Ligne de crête/ Après l’Afghanistan, éléments pour une Politique étrangère

Conférence des Ambassadeurs, Paris © Présidence de la République

          L’Afghanistan peut s’avérer un cas d’école. De nombreuses grandes questions internationales contemporaines s’y trouvent réunies: les crises régionales dans une zone nucléarisée, la légitimité des interventions dans les Etats faillis, les drames humanitaires, le développement du terrorisme, la recomposition du Monde nouveau, la redéfinition des organisations politiques inter-étatiques et des Alliances, les grands projets économiques du XXIème siècle. 

Vue sous cet angle, la crise afghane ne peut non seulement laisser indifférent, mais elle contraint à une réflexion renouvelée sur la Politique étrangère. La fin des interventions militaires « classiques », hors cas de légitime défense prévu par la Charte de l’ONU, a peut-être été actée à Kaboul le 15 août dernier, mais de nouvelles formes d’intervention pourraient émerger car l’isolationnisme est un leurre dans le monde d’aujourd’hui. 

« Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques », comme l’écrivait André Chenier au XVIIIème siècle et l’Afghanistan peut nous aider à reformuler des principes et lignes directrices pour une Politique étrangère.

 

Une crise régionale qui a mal tourné

La crise afghane, régionale, a connu des mutations qui l’on portée aux dimensions du monde. Aux problèmes d’un pays en développement, s’est en effet ajouté l’affrontement permanent entre les frères ennemis issus de la partition du subcontinent indien en 1947. L’Inde et le Pakistan, à la recherche d’une « profondeur stratégique » face à cette dernière, sont tous deux des Etats nucléaires depuis la fin des années 90 et ce facteur va continuer à peser puissamment.

L’Afghanistan s’est trouvé sur une ligne de fracture Est-Ouest avec l’intervention soviétique de 1979. Un certain flou demeure encore sur les réelles intentions des dirigeants de l’URSS de l’époque qui, outre prendre des gages sur un théâtre alors encore périphérique dans le contexte de l’opposition à Washington, ont pu aussi intégrer une politique traditionnelle d’accès aux mers chaudes.

Avec le 11 septembre, le pays a fait irruption sur le devant de la scène mondiale en révélant qu’il était devenu, fût-ce contraint, le poste de commande d’un terrorisme à l’échelle planétaire recourant à des moyens inédits et sophistiqués. De là est née l’idée d’une « guerre juste » – à la différence de l’Irak -, concept que gardera à l’esprit le Président Obama malgré les réserves marquées, dès le début de son premier  mandat, émanant de son Vice-président Biden.

Les enjeux sont aussi désormais de nature économique. Le défi est ancien qui consiste à amener, de la manière la plus rapide et la moins couteuse, l’approvisionnement énergétique des gisements de production, notamment en Asie centrale, vers les ports desservant les grands marchés asiatiques. Telle est l’une des dimensions du projet de « Nouvelles Routes de la Soie »  (One Belt One Road Initiative ou BRI) à l’intérieur duquel l’Afghanistan occupe une position clé. Le projet de gazoduc Turkménistan-Pakistan-Afghanistan-Inde (TAPI), qui n’est pas abandonné et n’est pas irréaliste, peut compléter ce dispositif.  

Les Etats-Unis ne sont pas intervenus en adoptant une approche Est-Ouest qui, si elle n’a pas totalement disparu, a opéré sa mutation depuis la fin de la guerre froide. L’Est-Ouest est d’ailleurs en train de devenir un Ouest-Est, de la Californie à la Chine en étant centré sur la zone Asie-Pacifique. Reste pour Washington la perte d’un élément du « cordon sanitaire » autour de l’Iran, pays du « seuil »  nucléaire, même si la victoire des Talibans – si elle se maintient dans la durée – ne sera pas nécessairement un acquis pour Téhéran en raison de l’installation d’un pouvoir religieux concurrent, coupable dans le passé d’atrocités innommables sur la communauté chiite Hazara d’Afghanistan et qui reste un repoussoir à l’origine de flux migratoires susceptibles de déstabiliser les pays voisins.

 

L’impossible abandon et l’interventionnisme en question

Des voix de lassitude et de dépit s’élèvent dans les opinions publiques de ceux qui fuient Kaboul par la porte de service. Le Président Biden affirme de son côté s’en tenir à une ligne qu’il avait déjà exprimée il y a une dizaine d’années sous la présidence Obama. Mais la politique est une question de timing et il faut avoir raison le jour J. 

Disposant pour mener sa politique étrangère d’une Dream Team inégalée – avec l’expérience et la compétence de J. Kerry, A. Blinken et W. Burns et l’énergie du renouveau de K. Harris -, mise en garde, semble-t-il, par les responsables de l’armée et des services de renseignement, comment un tel autisme a-t-il été possible? Indépendamment ici du nombre des années, le général de Gaulle aurait peut-être donné son explication, celle du « naufrage de l’âge ». 

Mais ce départ n’est pas définitif car la région est un condensé des grands problèmes internationaux contemporains. Et tout ce qui touche aujourd’hui de près ou de loin à la crise afghane pose la question préjudicielle de l’interventionnisme en général. Nous sommes devenus familiers avec le télé-travail et il y aura sans doute demain la télé-intervention qui a d’ailleurs commencé à être expérimentée sur certains théâtres d’opération: par alliés, ONG et organisations internationale interposés, par le soft power médiatique, par la propagande idéologique ou encore un discours religieux réinterprété et diffus et grâce aux nouvelles technologies, telles les drones et les satellites. Le mollah Baradar n’est pas rentré au pays dans un « wagon plombé » venant de Zurich mais à bord d’un avion militaire en provenance de Doha.

Certains Etats ont de leur côté décidé sans attendre de maintenir une présence visible. La question de la reconnaissance du nouveau régime pourrait être évitée en vertu de la doctrine non écrite, qui fut par exemple celle de la France lors de la prise du pouvoir par les Talibans en 1996, selon laquelle on ne reconnaît pas les gouvernements mais les Etats. De manière tout à fait pragmatique et compréhensible, dans une région que son pays a fréquentée de longue date et où il a des ambitions renouvelées, le Premier ministre britannique, avec la formidable réactivité qu’on ne peut lui contester, a d’ores et déjà fait état d’une disposition à travailler avec les nouvelles autorités.

Entre le retour à un isolationnisme hautain et teinté d’amertume et la nostalgie des solutions apparemment faciles se traduisant par le seul bruit de bottes sur les théâtres d’opération ainsi que son substitut, le « droit d’intervention humanitaire » (NB: appelé « liberal interventionism » dans le monde anglo-saxon) autre forme bien souvent de l’ambition du regime change, il faudra emprunter une voie étroite, un chemin de crête. 

L’interventionnisme « classique » – c’est-à-dire reposant sur des actions militaires, a fortiori durables -, vient d’être mis à mal hormis les cas de légitime défense prévus par l’article 51 de la Charte de l’ONU et des situations extrêmes de défense des intérêts vitaux. Cela ne veut pas dire qu’il va disparaître et la différence faite par Obama entre une opération justifiée, telle que la destruction ponctuelle du foyer d’Al Qaeda en Afghanistan ou l’élimination de Ben Laden au Pakistan et une deuxième guerre en Irak en 2003 après celle de 1991suite, peut avoir quelque pertinence. 

C’est le Président Bush Jr qui a au final livré une partie du Moyen-Orient à l’Iran, pays ayant lui un vrai projet nucléaire et qu’il faudra continuer à « contenir ». C’est ce qu’a exprimé le Président Macron devant le Congrès des Etats-Unis en déclarant que l’Iran n’aurait pas l’arme nucléaire « ni maintenant, ni dans dix ans, jamais ». A cet égard, l’hésitation ultime de B. Obama – frappé d’une sorte de « syndrome de Colin Powell » – à entreprendre une nouvelle guerre en Syrie au lendemain en août 2013 d’un usage d’armes chimiques dans les faubourgs de Damas – aujourd’hui encore imparfaitement clarifié -, nous a sans doute fait éviter un engrenage fatal, outre qu’il aurait probablement assuré à terme la victoire de Daech à Damas. C’est la Chambre des Communes, « ce vieux Parlement » comme aurait pu dire Dominique De Villepin – qui avait parlé de « la vieille Europe »  au Conseil de sécurité en 2003 – qui a montré le premier la voie de la raison.

L’opération en Libye a mis certes par terre un dictateur réputé dangereux, mais celui-ci était à même de contrôler les forces centrifuges tribales qui agitaient son pays, et elle a finalement contribué à amplifier la déstabilisation provoquée par le « Printemps arabe » non seulement en Afrique du Nord mais jusqu’au coeur du continent africain dont M. Khadafi avait eu l’ambition d’être le Leader.

Un débat est en tout cas ouvert qui devra nous inciter à la prudence. Hors les situations énumérées plus haut (cf. Article 51, défense des intérêts vitaux), il sera toutefois difficile de rester inerte face à des exterminations massives mais on peut penser que pourrait s’ouvrir désormais, selon un rythme cyclique, une phase de plus grande retenue. C’est ce qui s’est passé aux Etats-Unis après le Vietnam, alors que la guerre du Golfe en 1991, l’intervention dans l’ex-Yougoslavie et les effets du « 9/11 » au Moyen-Orient et au-delà ont correspondu à une période d’hybris. 

Concrètement, si l’on en revient au cas afghan, il conviendra de maintenir une forme de présence. Le maintien d’Ambassades – qui n’impliquera pas une reconnaissance formelle du nouveau pouvoir mais signifiera la continuation de relations d’Etat à Etat – sera de nature à réduire le sentiment d’abandon total des population;  ces missions diplomatiques seront des observateurs et témoins irremplaçables des évolutions en cours et elles serviront de point d’appui pour des actions humanitaires, éducatives et sociales. La stratégie devrait être de tisser autour du pays toutes sortes de liens, non pas uniquement parce qu’il y a une urgence humanitaire à laquelle le monde qui se dit « civilisé » doit répondre mais aussi, dans le même esprit que lors de la guerre froide où la pensée inspirée notamment par H. Kissinger prônait de « ligoter » ainsi l’ours soviétique. Celui-ci est aujourd’hui réduit à la taille de la « fiole d’Aladin » mais s’en échappent les miasmes de l’obscurantisme et de l’extrémisme.

 

Régénérer le multilatéralisme et repenser les Alliances

Le fiasco de Kaboul, dont on n’apprécie encore qu’imparfaitement l’ampleur et les effets durables, est avant tout un échec patent pour l’OTAN., mais il l’est aussi de la concertation internationale en général et il faut parler ici de l’ONU,  sans doute « le pire des systèmes mais dont on a pas trouvé de meilleur », pour paraphraser ce qui disait Churchill à propos de la démocratie.

Il est aisé de crier haro sur les Nations Unies, leur absence ou leur inefficacité. Mais l’ONU, c’est nous, les Etats membres, et le Secrétariat général n’en est que l’émanation. La fin de la guerre froide, concomitante de la décomposition de l’Union soviétique, a permis aux membres permanents du Conseil de sécurité de trouver des consensus. Il en est résulté notamment la fin du conflit Iran-Irak, l’indépendance de la Namibie et le règlement de l’affaire cambodgienne et J. Perez de Cuellar le Secrétaire général de l’ONU, tenu jusque-là dans la plus grande indifférence, a été propulsé sur le devant de la scène mondiale. 

Si cet alignement des planètes n’est pas près de se reproduire, la voix de l’ONU peut être plus forte et cela est nécessaire. Le pouvoir réel du Secrétaire général paraît a priori mince car il ne repose que sur un seul article de la Charte – l’article 99 – mais cet article lui permet « d’attirer l’attention du Conseil de sécurité sur toute affaire qui, à son avis, pourrait mettre en danger le maintien de la paix et de la sécurité internationales ». Cela signifie que le Secrétaire général peut évoquer quasiment tous les problèmes et cela peut avoir de l’impact en fonction de son autorité morale et de sa personnalité. Il faudra donc continuer à défendre et à respecter l’Organisation des Nations Unies. C’est de plus de l’intérêt des puissances moyennes qui voient leur influence démultipliée dans ce cadre. On peut regretter que, dans la situation actuelle de l’Afghanistan, le silence du Secrétaire général de l’ONU soit assourdissant ou tout au moins que ses paroles ne nous parviennent pas. La Directrice générale de l’UNESCO s’est en revanche exprimée sur l’attachement à l’éducation, en particulier celle des femmes et des jeunes filles.

Il ne sera pas possible, dans un avenir prévisible, de « réformer » l’ONU ou même d’élargir numériquement son Conseil de sécurité afin que ce dernier soit plus représentatif de l’état du monde. Ce processus a été engagé il ya plusieurs dizaines d’années déjà mais il se heurte à d’importants blocages d’ordre politique. La France s’est pour sa part déclarée à plusieurs reprises favorable à l’entrée de l’Inde, de l’Allemagne, du Japon et d’un grand pays d’Afrique. Mais si l’on prend le cas de l’Inde dont la candidature serait incontestable en fonction de plusieurs critères (cf. poids démographique et économique, participation aux opérations de maintien de la paix), un tel choix susciterait immédiatement une demande reconventionnelle du Pakistan, pays également considérable mais présentant l’inconvénient d’être aussi devenu nucléaire à la fin des années 90. Cela n’est pas possible, outre les relations respectives des pays concernés avec les grandes puissances, alors que la prolifération nucléaire est une préoccupation majeure.

Le G7, à l’origine à vocation économique, est devenu aussi une enceinte politique de concertation sinon de décision à tel point qu’il fut parfois considéré comme une sorte de « Conseil de sécurité de substitution ». Le Premier ministre britannique ne s’y est pas trompé puisqu’il a exprimé l’intention de le réunir virtuellement dans les jours prochains. Il faudrait d’ailleurs que le G7 redevienne d’ailleurs un G8, le plus rapidement possible et sans condition, car ce n’est pas la mise à l’écart de la Russie qui règlera la question de la Crimée ayant déterminé cette exclusion. Le G7/G8 étant un organe à vocation largement économique, il n’est pas non plus normal que la Chine, 2ème puissance économique mondiale et bientôt peut-être la première, n’y soit pas invitée, même si elle privilégie pour le moment le G20. Comment peut-on sans elle évoquer les questions commerciales à l’échelon mondial ou encore le réchauffement climatique et les perspectives de l’économie circulaire?

 Il ne s’agit pas de faire ici le procès de l’OTAN dont il a déjà été dit qu’elle était « en état de mort cérébrale ». En effet, l’Organisation peine depuis la fin de la guerre froide à se trouver une nouvelle vocation et, de plus, elle n’a pas changé dans son mode de fonctionnement faisant des membres les supplétifs peu consultés sérieusement par une puissance dominante, ce que l’Afghanistan a confirmé. Il est loin d’être assuré que cette situation contribue à la sécurité collective. Le retour de la France dans l’Organisation militaire intégrée a été une erreur. La France devrait s’en retirer à nouveau, ce qui n’empêchera pas le maintien de liens militaires avec ses partenaires d’une Alliance dont elle restera naturellement membre.

Disons-le en effet tout net, la France est un Etat de l’Atlantique Nord même si elle n’est pas que cela et elle demeure un allié fidèle des Etats-Unis. Il n’y a a aucune raison de remettre en question des liens tissés au cours d’une longue histoire. Bien au contraire, c’est dans les moments difficiles que la solidarité doit s’exercer le plus et c’est le cas présent. Le général de Gaulle, dont les relations avec Washington ont pu être délicates, fut l’un des tout premiers à se ranger aux côtés des Etats-Unis dans les grandes crises, qu’il s’agisse de celle du mur de Berlin ou de celle des fusées de Cuba en 1962. Il s’entendit même très bien avec Richard Nixon dès avant que celui-ci n’accède à la présidence car il avait compris que sa future politique asiatique conforme à celle exprimée dans son discours de Phnom Penh. Demain, nous serons à nouveau au côté des Etats-Unis dans l’affaire iranienne, pour ne citer que celle-ci, et c’est la raison pour laquelle nous avons regretté le cavalier seul de Washington hors du cadre fixé par l’accord avec Téhéran du 14 juillet 2015.

 

L’Europe, entre l’Est et l’Ouest

La situation de l’Europe entre l’Est et l’Ouest n’est pas une fatalité accablante mais au contraire un objectif à réaliser.  Il faut en effet que l’Europe soit européenne et, étant un ensemble économique considérable et un pôle de civilisation, existe entre les grands ensembles de demain. Cette affirmation pose la question de la construction politique de l’Europe et aussi ce qui en est le préalable à son indépendance, de sa sécurité.

Il n’y aura pas d’Europe de la défense dans un avenir prévisible et des solutions alternatives doivent être trouvées. Ces solutions existent déjà. L’Allemagne, pour des raisons historiques et compte tenu aussi de sa position économique dominante, ne souhaite pas s’engager dans cette voie et, osons le dire, elle est même parfois encline à la contrarier comme elle l’a montré lors d’une tentative de rapprochement entre les groupes BAE Systems et EADS, il y a quelques années qui était un projet européen considérable et sans doute au moins équivalent à celui d’AIRBUS.  Les discussions actuelles entre les gouvernements et les industriels sur le Système de combat aérien du futur (SCAF) à l’horizon 2040 avancent péniblement. C’est le droit légitime de l’Allemagne de privilégier la protection américaine et d’avoir « les mains libres »  sur le plan économique en Europe. Tel est en effet l’ADN, en particulier de la CDU, depuis le chancelier Adenauer. Les développements en Afghanistan provoqueront-ils quelques inflexions?  Quoi qu’il en soit, ce qui est simplement demandé aux successeurs potentiels de Mme Merkel est de clarifier leur position afin que nous sachions à quoi nous en tenir.

Le Royaume-Uni, parfois vilipendé à cause du Brexit, a au moins eu le courage de ses opinions. Nous ne pouvons d’un point de vue européen que regretter ce départ. Comment peut-on imaginer un ensemble politique en Europe sans le Royaume-Uni? D’autre part la demande britannique d’une réforme de l’Europe, telle qu’exprimée dans le discours de Bloomberg de David Cameron en 2013, était tout à fait légitime et il sera plus difficile de réformer l’Europe, pour laquelle c’est une nécessité comme pour toute organisation vivante, sans le rôle « d’empêcheur de tourner en rond » que jouait souvent Londres. Les Français ne le savent généralement pas mais le Royaume-Uni représente depuis plusieurs années le plus fort excédent commercial  de la France dans le monde. L’investissement décidé par EDF Energy dans la centrale nucléaire de Hinckley Point est le plus important investissement étranger au Royaume-Uni depuis la seconde guerre mondiale. L’usine Nissan (c’est-à-dire Renault) de Sunderland, dans le nord de l’Angleterre, est la plus importante usine automobile d’Europe. Alors punir Londres ? La question ne se pose même pas. Les Français ne savent pas non plus à quel point le Royaume-Uni est un partenaire proche – c’est-à-dire le tout premier – dans le domaine de la défense et aujourd’hui plus largement de la sécurité. Londres nous a aidés pour la logistique du transport de troupes en Afrique et nous avons même avec le Royaume-Uni, ainsi que l’a déclaré il y a quelques mois notre Ministre des Armées, une coopération dans le domaine nucléaire militaire.

Il ne s’agit pas de formaliser et d’étendre ce duopole militaire de fait à l’ensemble de l’Europe mais il peut être de nature à la rassurer et à inciter des Etats membres de l’UE à s’en rapprocher sous forme par exemple de coopérations industrielles. L’UE vivra sa vie, au rythme de ses réformes et progrès et, à cet égard, la Commission a la chance avec Ursula von der Leyen d’avoir à sa tête une grande Européenne et une personnalité tout à fait exceptionnelle. Nous l’avons choisie et devons la soutenir entièrement.  Outre les piliers militaires et l’organisation économique, il faut sans doute songer à une structure politique informelle, dont le fonctionnement soit moins lourd qu’un vaste Conseil européen. Sans parler d’un Directoire de quelques puissances, il pourrait s’agir d’une sorte de Conseil de gouvernance, superstructure traçant les grandes orientations.  

 

L’ancien et le nouvel Est

La Russie et la Chine ne sont pas des puissances révisionnistes, tenues en lisière et partageant un même sort et des intérêts identiques. Ce serait manquer de respect à l’égard de ces grandes civilisations que de l’affirmer. 

Dans une vision à l’horizon 2030 oui 2050, la Russie fera partie d’un vaste ensemble géostratégique européen ou bien l’Europe n’existera pas entre la Chine et les Etats-Unis. La frontière orientale de l’Europe sera une frontière chinoise ce qui ne signifiera pas une attitude d’hostilité à l’égard de Pékin. Cette nouvelle configuration règlera certaines questions actuelles, finalement assez secondaires, sur l’appartenance de la Turquie à l’Europe et même de la rive sud de la Méditerranée ou du Proche et Moyen-Orient. Accessoirement, cela serait une chance pour un pays comme l’Ukraine dont personne en réalité ne veut actuellement dans l’UE. L’Union européenne – ou ce qu’elle sera devenue – en constituera un sous-ensemble.

Cette vision n’est pas un fantasme mais une nécessité et nous perdons actuellement beaucoup de temps. La Russie elle-même a manqué des virages historiques depuis la fin de l’Union soviétique, tel q’un règlement de paix avec le Japon qui aurait conduit à un apurement du contentieux territorial sur les iles Kouriles et aurait facilité le rapprochement d’économies complémentaires : la technologie en échange des ressources énergétiques. Ce moment a été manqué par B. Eltsine qui a pourtant été tenté de s’engager dans cette voie au début de la période dite de « transition » qui n’en finit d’ailleurs pas. Opérer un tel rapprochement avec la Chine est plus difficile car l’écart est désormais trop grand à tous égards entre les deux pays. La Russie géographiquement aussi asiatique penche en réalité toujours vers l’Europe. T. Pesquet doit bien voir depuis sa station orbitale où sont les grandes concentrations urbaines russes. Pour se rendre au Japon, on survole la nuit pendant des heures l’Est de la Russie jusqu’au Pacifique sans percevoir la moindre lumière. Et puis les chiffres sont là, qu’il faudrait sans doute actualiser: 50% des échanges de la Russie se faisaient encore il ya quelques années avec l’Europe tandis que 75% des investissements en provenaient. 

Nos incompréhensions à l’égard des Russes n’ont d’égales que celles de ces derniers à propos des évolutions de leur propre pays. A défaut de réaliser que M. Gorbatchev leur a apporté la liberté, a privilégié le règlement pacifique des différends ce qui a permis la réunification de l’Allemagne, s’est attaché sans succès réformer le système soviétique et à en préserver l’Union, il est normal qu’ils ne comprennent pas la portée des privatisations sauvages de la présidence Eltsine et qu’ils se satisfassent finalement majoritairement de leurs dirigeants actuels.

La Chine est le Nouvel Est, l’une des figures de proue du Monde nouveau. Par son PIB, elle a dépassé l’économie japonaise depuis plus de 10 ans (NB: ce qui reste un résultat très remarquable pour le Japon). Elle paraît vouloir se départir de son statut traditionnel d’Empire du milieu et prête ainsi le flanc à la critique d’un supposé impérialisme notamment en mer de Chine méridionale. En un mot, elle peut inquiéter. Mais comme pour la Russie – dont le Président Chirac disait qu’il n’y avait avec elle qu’une seule politique consistant à faire avec -, il faut d’abord essayer de comprendre et d’admettre que la Chine est désormais pour longtemps sur l’avant-scène du monde.

Il ne faut pas plus que nécessaire personnaliser le pouvoir en Chine ni essayer de classer son mode de fonctionnement en fonction de nos schémas historiques et mentaux. La Chine n’a pas de petits problèmes, comme ses responsables le disent souvent. Le principal problème reste une croissance démographique annuelle équivalente à la population d’une France. Cela implique une croissance économique soutenue et la recherche permanente de marchés extérieurs même si le marché intérieur prend de plus en plus de place dans l’évolution économique du pays. C’est cette « machine » à produire, destructrice de l’environnement, qui peut inquiéter mais que l’on ne saurait assimiler à un impérialisme. Le sujet ne peut être ici qu’effleuré mais ce qui paraît rassurant aujourd’hui en Chine est une grande rationalité sans présupposés idéologiques. Le Parti communiste chinois, dont le pays vient de célébrer en juillet les cent ans, est un instrument au service d’une Chine, hyper-moderne et à certains égards hyper-capitaliste.

Pour en revenir au sujet de départ qui est la crise afghane, le grand projet des « Nouvelles Routes de la Soie » (cf. One Belt One Road) peut être une opportunité et un facteur de stabilisation pour la région tout entière. Nous nous soucions désormais de l’indépendance des Etats d’Asie centrale, mais ont-ils suscité chez nous un intérêt suffisant ces dernières années? Nous nous offusquons de la pénétration chinoise en Afrique, dans notre « pré carré », mais avons-nous suffisamment cru au développement du continent africain et y avons-nous investi de manière appropriée?    

 

Les sanctions internationales

En lieu et place d’une vision positive et d’un esprit d’entreprise, nous pouvons être enclins à nous enfermer dans des attitudes négatives pour nous-mêmes au premier chef. Ainsi en est-il des politiques de sanction, qui sont devenues une espèce de réflexe pavlovien de la vie internationale. Les sanctions peuvent viser à affaiblir un adversaire en cas de tension marquée ou de différend durable; elles dissimulent aussi souvent des enjeux économiques derrière l’affirmation de grands principes; elles cherchent aussi à punir pour ce qui est considéré comme un manquement à l’ordre international faute de consensus sur des mesures plus radicales.

Dans la pratique, elles se déploient de plus en plus – du fait même de la parcellisation de cet ordre – en dehors du cadre multilatéral qui, pourtant, en a fait des instruments agrées de son action possible; on parle alors de mesures coercitives de caractère non militaire telles qu’elles sont inscrites dans la Charte de l’ONU. 

Des acteurs importants du système international – qui ne pourraient pas être mis au défi de manière frontale – en sont la cible, tels la Russie, la Chine ou encore l’Iran. Elles sont de plus en plus adoptées dans un cadre régional (cf. sanctions de l’UE contre la Biélorussie) preuve supplémentaire de l’affaiblissement d’une architecture de sécurité à l’échelle planétaire et d’une évolution vers un monde plus multipolaire.

Quelles qu’en soient les modalités – sanctions prises ou non dans le cadre de la légalité internationale -, elles produisent des effets qui peuvent être pervers et ont ainsi parfois été dénoncés pour leur caractère global sur les sociétés visées, c’est-à-dire leur injustice sinon leur efficacité. Les exemples existent de punitions infligées à des populations vulnérables qui, paradoxalement, aboutissent à renforcer les pouvoirs autoritaires en place.

Historiquement, ce ne sont pas elles qui ont ébranlé et a fortiori mis fin au régime d’apartheid en Afrique du Sud; les embargos sur les armes ont ainsi conduit Pretoria à développer une puissante et florissante industrie d’armement nationale. Elles ne furent pas non plus, à partir de la guerre du Golfe de 1991, l’instrument du renversement de S. Hussein; elles ont au contraire permis au dictateur de conforter son pouvoir – au travers de la distribution d’une aide humanitaire destinée à corriger les effets effroyables des sanctions sur les éléments les plus vulnérables – et de se maintenir une dizaine d’années supplémentaire jusqu’à l’intervention militaire de 2003.

Aujourd’hui, sans que l’on puisse parler de l’innocuité de telles mesures, il y a peu de chances qu’elles fassent céder la Russie ou la Chine, voire la Biélorussie. Sur ce dernier dossier, la nécessité de sanctionner le régime de Loukachenko s’est imposée à Bruxelles mais l’Europe a eu des difficultés à définir des sanctions « ciblées » terme qui a désormais remplacé la choquante expression de « smart sanctions » en contradiction totale avec une réalité faisant des faibles, dans de nombreux cas, les victimes expiatoires d’affrontements stratégiques.

Le dossier de Nord Stream 2 révèle la complexité des mécanismes de sanctions et leur multiple dimension qu’il s’agisse de la politique énergétique (NB: avons-nous besoin de quantités supplémentaires de gaz russe?), de la protection de l’environnement (cf. Les réserves de certains Etats, tel le Danemark, sur le tracé du gazoduc), de l’économie (cf. Les échanges germano-russes) ou encore de la géostratégie (NB: le gaz russe supplémentaire augmenterait-il la dépendance vis-à-vis de Moscou ou au contraire traduirait-il une affirmation de l’indépendance de l’Europe dont les grandes entreprises ont été régulièrement frappées par l’application de lois à portée extra-territoriale?). C’est probablement cette complexité et cet ensemble de coûts et avantages qui a conduit Washington a suspendre (cf. « waiver ») certaines mesures prises à l’encontre de sociétés concernées par le projet outre l’opportunité de faciliter la première tournée en Europe à l’UE et à l’OTAN du Président Biden.

Au final, il ne s’agit pas de se dire simplement en faveur ou fortement opposé aux sanctions car celles-ci, en tout état de cause, sont devenues une réalité de la vie internationale. L’ampleur du dossier nécessite des clarifications, le préalable étant un claire connaissance des dispositifs et mécanismes existants. De nombreuses questions se posent: quelle est la légitimité des sanctions nationales ou régionales au regard de la loi internationale? Quelle est la typologie des sanctions? Quels en sont les effets y compris pour les groupes industriels appartenant des pays qui en font un usage fréquent dans le cadre d’une compétition toujours plus âpre entre Etats appartenant pourtant parfois aux mêmes alliances politiques et militaires.

Vivre avec notre ADN

L’heure est à la Realpolitik ce qui n’est pas une révolution, mais une politique plus réaliste n’est pas exclusive d’une politique étrangère attachée dans le même temps à la promotion de valeurs. Tout est affaire de dosage et de circonstances. La France de René Cassin, de Simone Weil et de Joséphine Baker ne peut manquer de souffle et d’idéal. Elle est inscrite dans notre ADN.

Le « juste milieu », dans la tradition française du XVIIème siècle, n’est pas un plus petit commun dénominateur. Il est un équilibre toujours à rechercher à un niveau supérieur en intégrant des réflexions et connaissances nouvelles ainsi que la modernité. Il peut s’exprimer sous diverses formes, y compris les plus classiques pour des raisons d’intelligibilité et de communication entre les individus,, les collectivités et la nations. Car après tout, comme le disait André Gide, « le classicisme est un romantisme dompté ». Il en faut sur la ligne de crête.

Salon de l’Horloge, Conférence de la Paix, 1919 © Agence Rol (in Le Quai d’Orsay, Editions internationales du Patrimoine)

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