L’oligarchie prédatrice et étouffante

 

          Dans la « puissance pauvre », il ya des Russes comme Crésus. Ce qu’a publié Elena Lenina, il y a plus de quinze ans, conserve toujours une actualité et permet, avec l’oeil d’un entomologiste, de mieux cerner des profils d’une espèce – qui pour être par définition rare – est loin d’être en voie de disparition.

Les oligarques russes, c’est un peu en fait comme la famille royale saoudienne. On en connaît les figures les plus marquantes, mais beaucoup moins les princes de second rang et encore moins les limites des catégories de personnes  et du budget auquel tous émargent.

L’Etat c’est moi, disait Louis XIV mais en Russie les oligarques c’est aussi l’Etat sous une autre étiquette et avec un statut, des méthodes et des moyens spécifiques. Car les oligarques – et ce fut particulièrement visible sous Boris Eltsine dont ils ont assuré la réélection en 1996 – ont en quelque sorte fondé l’Etat et l’économie russes contemporains; ils les ont même orientés, se sont appuyés sur l’Etat pour s’emparer de la richesse nationale; ils ont parfois aussi franchi une ligne rouge qui fut celle de l’ambition politique pour laquelle Berezovski ou Mikhaïl Khodorkovski, ce dernier emprisonné pendant de longues années, ont payé très cher. Les oligarques n’ont pas véritablement contribué au développement du pays. Les grands contrats d’entreprises étrangères avec leurs propres groupes n’ont généralement pas eu les suites attendues, qu’il s’agisse de l’aviation civile, du ferroviaire ou même du nucléaire civil.

Dan ces conditions, et dans la mesure ils sont assez largement identifiés à l’Etat de Poutine, que ce soit par conviction, pur intérêt ou même simplement faiblesse, il est totalement fondé qu’ils soient la cible de sanctions internationales, y compris nominatives.

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Les oligarques n’ont pas véritablement contribué au développement du pays. Les grands contrats d’entreprises étrangères avec leurs propres groupes n’ont généralement pas eu les suites attendues, qu’il s’agisse de l’aviation civile, du ferroviaire ou même du nucléaire civil.

Les centaines de milliards de dollars de réserves accumulées ont-elles été utilisées avant la crise financière internationale de 2008 et après celle-ci pour investir dans des infrastructures, facteur de développement ultérieur? La réponse est naturellement négative au regard des considérations précédentes.

Le niveau de vie du peuple russe a-t-il bénéficié, comme cela aurait pu être, des immenses richesses énergétiques et minières jusque’à des métaux rares comme le palladium et le titane des mines de l’Oural qui est absolument nécessaire pour l’industrie aéronautique? La réponse est identique.

En réalité, l’Etat – décideur ultime dans les grandes affaires d’une économie mixte dont les oligarques sont à la fois les prête-noms et les bénéficiaires, sans oublier de substantielles rétrocommissions – se soucie surtout lors des contrats avec des groupes de l’Ouest de détourner autant que faire se peut la technologie occidentale. Les oligarques, de leur côté,  se concentrent principalement sur les circuits financiers complexes sur lesquels viennent se greffer de nombreux obligés.

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Les apparences sont généralement trompeuses. Les opérations de fusion-acquisition respectent les formes, cabinets d’avocats spécialisés et banques de renom à l’appui. Mais la réalité est difficile à cerner. Comment en effet s’assurer de la réalité des choses quand les équipes procédant à des audits sont pluridisciplinaires et pléthoriques, opèrent habituellement au sein d’économies ouvertes et régulées, sont organisés à partir de Zurich, Londres ou Paris et sont immergées brutalement dans un tissu économique, parfois provincial et en tout cas  impénétrable, où elles n’ont aucun repère ?

Un oligarque russe, d’ailleurs très brillant et amical, qui vivait à l’étranger et ne venait à Moscou que sous protection digne d’un chef d’Etat, m’avait interrogé sur les modalités d’un audit qui impliquait la venue chaque semaine, en provenance de villes européennes, de 80 personnes constituant des équipes mises de techniciens, de juristes et de financiers. Il avait conclu notre échange en estimant: « Je ne sais quel est le budget de votre audit, mais vous pourriez le diviser par deux. De toutes façons, vous n’apprendrez rien et ne comprendrez pas plus au final ». Il avait fini par procéder à sa propre estimation: si l’on respecte ses ordres de grandeur, il avait considéré que nous avions dépensé 2 alors que cela n’aurait dû coûter selon lui que 1; il ne sut pas en vérité, que notre budget fut de 10, autant dire que la différence n’avait pas été perdue pour tout le monde.

A l’opacité, s’ajoute une corruption endémique à des niveaux différents. Celle-ci prend la forme d’un « mur de verre » pour les affaires d’un montant significatif. On ne le voit pas, mais l’on s’y heurte et l’on ne progresse plus d’un pouce. Un tel système, est fait de méandres et d’obscurité, derrière de grandes déclarations sur la coopération et la modernisation.

Il a fait que la Russie n’a jamais réalisé un train à très grande vitesse (NB: la grande vitesse commence en Russie à 200 km/h) entre Saint-Pétersbourg et Moscou, éloignement pourtant idéal entre les deux plus importantes villes de Russie, distantes de 800 km, et les plus peuplées. Le coût en avait été estimé à 20 milliards de dollars, somme certes considérable, mais assez dérisoire au regard de la perte de 200 milliards de dollars en quatre mois (novembre 2008-février 2009) – du fait de la politique d’intervention inutile de la Banque centrale de Russie pour endiguer la perte de valeur du rouble – et également des bénéfices en termes de politique économique régionale et de développement t de l’économie qui seraient résultés du TGV.

Ce même TGV a aussi un temps été évoqué pour une ligne Moscou-Kazan au Tatarstan, ville distante de 1500 km. Il en va de même pour le tramway de Moscou, dont la rénovation était nécessaire pour un coût de 9 milliards de dollars, selon les estimations de la Mairie de la capitale alors dirigée par Iouri Loujkov. Et l’on pourrait multiplier les exemples dans l’industrie aéronautique comme le nucléaire et il y fort à craindre que l’histoire ne repasse pas deux fois les plats.

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On peut être sceptique sur la capacité du dispositif gouvernemental et d’une réelle volonté à réduire cette gangrène du fait de la consanguinité aux plus hauts échelons. Il ne s’agit pas toujours d’une réelle complicité car la relation peut être concurrentielle dans la bonne vielle tradition de la relation entre le tsar et les boyards. 

Cette dernière dimension du problème peut expliquer, partiellement tout au moins, le cas Khodorkovski. Poutine avait réuni (convoqué) autour de lui les principaux oligarques (2009, 20010?) Pour un petit-déjeuner au Kremlin. Le même jour, une heure auparavant, la justice russe rendait public (NB: à 7 heures du matin!) Sa décision de prolonger la condamnation de Mikaïl Khodorkovski de 7 années de prison supplémentaires. Le message était clair. Par ailleurs, peut-on imaginer que l’Etat n’ait pas les moyens d’endiguer une fuite annuelle de capitaux vers des comptes privés à l’étranger qui se chiffre en dizaines de milliards et dépasser en tout état de cause, le coût annuel estimé ces dernières  années à 60 milliards de dollars pour la modernisation de l’armée russe. Il y a donc un mouvement pendulaire entre l’opposition larvée et la complicité. 

L’opposition larvée ne peut jamais relever de l’ambition politique car il s’agit alors d’un casus belli pour le pouvoir exécutif. Le cas Navalny est sans doute plus complexe et il faut se souvenir que l’empoisonnement est intervenu sur un vol au départ d’une ville de l’Oural, au retour de l’extrême-orient russe où l’opposant avait fait campagne contre des oligarques locaux. Alors, convergence d’intérêts ou non?

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Le plus grave pour la Russie est sans doute que le système oligarchique ait étouffé le développement de la démocratie et tué dans l’oeuf la République ce qui n’est pas exactement la même chose. L’appropriation de la richesse nationale est en vérité le principal facteur de blocage de toute évolution vertueuse.

La Russie ne pourra pas faire l’économie d’une révolution que l’on souhaite naturellement pacifique. « es gärt im Volke » (cela fermente dans le peuple), disait Thomas Münzer lors de la Guerre des Paysans en Allemagne au XVIème siècle. La Russie que nous avons sous nos yeux est-elle aussi monolithique que nous le pensons? Les milliers de manifestants contre la guerre, face à la Mairie dans la rue Tverskaïa, ne nous apportent-ils pas des éléments de réponse?

Si ce cri de révolte est puissant et vient bien des profondeurs – mais il serait hasardeux de l’affirmer avec certitude – il nous fournit quelques éléments d’explication sur l’opération en Ukraine qui est en fait une guerre contre l’Europe, la liberté et la démocratie, pour la perpétuation du mensonge et de l’exploitation de l’homme par l’homme. Ces post-communistes léninistes ont même oublié la pensée de Karl Marx. L’ont-ils même jamais étudiée? Serait-ce à nous de la leur enseigner?

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Le monde réel des oligarques russes est surréaliste et dépasse même la fiction. Russes comme Crésus nous fournit une excellente introduction. Compléter la description peut conduire à proposer un mauvais roman, mail il le faut bien.

Une figure de proue de l’équipe, pour ne pas dire de la bande, est le plus connu bien que le plus secret et discret parmi ses pairs: Roman Abramovitch, le prince de Londongrad. Afin d’essayer de se faire oublier un peu, il vient d’ailleurs de céder la gestion de son club de football à un organisme à vocation caritative. Mais il ne faut pas oublier que l’homme le plus riche du Royaume-Uni fut élu Député à la Douma en 1999. Il y représentait la région de Tchoukotka, située dans l’extrême-orient russe, face à l’Alaska, à 9 heures d’avion de Moscou. Gouverneur de la région en 2000, alors qu’il vivait à Londres, il fut reconduit dans ses fonctions par le pouvoir exécutif russe. La Tchoutotka recèle d’importants gisements d’or, cela ne s’invente pas. Mais en avait-il réellement besoin, alors que son plus haut fait d’armes fut de revendre à l’Etat russe pour 13 milliards de dollars la compagnie énergétique Sibneft (NB: Pétrole de Sibérie) qu’il lui avait acheté pour une bouchée de pain!

A un niveau plus modeste, mais le qualificatif paraît déplacé dans ce cas d’espèce situé pourtant presque à l’autre extrémité du spectre, l’on pourrait parler de ce Président – à ses heures libres – d’une Fédération sportive qui, à ce titre, s’était rendu à des Jeux olympiques en Amérique du Nord. De là, il avait gagné le Costa Rica à bord de son avion privé de 200 places pour participer à un championnat du monde de…pêche à la ligne. Cela faisait tout de même cher la canne à pêche qui, on l’espère devait lui être fournie afin qu’il puisse amortir sers frais de déplacement.

Lena (pour les intimes) Lenina, femme d’une grande intelligence, non pas dominatrice et cassante mais d’une féminité naturelle toute sibérienne, nous fournit bien des illustrations dans son Traité d’entomologie Russes comme Crésus. Je la rencontrai pour la première fois à une réception en l’honneur d’Ievgeni Primakov, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien Premier ministre de la Fédération de Russie, preuve qu’elle ne manquait pas d’entregent. Au milieu d’une assemblée d’hommes vêtus de manière austère, l’on aurait dit « Brigitte Bardot entourée de babouchkas ». 

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Ma première guide, lors de mon arrivée à Moscou à la fin de l’Union soviétique, quelques jours après le putsch contre Mikhaïl Gorbatchev, se nourrissait pour déjeuner d’une demi-pomme. Elle semblait saisie avant tout d’une fièvre de culture et connaissait par coeur toutes les oeuvres du Musée Pouchkine et de la Galerie Tretyakov.

Le gardien du compound diplomatique où je résidais plus tard, ne semblait posséder qu’une chemise, mais il l’aurait partagée. Il vous invitait l’hiver à boire un thé brulant dans sa modeste cahute quand il sentait que vous n’aviez pas trop le moral.

Oui, Monsieur Poutine, j’ai aussi la nostalgie de l’Union soviétique, mais elle est sans doute très différente de la vôtre. Elle s’attache à l’humain et non à la puissance. La « plus grande catastrophe du XXème siècle » réside dans notre différente approche des réalités du monde. 

 

Au secours, Karl ! © PP

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