Où va la guerre?

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          Moins de trois semaines après le début de l’agression contre l’Ukraine, qui nous paraissent une éternité et ont déjà bouleversé le continent européen, nous ne voyons pas d’issue raisonnable se dessiner à court terme alors que les menaces de l’envahisseur se multiplient et font même craindre une fuite en avant. Il faut néanmoins s’efforcer de tirer de premières leçons qui peuvent être présentées sur deux plans: la nature profonde du pouvoir russe; le grand bond en avant de l’Europe. 

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Même pour ceux qui l’ont ménagé ces dernières années – souvent contre vents et marées – par méconnaissance, incompréhension, voire complaisance, faux et mauvais calcul, le pouvoir russe apparaît pour ce qu’il est réellement. Le dernier masque est tombé ou a été arraché.

La première guerre d’ampleur en Europe au XXIème siècle est affublée des pires oripeaux du  XXème siècle.  Nous n’avons pas affaire à un grand conquérant paré d’un projet de civilisation, tel Alexandre le Grand face à la Perse achémenide ou, même si sa campagne de Russie fut sa pire erreur, Napoléon censé être encore porteur des idées de la Révolution française contre l’autocratie. 

Nous voyons un simple prédateur, animé d’une soif de revanche et de haine, niant l’existence d’une nation en vertu d’obscures conceptions historiques, commettant une sorte de suicide collectif dans lequel il veut nous entraîner. Quand Poutine parle de “génocide” et des “néo-nazis“, il brosse un autoportrait.

Le pouvoir soviétique avait hésité à Prague en 1968 et plus encore en Pologne en 1981 lorsque le Pacte de Varsovie a finalement confié l’exécution des basses oeuvres au général Jaruzelski. Ce dernier laissera entendre, pour sa défense, comme le personnage de Robespierre dans le film Danton d’Andrzej Wajda:  “Pour le bien de mon pays, je commettrais n’importe quelle ignominie”. L’hallucinante séance du Conseil de sécurité à Moscou n’aurait même pas été imaginable sous Brejenev. Les allusions répétées à la force de dissuasion n’ont jamais été proférées aux pires moments de la guerre froide.

Il était parfois revenu du Premier cercle, depuis bien des années, à ceux qui essayaient de comprendre le “logiciel” de Poutine que l’obsession de ce dernier était de prendre une revanche sur les Américains. Faute d’y parvenir de manière frontale, le mensonge qui a nourri sa propre pensée, son hystérie haineuse et le non respect du droit international dont il se targua longtemps avec son ministre des Affaires étrangères – devenu un pathétique et servile exécutant -, et pour tout dire sa lâcheté, l’on conduit à s’en prendre à une grande nation à la fois le berceau ancien de son histoire et un jeune pays indépendant aspirant à la liberté et au progrès.

Du point de vue des Européens en tout cas, et même si des erreurs ont pu être commises, il n’y aucune raison de donner du crédit à la théorie de la tromperie infligée et de l’humiliation ressentie. Certains, officiers à la retraite, diplomates timorés et ambigus, voire une académicienne drapée dans sa science supposée et même un ancien ministre – après les médecins qui, au cours de la pandémie, préféraient l’exhibitionnisme médiatique au travail dans les hôpitaux et les laboratoires -, y ont aussi complaisamment fait écho. 

Ils se trompent totalement sur la nature du pouvoir russe actuel depuis l’origine et, en tout état de cause, l’heure n’est pas à ce genre de dissertation. Il n’est même pas sûr que le sujet soit pertinent demain et “qu’il faille ménager l’avenir”, comme ils disent parfois, car la rideau tombe parfois à Nuremberg, La Haye ou à la Cour pénale internationale. 

La vérité est que l’Union soviétique a lourdement perdu une guerre froide qu’elle n’était pas obligée de faire et les Russes n’ont pas été traités, à partir de son effondrement, comme “Les Réprouvés” (Die Geächteten) d’Ernst von Salomon sous la République de Weimar. L’Europe n’a pas pillé les richesses de la Russie, ce sont les oligarques qui l’on fait dans une relation de consanguinité avec le Kremlin et il est normal qu’ils aient à rendre des comptes avant que le peuple russe lui-même ne s’en charge finalement.

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L’histoire en Europe reste tragique. Ce n’est pas la construction européenne seule qui a apporté la paix sur le continent, c’est la paix qui avait facilité ce grand et noble projet. Celui-ci a donc été possible parce que la paix régnait entre les anciens belligérants. Aujourd’hui, c’est la guerre qui le façonne et peut lui permettre de faire un grand bond en avant.

Il ne suffit pas de demander dans l’immédiat à l’Europe, comme Staline à propos du Vatican: “le Pape, combien de divisions? “, car elle révèle son identité profonde qui est d’être un pôle de civilisation aimantant les nations et les peuples bienveillants. La guerre en Ukraine s‘accompagne de flux de populations déplacées, comme le continent n’en avait pas connu depuis la rectification de frontières à l’issue du second conflit mondial. 

Aux six millions d’Allemands, venus notamment de Silésie et accueillis dans le République fédérale, s’ajoutent déjà deux millions d’Ukrainiens secourus en Pologne principalement (NB: près de 1,5 M), mais aussi en Hongrie, Roumanie et République tchèque, voire dans la partie la plus à l’Ouest de l’Europe au sens géographique du terme. Il est bien que cet élan de générosité ait éclipsé des différends relatifs à des politiques nationales suivies par certains Etats membres, car une telle solidarité nous ramène à l’essentiel.

L’Europe ne se contente pas seulement de panser des plaies ce que sa richesse collective lui  permet. Sans entrer dans l’engrenage du conflit, elle a su très rapidement se mobiliser pour venir en aide à une grande nation émergente, y compris par des fournitures militaires pour sa légitime défense au sens de l’article 51 de la Charte de l’ONU. Son obligation immédiate puis étalée sur plusieurs années va être de relever le défi énergétique auquel elle est exposée. Elle devra aussi reconsidérer de fond en comble ses options de défense avec pour objectif la recherche d’une plus grande autonomie stratégique.

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Après l’Afghanistan au cours de l’été écoulé, la crise ukrainienne va profondément affecter le système international. Le moment n’est pas venu de disserter sur un repli américain visible. L’Ukraine n’est pas dans l’OTAN et c’est en effet d’abord  à l’Europe de réagir. Il est bon qu’à l’hystérie du pouvoir russe ait répondu une certaine placidité à Washington. Certaines déclarations de la Maison Blanche auraient tout de même pu nous être épargnées, la dernière – après le fameux “minor incident” – étant l’annonce prématurée d’une absence de réaction, hors sanctions additionnelles, en cas d’usage de moyens chimiques. L’ambiguïté du discours en cas de crise majeure, n’est-elle pas la meilleure des dissuasions? 

Il y a ce qui change et ce qui demeure. La paralysie de l’ONU, que l’on avait connue avant la décomposition de l’Union soviétique, est toujours présente au Conseil de sécurité. Mais l’on y a vu que la Russie n’y disposait que de peu de soutiens. Cela s’est confirmé au sein de l’Assemblée générale, qui n’a pas été qu’une chambre d’enregistrement mais qui, saisie par le Conseil ce qui n’est pas fréquent, s’est muée en véritable tribunal médiatique. Celui-ci a demandé par 141 voix le retrait des troupes russes, tandis que seuls quatre Etats (cf. Biélorussie, Syrie, Érythrée et Corée du Nord) se rangeaient au côté de Moscou. 

Il faudrait dire enfin un mot de la Chine. Le grand bond en avant de l’Europe n’est pas celui de la Chine et le Great Leap Forward de Mao Tsé-Toung avant d’ailleurs été un grand bond en arrière. Aujourd’hui la Chine, qui n’en finit pas de s’éveiller pour paraphraser en sens inverse Alain Peyrefitte, a des cartes maîtresses en main. Il n’est pas sûr que Pékin veuille apparaître de manière visible dans une méditation mais son intérêt vital est que la guerre ne dure pas. 

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