Les trois erreurs de la Russie et le piège ukrainien

Nord Stream 2 (Source: ?)

     Quels que soient les griefs de la Russie à l’égard de l’Ouest, qui ne sont pas tous infondés – étant notamment alimentés par un sentiment de rejet, nouvelle forme d’un complexe obsidional déjà ancien – la Russie a commis depuis le fin de l’Union soviétique au moins trois grandes erreurs stratégiques. L’exacerbation de la crise ukrainienne en découle en grande partie et le franchissement de lignes rouges pourrait s‘avérer désastreux pour Moscou comme pour l’Europe dans son ensemble.

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Le péché originel, qui demeure déterminant dans les postures actuelles, est l’échec de la transition démocratique et républicaine. La peur avait graduellement disparu à partir de la pérestroïka lancée par Mikhaïl Gorbatchev et tout était alors devenu possible tant dans la société que par rapport au monde extérieur. Le haut niveau d’éducation du peuple russe, les aspirations de ce dernier à des lendemains qui effectivement chanteraient, semblaient être de nature à faciliter un rapprochement de l’Atlantique à l’Oural, pour n’évoquer que le continent européen. La résistance en profondeur du système, dont le putsch d’août 1991 n’a été qu’un  épiphénomène, et l’appropriation de la richesse nationale par ce que l’on a appelé « l’oligarchie » – en lieu et place d’un Etat soviétique ayant formellement disparu – ont bloqué toute possibilité de réelle évolution.

Le problème majeur de la Russie, déjà abondamment évoqué, est plus celui de la République – c’est-à-dire d’une répartition aussi harmonieuse que possible des biens publics et privés – que celui de la démocratie qui n’est d’ailleurs pas inexistante et ne pourrait que s’en trouver renforcée. Des privatisations « sauvages » sous Boris Eltsine jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas eu véritablement de solution de continuité.

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L’incapacité de la Russie à se moderniser, qui procède largement de la considération précédente, et à diversifier son économie, est la deuxième erreur fondamentale. La « diversification » fut le leitmotiv de la présidence de Dimitri Medvedev (2008-2012) tandis que le Premier ministre Poutine avait insisté dans son discours d’investiture du 8 mai 2008 sur la « modernisation » de l’économie et l’intégration de la Russie dans l’économie mondiale. Mais le président en quelque sorte intérimaire, qui n’a finalement occupé la place que pendant un seul mandat pour permettre le retour de son prédécesseur, avait-il le poids politique pour entreprendre un tel chantier? 

Il est vrai que la crise financière mondiale, qui a commencé à affecter la Russie à partir de l’automne 2008, a réduit à néant les velléités de transformation – Dimitri Medvedev n’avait-il pas lui-même présidé le conseil d’Administration de Gazprom? -, si tant est que celles-ci aient été suffisamment consistantes. Les schémas mentaux persistants hérités d’une conception de l’économie dirigée et refermée n’ont pas non plus facilité la compréhension des mécanismes économiques contemporains au cours d’une période particulièrement troublée sur le plan mondial.

Durant les mois, voire les années, qui ont précédé la crise (NB: le prix du pétrole a chuté en quelques mois, de juillet à septembre 2008, de 147$ le baril à 30$; le niveau pour maintenir l’équilibre budgétaire était alors 60$), un vif débat s’est instauré au sein du gouvernement, en particulier entre le Ministre des Finances Alexeï Koudrine (2000-2011), pourtant considéré comme faisant partie des « libéraux pétersbourgeois », au Ministre de l’Economie German Gref sur la meilleure allocation des revenus tirés du pétrole. Ceux-ci alimentaient au-dessus de 27$ le baril un Fonds de stabilisation qui avait alors atteint plusieurs centaines de milliards de dollars (NB: 600 Mds$ à son apogée en incluant pour moitié environ les Réserves de la Banque centrale). Le Ministre des Finances, en vertu d’un parfait rigorisme financier, plaidait pour le gel du Fonds en arguant du fait que celui-ci avait été créé précisément pour faire face aux aléas brutaux de prix de l’énergie dont la Russie avait déjà fait la cruelle expérience. German Greg estimait, de son côté, qu’il fallait utiliser les montants considérables épargnés pour des investissements qui, même en période de basse conjoncture, seraient le garant d’un développement futur. 

La ligne Koudrine finit par l’emporter et l’on n’a pas le souvenir que le Premier ministre Poutine ait adopté une ligne claire dans ce débat. Koudrine crut triompher quand « la bise arriva », alors que les fragilités constatées avant la crise (cf. excessive dépendance, de l’ordre de 80%,  à l’égard des matières premières, en particulier énergétiques; vétusté des infrastructures; insuffisance de l’offre et inflation à deux chiffres; déséquilibres régionaux) étaient toujours là. La chute des prix des produits énergétiques avait provoqué une détérioration marquée des termes de l’échange qui aurait dû entraîner une dévaluation formelle. L’Exécutif, s’y refusa pour des raisons politiques et sociales, dans un pays encore affecté par le syndrome de 1998, sorte de « Tchernobyl financier » (NB: chute de la valeur du rouble de 70% en quelques jours) en lui substituant une politique d’ajustements parfois qualifiée de « wrong steps in the right direction ». La Banque centrale intervint à hauteur de 200 Mds$ entre novembre 2008 et février 2009 pour freiner la perte de valeur du rouble. Cela n’empêcha pas une dévaluation de fait d’environ 30% pour la période considérée. 

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Aux handicaps d’un pays demeuré corseté et privé d’une vitalité potentielle considérable, mal géré sur le plan économique et financier, s’est ajoutée une troisième erreur stratégique, de portée historique, dont on ne parle généralement pas et qui ramène plus directement encore à la crise ukrainienne.

Le Président Eltsine entreprit une visite d’Etat au Japon, au cours de son premier mandat présidentiel. L’objectif majeur en était la conclusion d’un Traité de paix et l’apurement du contentieux territorial sur les îles Kouriles occupées par l’Union soviétique en 1945. Il semble que le Président russe ait été réellement déterminé en 1992-1993 à « tourner la page » d’une histoire bilatérale chaotique et il accomplit par exemple certains gestes en présentant des excuses sur le traitement par son pays des prisonniers de guerre japonais. Mais il se heurta visiblement à de très puissantes forces d’inertie, en particulier au sein du ministère de la Défense et du Conseil de sécurité. 

L’URSS puis la Russie, ont toujours été suspectées d’observer une approche de la négociation internationale, conforme à la formule bien connue selon laquelle « ce qui est à nous est à nous, ce qui est à vous est négociable ».  Que l’occupation des « Territoires du Nord » japonais ait été le fait de Staline n’y changeait rien. De plus, le différend était profond et imprégnait les mentalités russes depuis l’humiliation subie en 1905 par la flotte tsariste. Il est piquant après l’annexion de la Crimée en 2014 de prendre en considération  une argumentation russe reposant sur le refus de la restitution de territoire au nom de « l’intégrité territoriale ».

Quoi qu’il en soit, Boris Eltsine se heurta, semble-t-il, à une farouche résistance des Siloviki  à tel point que le voyage fut une première fois annulé sine die en septembre 1992. Après avoir soufflé le chaud et le froid pendant des mois, il se rendit finalement au Japon en octobre 1993 mais sans que cela ne se traduise par des résultats notables. La relation bilatérale continua a être caractérisée par bien des vicissitudes et tensions diplomatiques (NB: visites de Dimitri Medvedev en 2010 puis 2015; incidents navals; crainte des Japonais d’une utilisation dans la zone de navires Mistral qui ne furent finalement pas livrés par la France à la Russie). La fascination de Vladimir Poutine d’une certaine culture japonaise et sa pratique avancée du judo n’y changèrent rien.

Là encore, bien des postures russes se sont figées dans le début des années 90. Pendant les premières années de la transition, Tokyo avait effectué des pas en direction de Moscou et le Japon par exemple apportait une assistance économique à la Russie au travers du G7. On peut imaginer quelle impulsion au développement de la relation bilatérale aurait donné lieu la conclusion du Traité de paix. Alors que la Chine d’alors n’était pas du tout celle d’aujourd’hui, la complémentarité d’un pays avide de consommation courante et fournisseur de matières premières énergétiques et de la deuxième économie du monde offrant les technologies les plus avancées et ne menaçant pas l’Extrême-Orient russe d’une immigration désordonnée aurait immanquablement été très profitable au développement de l’économie et de la société russes. La posture de la Russie en Asie et même en Europe en aurait été vraisemblablement très profondément affectée.

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Le Japon nous ramène d’une certaine manière à l’Ukraine et celle-ci à la Chine. Disons-le tout net, il faut mettre un terme le plus vite possible à une cacophonie provoquée par les bruits de bottes à la frontière ukrainienne et à l’annonce d’un conflit militaire à grands renforts de tambours et de trompettes. Comment peut-on d’ailleurs nous annoncer le pire à Washington, et désormais à Londres, tout en déclarant tout net, pour paraphraser un ministre français des Affaires étrangères à l’époque de la crise polonaise au début des années 80, que « Bien entendu, nous ne ferons rien ». Pire que cela, le Président Biden en évoquant lors de sa conférence de presse, au terme de sa première année de mandat, le scénario d’une opération de mineure importance a en quelque sorte exprimé une forme de nihil obstat aux projets prêtés aux Russes. 

Une opération militaire russe en Ukraine, quelle qu’en soit l’ampleur, apparaît au prime abord irrationnelle. Outre le nombre des victimes, tant du côté ukrainien que russe (cf. Les familles veulent-elles revivre en Russie le retour des cercueils à l’époque de l’Afghanistan?), les conséquences économiques en termes de sanctions déjà annoncées seraient importantes dans la durée pour la Russie. L’OTAN, dont l’état de  « mort cérébrale » a déjà été proclamé, s’en trouverait revigoré et même élargi à de nouveaux pays autrefois tentés par une relative neutralité tels la Suède et la Finlande. L’Ukraine déchirée entre l’Est et l’Ouest pourrait faire preuve d’un sursaut national et s’éloigner plus encore de la Russie à l’encontre précisément de ce que veut Moscou. Comme cela avait été le cas avec la crise en Géorgie en 2008, la popularité de Vladimir Poutine dans son pays s’en trouverait-elle renforcée et la tension entretenue avec l’Ouest n’est-elle pas d’ailleurs avant tout à usage intérieur?  Mais on ne peut exclure totalement le scénario du pire, sous la forme par exemple d’une occupation du Donbass qui deviendrait pour des années, comme la Transnistrie, l’Ossétie du Sud ou l’Abkhazie, un conflit gelé. La question de l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN s’en trouverait réglée car l’on ne peut imaginer un pays en guerre adhérer à l’Alliance dont l’article 5 sur l’assistance mutuelle devrait jouer automatiquement.

La situation de tension extrême, qui prévaut actuellement et peut présenter des avantages pour Moscou, déplait-elle au fond tant que cela à Washington? Cette interrogation iconoclaste éclairerait alors, si elle était fondée, le « signal » donné par le Président Biden. Outre la question de l’identité de l’OTAN depuis la fin de la guerre froide, la question de l’autonomie stratégique de l’Europe se pose avec une particulière acuité depuis le « pivot » de l’Asie, la relative distanciation du Moyen-Orient et l’abandon de l’Afghanistan sans consultation des partenaires. La « drôle de guerre » ukrainienne aurait dès lors l’avantage de contribuer à serrer les rangs, à les élargir et dans une phase ultérieur d’entraîner en direction de l’Asie.

Dans ce contexte, que peut faire l’Europe?  La question ne peut être traitée en quelques phrases et elle nécessitera de la constance, dans la durée. La première réponse a été apportée par la suggestion française de discussions séparées avec la Russie. Celles-ci sont indispensables. Au sein de l’Europe, le tandem franco-allemand est essentiel. Mme Baerbock a été claire et cohérente: tout faire pour la sécurité de l’Ukraine, ce qui signifie en clair dans un premier temps l’abandon définitif de Nord Stream 2, puisque personne naturellement ne veut « mourir pour Kiev ».

 

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