Le peuple afghan, variable d’ajustement

La solitude du peuple afghan © PP

               Les mois d’août ne sont pas exempts de catastrophes et il n’y a pas de léthargie de l’été qui puisse y faire obstacle. Les soixante ans de la construction du mur de Berlin ce 13 août dernier, Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août, l’invasion de la Tchécoslovaquie le 21 août 1968, sans oublier le sous-marin Koursk, il y a un peu plus de vingt ans et les incendies de Kabylie sous nos yeux…, la liste est longue. Nous sommes aujourd’hui les témoins d’une nouvelle tragédie afghane. Les heures qui viennent ou les prochains jours sont susceptibles de nous rappeler des images de Saïgon en 1975 et nous pourrons alors nous dire en pensant à toutes les victimes civiles et militaires de tous les camps en présence au cours des décennies écoulées: Tout ça pour ça ? 

La prise de Kandahar par les Talibans, ces derniers jours, et les graves menaces pesant désormais sur Kaboul encerclée constituent un premier revers important pour l’Administration américaine et seront peut-être à l’origine d’un tournant marqué dans le cours de la Présidence Biden. Il est  au demeurant possible que les choses eussent été pires – tout au moins pour les Alliés des Etats-Unis qui n’auraient alors pas eu le temps de s’organiser – si, ayant été réélu, D. Trump avait opéré le retrait qu’il avait programmé au mois de mai 2021.

La situation actuelle en Afghanistan est un éternel recommencement – dont il ne s’agit pas ici de faire le récit exhaustif -, un retour à la case de départ. Si le retrait américain a été fixé à une période commençant le 11 septembre afin de marquer la fin d’un cycle, l’on pourrait dire en ces circonstances, pour paraphraser le titre d’un livre sur le Proche-Orient (cf. Un Siècle pour rien), Vingt années pour rien.

L’histoire du mouvement des « étudiants en religion » (Taleban), officiellement constitué à partir des zones pachtounes en 1994 est en fait antérieure et liée à la lutte – organisée avec le soutien de l’Ouest – contre l’occupation pendant dix ans (1979-1989) du pays par l’Union soviétique. 

Un rêve a pu être caressé, dès la fin des années 70. Il aurait consisté à soutenir un pouvoir s’affichant comme religieux et capable de transcender les divisions des tribus, à faire appel à la figure d’un Roi – dont le retour à partir d’un exil en Italie a été parfois évoqué – et à développer un vaste projet économique. Il se serait ainsi agi de faire de l’Afghanistan une zone de transit des hydrocarbures et du gaz, à partir des zones de production en direction des marchés et des ports d’Asie du Sud. Ce schéma, au fond, n’était pas sans rappeler un  « modèle » saoudien et visait à des fins essentiellement stratégiques.

Au-delà des intérêts mercantiles, l’économie peut offrir d’autre perspectives. Le projet de gazoduc TAPI (NB: Turkménistan- Afghanistan-Pakistan-Inde), qui n’est d’ailleurs pas abandonné, était destiné à diversifier les voies d’approvisionnement mais conçu aussi dans une perspective de rapprochement des pays concernés. Certains experts considéraient même que le transit du Pakistan constituerait un plus gros obstacle que celui de l’Afghanistan où les seigneurs de la guerre pourraient se satisfaire au final d’une importante source de revenus se substituant à une économie reposant sur des cultures prohibées. Il avait été estimé que la sécurisation du « pipe » requerrait 12.000 personnes, ce qui n’est pas hors d’atteinte. 

Mais la dimension stratégique précisément a toujours été particulièrement complexe en Afghanistan. J’ai eu personnellement la possibilité de me rendre – fût-ce brièvement – dans le pays à l’automne 1996, c’est-à-dire à un moment clé.  L’occasion en fut donnée par l’ONU qui avait réuni en Asie centrale une conférence à la fois politique et de donateurs pour l’Afghanistan. Les combats faisaient alors déjà rage autour de Kaboul et les Talibans y prirent d’ailleurs le pouvoir au mois de septembre. La capitale étant inaccessible, deux destinations furent offertes: Herat ou Mazar-i-Sharif.

La muraille au fond du désert d’Asie centrale © PP

J’optais pour Mazar contrôlée par le seigneur de la guerre Dostom appartenant à la communauté ouzbek. La logistique était précaire. L’ONU fit signer préalablement une décharge à chacun des volontaires de l’expédition et mit à disposition un petit avion. Le groupe était réduit et y figurait notamment le Ministre néerlandais Pronk chargé du Développement et mon regretté collègue Olivier de la Baume, alors chef du Service des Affaires humanitaires du Quai d’Orsay. Au terme du vol, se dressa une muraille de 5.000 mètres de hauteur, la barrière de l’Hindou Kouch au fond du désert d’Asie centrale qui marquait une claire limite et signifiait aussi le caractère enclavé et impénétrable du pays. Cela provoquait un choc et je réalisais dès l’atterrissage que l’Afghanistan est de nature soit à susciter un rejet immédiat soit à entraîner une accoutumance durable. 

Notre avion nous déposa et repartit, ne restant pas stationné pour des raisons de sécurité. La journée fut intense. Nous croisâmes Dostom qui partait en inspection ou au combat. Dans le froid mordant de l’heure matinale, nous rendîmes visite à un village peuplé d’éléments de la minorité chiite et de langue persane Hazara qui était pris en charge par le Programme des Nations Unis pout le Développement (PNUD). Je me souviens d’une jeune Britannique travaillant pour le Programme qui nous présenta les écoliers dont elle avait la responsabilité. Je n’ose imaginer ce qui se produisit ensuite lors des massacres des Hazaras par les Talibans en 1997 et 98. La journée se poursuivit avec des rencontres avec des ONG et divers responsables.

Dans la relative pénombre de la fin de journée, notre décollage fut retardé – alors que nous étions déjà en bout de piste – par l’atterrissage d’un avion militaire iranien gros porteur qui opérait visiblement des livraisons aux forces de Dostom. Il n’était pas programmé que nous assistions à ce spectacle assez surprenant et fascinant.

Cette fait à lui seul traduit les complexités stratégiques de la région qu’il faut continuer à prendre en compte. L’Iran pour des raisons qui lui sont évidemment propres (cf. protection de la minorité Hazara, rejet d’un modèle religieux concurrent, etc.) était un acteur dont la politique ne pouvait être jugée uniquement anti-occidentale sur ce terrain d’opération. 

Le problème des Talibans ne concerne pas l’Afghanistan seul. Tous les efforts pour rapprocher les communautés, les forces politiques  et les seigneurs de la guerre ont jusqu’à présent échoué. Un éminent représentant de l’ONU pour la région, Lakhdar Brahimi, se lassa même de ces Assemblées politiques appelées Loya Jirga, et il démissionna de ses fonctions dès la fin des années 90. Il avait bien compris que le problème de l’Afghanistan ne serait pas solutionné exclusivement à Kaboul. Chacun sait où se trouvent les bases arrières des Taleban, dans les zones dites tribales, celles-là mêmes à proximité desquelles les Américains ont fini par débusquer Ben Laden.

Après les Soviétiques, les Américains partent et le retour momentané et dans la précipitation de quelques milliers d’entre eux avec des Britanniques n’est destiné a priori qu’à garantir l’évacuation des Ambassades. Certains parlent du tour de la Chine. Il y a fort à parier que celle-ci prendra en compte les expériences précédentes. Le « nouvel ancien » Afghanistan est susceptible de lui poser problème et de compliquer aussi ses relations avec des Etats de la région. Les relations de New Delhi avec Islamabad, pourtant frères ennemis depuis la partition de 1947, s’en trouveront-elles altérées? New Delhi et Pékin pourraient-elles trouver de nouvelles convergences? Les Etats-Unis ne devront-ils pas de leur côté « aménager » quelque peu leurs relations avec l’Iran? Telles sont des questions qui peuvent désormais se poser.

Ce qui est certain c’est que le « Grand Jeu » dans la région, ainsi appelé depuis le XIXème siècle, continuera sous une autre forme. On peut considérer que le problème afghan va devenir entièrement une affaire de la Nouvelle Asie.

Quoi qu’il en soit, il ne faudra pas oublier le peuple afghan – variable d’ajustement de tant de drames – qui a été acteur, pour certaines de ses composantes, notamment des seigneurs de la guerre, de ce « Kriegsspiel », mais aussi une victime expiatoire des oppositions de puissances. Les conflits et la désolation ne sont pas une fatalité des populations censées être en développement. Il faudra se souvenir toujours des merveilleux francophones du Lycée de Kaboul, des enfants Hazaras dans les rues et les écoles de leur village encadrés par des personnes jeunes ayant consacré une partie de leur vie à la cause du progrès; il faudra garder en mémoire pour demain l’esprit d’entreprise de ces jeunes hommes et femmes ou encore l’image de cette Afghane qui disait sa fierté d’être la plus jeune Présidente au monde d’un Fédération sportive. Et parce que d’autres communautés d’Afghanistan ont été citées, nous gardons au fond du coeur le souvenir de celui qui fut le chef des Tajiks, le Commandant Massoud.

Une légitime fierté © PP

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