Le Pacte faustien

Спас Нерукотворный/ Christ qui n’est pas fait de la main de l’homme, Ecole de Moscou, 2ème moitié du XIVème siècle © Collage PP

     Le pacte faustien du pouvoir russe n’est pas l’alliance du « sabre et du goupillon », c’est-à-dire de l’Etat et de la hiérarchie orthodoxe, même si une proximité existe entre ces deux grandes institutions. Même Staline en avait compris la nécessité avant le second conflit mondial afin de ressouder la nation face aux périls qui grandissaient et pouvaient menacer celle-ci dans son existence même. Et le Christ Pantocrator des coupoles des églises est aussi l’expression d’une verticalité inhérente à l’autocratie.

Le pacte faustien de la Russie contemporaine – que l’on peut aussi retrouver dans d’autres sociétés – n’est pas fait de verticalité mais d’horizontalité. La figure obsédante de Vladimir Poutine dissimule en fait un rapport ancien entre le tsar et les puissants et turbulents  boyards. L’existence de ces derniers est d’ailleurs attestée dès la Rus’ kiévienne. Qui dispose réellement du pouvoir en Russie? La question est surprenante, voire iconoclaste, mais mérite d’être posée à la lumière des événements actuels.

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Les boyards de la « nouvelle Rome » sont les oligarques, ceux-là mêmes qui ont dans un premier temps bénéficié des privatisations sauvages du début des années 90. Boris Eltsine leur a ensuite octroyé le reste encore disponible de la richesse nationale pour assurer sa réélection en 1996. Il n’est pas anodin de mentionner que l’évasion annuelle des capitaux dans le pays se chiffre en dizaines de milliards de dollars au profit d’intérêts privés.

La tension actuelle avec l’Ouest, que l’on ne peut expliquer par une menace immédiate que celui-ci ferait peser sur Moscou à partir de l’Ukraine, peut y trouver des éléments d’explication. Pour le pouvoir – mais quel pouvoir? -, il peut y avoir avantage à offrir un exutoire à une situation intérieure, politique, économique, sociale et plus récemment sanitaire, fortement dégradée.

La tension, voire un conflit, d’un impact inédit sur le sol européen depuis la seconde guerre mondiale, est une échappatoire illusoire qui recèle bien des dangers. Cela vaut pour le continent européen naturellement mais aussi pour un pouvoir russe dont la solidité peut n’être qu’apparente.

L’Ouest a déjà exclu une réponse militaire aux conséquences incalculables et incontrôlables à l’ère nucléaire. Mais il envisage des sanctions dures dont certaines visent directement l’argent et les avoirs des oligarques, dont certains sont les piliers d’un régime avec lequel la relation est complexe.

Cette approche est la bonne et les États en Europe les plus plus directement concernés par de tels dispositifs punitifs – dont la critique de la Russie est généralement la plus audible – devront se montrer à la hauteur de ces déclamations.

Le franchissement des frontières ukrainiennes dans un XXIème siécle qui rappellerait alors plus les pires moments du XXème jusqu’à la pratique de la souveraineté limitée théorisée par Brejnev, ferait pour longtemps de la Russie un État paria. 

Il signifierait aussi pour elle une forme d’autodestruction. C’est le conflit lui-même qui aboutirait à la dissolution du pacte faustien au lieu d’avoir visé à le préserver.

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Les acteurs concernés devraient se souvenir de ce qu’avait écrit Goethe dans son Faust, dont il considérait qu’il s’agissait  « d’un être troublé par la passion qui peut obscurcir l’esprit d’un homme » : « Verweile doch, du bist so schön ». Mais l’éternité n’est pas de ce monde. Il est trop tard pour Marguerite, mais encore temps de sortir de la Nuit de Valpurgis.

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