Notre carte chinoise

Le dragon de Xi’an © PP

          Il est de bon ton de parler de la carte chinoise que jouerait ou à laquelle pourrait avoir recours plus encore la Russie dans le contexte de sa confrontation avec l’Ouest. Certains en tiraient d’ailleurs argument, ces dernières semaines, pour souligner par anticipation les probables effets pervers de sanctions renforcées. La dernière image de la rencontre Poutine-Xi Jinping, en marge des Jeux olympiques de Pékin, a frappé les esprits. Mais il convient de regarder les choses de plus près qui ne sont pas si simples et, de plus, nous avons nous aussi dans notre manche une ou plusieurs cartes chinoises.

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Cela fait maintenant plus de dix ans que l’on évoque cette carte chinoise de Moscou. Le tournant vers l’Asie de la Russie date plus précisément de la “Doctrine Primakov” du milieu des années 90. Il y avait alors déjà loin du mythe à la réalité alors que la moitié du commerce de la Russie se faisait avec les pays de l’Union européenne et que 70% des investissements étrangers se faisaient dans le pays. Il est vrai que depuis lors la Chine est devenue le premier partenaire commercial de la Russie mais la part européenne des investissements a augmenté pour atteindre 75%. En termes simples, cela signifie que la technologie continue de venir de l’Ouest.

La Chine et la Russie semblent s’être aussi beaucoup rapprochées au cours des dernières années, tant à titre bilatéral que multilatéral, par exemple dans le cadre de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) à caractère tant économique que politique. Cette dernière, limitée en 2001 aux deux pays et à ceux d’Asie centrale, Turkménistan excepté, s’est ouverte quinze ans plus tard à l’Inde et au Pakistan, puis à l’Iran en 2021. Il est piquant de noter que l’une des missions de l’Organisation est de faire face au “séparatisme”.

La Doctrine Primakov reposait sur l’idée d’une relation triangulaire avec l’Asie et l’Europe visant à se démarquer du triangle Washington-Pékin-Moscou de la guerre froide. La guerre en Ukraine marque donc une cassure tant avec Washington qu’avec l’Europe et elle place Moscou dans un tête à tête quasi exclusif avec Beijing susceptible dès lors d’être plus contraignant. Du côté de la Chine demeurent a priori les préoccupations liées au Xinjiang et la recherche à la fois d’une diversification des approvisionnements énergétiques et d’un équilibre de la relation avec les Etats-Unis.

La nouvelle relation sino-russe risque de s’avérer exigeante, voire étouffante, pour Moscou. A supposer que la Russie soit contrainte d’orienter de façon privilégiée ver l’Est ses exportations de produits énergétiques, ce qui prendra un temps de conversion non négligeable, l’on peut imaginer que la Chine sera alors en position de peser sur les prix. Elle ne verra pas non plus dans la Russie un marché d’exportation considérable de nature à assurer un écoulement significatif des produits finis de “l’Atelier du monde”. Exprimé différemment, cela signifie qu’une économie dont le PNB se situe entre celui de l’Espagne et de l’Italie, pèse relativement.

Le Traité sino-russe de bon voisinage, d’amitié et de coopération de 2001 a consacré un partenariat stratégique entre les deux pays. Moscou s’est alignée de manière classique, à propos de Taïwan, sur la thèse de l’unicité de la Chine et l’accent a aussi été mis sur la défense de l’unité nationale et de l’intégrité territoriale des Etats. 

A cet égard, l’on aura noté que la Chine n’a pas soutenu la déclaration de reconnaissance de l’indépendance des deux entités russophones du Donbass. De son côté, le ministre chinois des Affaires étrangères s’est livré peu de jours auparavant à la Wehrkunde de Munich à une défense et illustration du principe de l’intégrité territoriale. La justification de l’intervention en Ukraine (cf. génocide, dénazifiacation), fût-elle exprimée de manière brutale, sera pas nécessairement plus convaincante sur le fond à Pékin qu’elle est est jugée à Washington et dans les capitales européennes. Tout au plus au Conseil de sécurité de l’ONU, qui se réunissait en même temps que le déclaration aux aurores du Président russe, la Chine a-t-elle déclaré comprendre les préoccupations sécuritaires de Moscou.

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Face au danger majeur que représente aujourd’hui la Russie pour la sécurité de l’Europe et du monde, il faut concevoir une nouvelle politique d’endiguement. Après le pivot en Asie d’Obama et le tournant agressif de Trump en direction de la Chine dont a hérité le Président Biden, les Etats-Unis sont aujourd’hui rattrapés par le continent européen. Ils devront donc bien se consacrer à un cas russe d’autant plus préoccupant, au-delà d’actes totalement condamnables, que le résident Poutine est allé jusqu’à introduire dans son langage des éléments relevant de la dissuasion nucléaire.

Ce constat sera-t-il de nature à conduire à relativiser, pour un temps tout au moins, une obsession chinoise? La question de Taïwan est en toile de fond désormais. Il y a des raisons stratégiques à cela en mer de Chine méridionale et du côté de Beijing le détroit de Formose est un passage clé pour l’accès de ses sous-marins nucléaires à la fosse des Philippines.

Un scénario cauchemar, parfois évoqué ces jours-ci, serait qu’une crise majeure se développe à Taïwan en même temps que celle de l’Ukraine. Si cela devait se produire de manière différée, le traitement de la crise serait-il le même face à une nouvelle h hiérarchie des priorités? le scandale de l’intégration de Taïwan ne serait-il pas replacé au regard du droit international  dans le cadre strict de l’unicité de la Chine? En d’autres termes, si l’on n’a pas voulu mourir pour Kiev, y serions-nous disposés pour Taipeh et un pays que nous ne reconnaissons pas?

Sur la plan économique, la réticence de Beijing à accueillir l’Iran au sein de l’OCS en 2021 – au terme de plusieurs années de tergiversation, est un signe parmi d’autres de la nécessité absolue pour la Chine de maintenir une relation économique et commerciale mutuellement profitable avec les Etats-Unis. Pour Beijing, l’Europe pèse également beaucoup plus qu’une Russie devenue de plus un Etat paria et Bruxelles et les Etats membres de l’UE se considèrent d’ailleurs comme un “compétiteur” de la Chine mais aussi comme un “partenaire”. 

Dans ce contexte – et ces perspectives mériteraient d’être développées et affinées -, l’intérêt du monde libre dont les affinités culturelles avec l’Empire du Milieu sont grandes, serait d’imaginer, au-delà d’un régime de sanctions sévères, un nouveau Traité de Tordesillas de 1494, sorte de partage du monde économique et fondement d’une neutralisation de la grande menace du moment et des années à venir.

 

Rhapsodie in Blue © PP

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