Notre-Dame de Paris, le 15 avril et le 15 août

Le 15 avril est une grande date. Elle l’est pour Bruno Le Maire dont c’est l’anniversaire, mais aussi parce que, le jour de ses cinquante ans, les flammes s’emparèrent sous ses yeux, sous les nôtres et ceux du monde entier, de Notre-Dame de Paris jusqu’à menacer de l’anéantir entièrement.

Bruno le Maire fait le récit de cet événement dramatique dans le tout premier chapitre de son dernier ouvrage « l’Ange et la Bête ». Ce que l’on lit est une expression forte de ce qui fut ressenti en ce jour mémorable, les flammes immenses, l’odeur âcre de la fumée mêlée à celle du plomb en fusion, les visages pétrifiés – au sens littéral du terme -, comme des têtes des gargouilles de la cathédrale, du peuple de Paris et des visiteurs du monde entier rivés vers un édifice qui en s’écroulant totalement aurait emporté leur vie, leur histoire, leur repères et une part de la civilisation; le vacillement jusqu’au basculement, grandiose et tragique à la fois, de la flèche de Viollet-le-Duc qui, tout en étant une pièce rapportée du XIXème siècle sur un édifice qui approche le millénaire, n’en était pas moins devenue un symbole emblématique de l’ensemble.


Où étions-nous alors ? Monument le plus visité de France, chacun se souviendra éternellement de ce qu’il faisait en ce 15 avril. Je ne peux échapper à cette question. Ayant vécu une quinzaine d’années dans la rue du Cloître Notre-Dame, la seule qui longe la cathédrale, aux pieds de ses vitraux qui n’empêchaient pas les échos des concerts d’orgue, je me trouvais à quelques centaines de mètres de là sur la place de la Sorbonne. Il me fut impossible d’accomplir cette distance, car cela aurait signifié me rendre sur les lieux de mon propre anéantissement. Le bureau du Président de l’Institut du Monde Arabe, que je servis pendant quelques années, était dans l’axe exact de l’édifice, et j’avais eu ainsi au quotidien la vision de ce vaisseau amiral en haute mer que la France a offert au monde. Sans perception hexagonale aucune, car je ne voyais aucune frontière en le contemplant, les arc-boutants de l’arrière me paraissaient encadrer et protéger un trésor qui n’était rien moins, comme l’omphalos de Delphes, la vallée des Rois à Louxor, Rome tout entière ou encore la Cité interdite, l’un des centres du monde.

Le quartier de Notre-Dame, c’était encore il y a un peu moins d’une cinquantaine d’années, le foyer du peuple de Paris, de ses artisans d’art et de ses petits commerces, une version contemporaine du peuple magnifié dans ces lieux par Victor Hugo. Il est resté un périmètre exceptionnel autour du parvis, avec l’hôpital de l’Hôtel-Dieu et la Préfecture de Police où tant de cérémonies, hélas, ont honoré ceux qui sont tombés en faisant leur devoir pour nous protéger. C’est sur ce même parvis – et non pas à l’intérieur de la cathédrale – que je me souviens d’avoir entendu s’exprimer le Pape Jean-Paul II lors de sa première visite officielle en France. Il ne se tournait pas uniquement vers « la fille aînée de l’Église », il parlait à la France et, parce que c’était lui et parce qu’il était là, il s’adressait au monde. Les mots qu’il prononça alors m’accompagnèrent pendant des années comme un viatique pour franchir des zones extrêmes. Son interrogation, si simple dans l’expression et d’une portée immense, telle qu’il faut peut-être plus d’une vie pour la comprendre, résonne encore avec ces mots: « Aimes-tu ? M’aimes-tu ? ».

Pendant ces années où je traversais quotidiennement le parvis de Notre-Dame, été comme hiver, observant émerveillé au printemps les arbres en fleurs du square au pied de la grande Rosace, côté Seine, bravant le vent et la pluie qui parfois balayait la place désertée en hiver, je voyais toujours, chaque jour, le même homme installé dans un fauteuil roulant pour vendre des cartes postales. Malgré son handicap, se dégageait de lui une puissance physique et un charisme hors normes. Je n’ai jamais osé lui adresser la parole, alors qu’il était mon voisin, l’un parmi d’autres dans ce quartier magique. Je m’en suis toujours voulu pour ma réserve déplacée, car cet homme ne savait pas que, sous le porche de Notre-Dame, il m’avait donné par son exemple et pour la vie tout entière la force de franchir tant d’obstacles.

Notre-Dame se relèvera et nous avec elle et le Président de la République a confirmé récemment que le délai de cinq ans prévu pour la restauration, qui mobilise tant de talents, de soutiens et d’abnégation, serait respecté. Alors, bon anniversaire Monsieur le Ministre, bon anniversaire la France, et que le 15 avril nous soit aussi un 15 août.

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