrage universel et au scrutin majoritaire à deux tours, a en effet été conçue comme la rencontre entre un homme ou une femme et le peuple français sans médiation aucune. 

La réduction de la durée du mandat présidentiel à cinq ans, depuis l’élection de 2002, a aussi profondément altéré l’esprit des institutions de la Vème République. Le chef de l’Etat, compte tenu de ce mandat réduit qui coïncide avec celui des députés à l’Assemblée nationale, est moins à même de jouer son rôle d’arbitre, face au peuple et au-dessus des oppositions partisanes, et de stratège ayant une vision de long terme. Dans la pratique, la France a changé de République.

Quoi qu’il en soit, le plus important n’est pas la numérotation de la République mais  la préservation du caractère républicain de l’Etat. Les Etats-Unis n’ont eu qu’une Constitution, celle de 1787, se résumant à sept articles mais aménagée il est vrai par vingt-sept amendements parfois très substantiels, telle l’abolition de l’esclavage par le 13ème amendement de 1865. La Constitution de la République fédérale d’Allemagne est une « Loi Fondamentale » (Grundgesetz) protégée par le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe.

Démocratie et République ne sont pas des termes interchangeables et ils ne se superposent pas exactement. On ne peut imaginer de démocratie sans République mais cette dernière n’est pas toujours démocratique. L’on a ainsi connu dans l’histoire des « Républiques patriciennes » à l’instar des débuts de le République romaine ou des Républiques de Florence et de la Sérénissime de Venise aux XIIIème et XVème siècles. La République signifie alors le partage du pouvoir – ce qui a l’avantage de rendre nécessaire le dialogue – et aussi une répartition plus équitable de la richesse. 

Dans le cas de la Russie d’aujourd’hui, l’on peut considérer que le problème est tout autant sinon plus affaire de République que de démocratie. La liberté de circulation et même de pensée est sans commune mesure avec les restrictions de l’ère soviétique. Les media nationaux, en particulier la presse écrite (ex. journaux Kommersant et Vedomosti) mais même la radio (ex. Ekho Moskvyi ) et la télévision (ex. chaîne Ostankino), sont de qualité. La question pendante est le partage de la richesse nationale, qui a fait l’objet d’une appropriation « sauvage » lors des privatisations des années Eltsine. Le réel blocage du système, obstacle à la démocratie, réside sans doute là dans la genèse de la Russie post-soviétique. 

Les références historiques et géographiques ne sont pas un simple exercice de style et méritent d’être mises en regard des démocraties contemporaines. Sommes-nous sûrs que celle-ci sont à l’abri des oligarchies de l’argent et des media? Sommes-nous assurés de l’égalité des chances dans nos sociétés?  

La statue des Commandeurs de 1944 ne suffit pas et la République est aussi l’affaire de chacun qui demeure son propre sauveur. Après la défaite de Sedan, Ernest Renan a écrit « La Réforme intellectuelle et morale de la France ». Mais il ne faut pas souhaiter que l’urgence et la nécessité de l’ascèse individuelle, du respect de la collectivité et de l’aspiration à de nobles finalités soient imposées par un désastre. La République est pour chaque instant, elle est avant tout faite de justice et d’équilibres.

Afin de vous faire profiter de la meilleure expérience utilisateur, notre site Internet utilise des cookies. Cliquez sur "J'accepte" pour poursuivre votre navigation.