Le message de Sergueï Lavrov

Sergueï Lavrov, Résidence de France à Londres, 2013

          Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, s’est exprimé il y a quelques jours sur une grande chaîne de la télévision française, au sujet principalement de la guerre en Ukraine. Le cadre assez inhabituel de l’entretien, le choix du media, la rareté de l’intervention du ministre, le contexte de l’interview et la substance même des propos tenus méritent que l’on s’interroge – avec la prudence naturellement requise – sur le sens profond et la portée du message du ministre, au-delà des premières exégèses auxquelles a donné lieu une telle prestation.

La voix de la Russie

Sergueï Lavrov a parfois été surnommé le « Talleyrand russe » en raison de la place qu’il a prise depuis plus de dix-huit ans à la tête de la diplomatie de son pays, mais il fut sans doute ainsi qualifié improprement car ses manières ont toujours été plus directes – au risque d’être considérées parfois comme rugueuses – que les contorsions alambiquées et les manoeuvres d’alcôve de l’évêque d’Autun. C’est plutôt comme une sorte de « Chou En-laï russe », l’air patricien en moins, c’est-à-dire comme un patriote et farouche défenseur de son Etat en toutes circonstances, qu’il faudrait le considérer.

Sergueï Lavrov, l’inamovible, à des fonctions de responsabilité depuis une trentaine d’années -Vice-ministre dès 1992 à la tête du Département des Nations unies et des Organisations internationales du ministère russe des Affaires étrangères (MID) -, il fut l’interlocuteur des plus grands et se complut surtout dans sa relation de partenaire-adversaire des Etats-Unis. Il se campa dans ce rôle, dans le droit fil des aspirations de la Russie à maintenir ou plutôt à tenter de recouvrer le niveau qui avait été atteint au bon vieux temps du condominium américano-soviétique.

L’expérience tirée du temps qu’il passa à New York tant en qualité de Conseiller d’Ambassade puis de Représentant permanent de son pays au Conseil de sécurité de l’ONU et sa maîtrise de la langue anglaise, au terme d’une dizaine d’années d’expatriation aux Etats-Unis, facilitèrent la mise en oeuvre d’une telle orientation politique.

2013 fut une sorte d’apogée de la carrière du ministre et de sa visibilité internationale dans le traitement tant des affaires ukrainiennes que du dossier syrien avec son homologue américain, le Secrétaire d’Etat John Kerry. J’ai ainsi le souvenir d’un déjeuner de travail à Londres, en avril 2013 dans le cadre du G8 des ministres des affaires étrangères. Le seul thème à l’ordre du jour était le Proche et Moyen-Orient. John Kerry, qui revenait d’une tournée dans la région, s’était livré à un très brillant compte rendu destiné à ses collègues que seul Sergueï Lavrov quasiment s’était efforcé de commenter et d’infléchir.

Mais Sergueï Lavrov manifesta toujours de la considération pour la France. Lors du même G8 ministériel sous présidence britannique, le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius fut le seul avec lequel il accepta d’avoir des discussions bilatérales approfondies alors que les créneaux disponibles étaient fort limités dans un emploi du temps particulièrement resserré. Là encore, Sergueï Lavrov s’est inscrit dans une tradition de dialogue constant franco-russe quels que soient les différends. On ne peut aller jusqu’à affirmer que ses origines arméniennes par son père lui aient donné une sensibilité particulière et ainsi influé son approche générale de la relation bilatérale.

Le retour d’une diplomatie en retrait ? 

2014 fut une sorte d’annus horribilis pour la diplomatie russe. En effet, l’annexion de la Crimée en contravention de toutes le règles internationales, rendit immédiatement inaudible le discours constamment légaliste du ministre russe. C’est en grande partie cette rigueur qui avait fait la force du discours de Sergueï Lavrov aux Nations Unies, en particulier au Conseil de sécurité. La Russie s’était en effet alors arcboutée dans une position anti-révisionniste du système international sous l’égide de l’ONU qui pouvait être résumée ainsi: « Toute la Charte, rien que la Charte ».

Le si influent ministre – et l’on peut considérer le fameux discours de Munich en 2007 du Président Poutine dénonçant la tendance à un monde unipolaire comme étant d’inspiration « lavrovienne » – et son administration tout entière, qui avait été revigorée par Evgeny Primakov avant que Sergueï Lavrov lui-même ne le remplace à la tête du MID, s’effacèrent nettement derrière le Président russe devenu la figure unique de la direction du pays tant sur le plan intérieur qu’extérieur.

La fameuse séance du Conseil de sécurité à Moscou, à la veille de l’attaque contre l’Ukraine, fut probablement un moment également difficile pour le ministre des Affaires étrangères apparu quelque peu tétanisé sur les images rendues publiques. Mais le ministre a tout de même échappé à « l’humiliation » subie par d’autre participants, qu’il s’agisse du Secrétaire du Conseil de sécurité Nikolaï Patrouchev, du chef du renseignement extérieur (SVR) Sergueï Narychkine ou encore de l’ancien Président et Premier ministre Dimitri Medvedev.

Si la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens, il est clair que l’invasion de l’Ukraine ne pouvait laisser à la diplomatie russe d’autre échappatoire que l’obligation de faire écho au narratif arrêté au sommet de l’Etat sur les « génocidaires et néo-nazis de Kiev ». C’est dans ce contexte général qu’il faut replacer la prestation de Sergueï Lavrov à la télévision française.

La recherche d’un dialogue politique ?

Il est évident que, sa parole étant devenue rare, le ministre Lavrov n’est pas apparu sous les feux de la rampe sans arrière-pensées et objectif précis. Aucun détail de l’intervention ne saurait être négligé. Il est ainsi à noter que le cadre, de manière tout à fait inhabituelle, ne fut pas celui de la tribune habituelle et impersonnelle d’une salle de presse du MID, mais un salon confortable du ministère ou de son hôtel particulier (Osobniak) destiné à accueillir les visiteurs de marque. Comme si, dans un monde abreuvé d’images et de déclarations guerrières, il fallait mettre en scène l’atmosphère retrouvée d’une certaine normalité et d’un apaisement souhaité. 

Le choix d’un media français n’est pas non plus indifférent. Malgré des propos teintés d’amertume sur le rôle de la France en soutien de l’Ukraine (cf. « la France alimente le nationalisme ukrainien…elle fournit des armes offensives »), le rappel de l’ancienneté et de la constance du dialogue entre le Président de la République et son homologue russe ont été soulignés par Sergueï Lavrov. 

Sur le fond, le ministre est apparu combatif en se montrant fidèle à sa réputation. Il s’est référé de manière attendue à la doxa de Moscou (cf. protection des populations et de la langue russes; rapprochement continu de l’OTAN des frontières de la Russie; mise en cause des Etats-Unis, « souverain du monde » et de l’Ukraine « instrument en vue d’un monde unipolaire ») et a repris le narratif répété ad nauseam sur la nécessité d’une « dénazification » de l’Ukraine. Mais l’ensemble de l’entretien a en réalité corrigé cette intransigeance apparente. 

Il n’a attribué à son pays aucun autre but de guerre que les entités autoproclamées du Donbass (cf. « la priorité absolue est la libération de Donetsk et de Lugansk »). Il a reconnu les efforts de la France, tout en soulignant son isolement en Europe, pour promouvoir une  « nouvelle architecture européenne de sécurité » et une « autonomie stratégique ». Sans qu’il fasse apparaître son pays en position de demandeur (cf. Il a répété à plusieurs reprises: « nous ne nous imposons pas », il n’a aucune ment fermé la porte à un dialogue franco-russe au plus haut niveau.

La question des sanctions n’a été qu’effleurée. Sergueï Lavrov les a qualifiées « d’hystériques, révélant une impuissance et préparées depuis longtemps afin d’empêcher le développement de la Russie ». Il s’est montré pessimiste quant aux perspectives de leur levée mais c’est paradoxalement sur cette question qu’il faudrait peut-être travailler. L’usage inconsidéré de l’arme du blocus céréalier de l’Ukraine, dont les répercussions sont déjà mondiales, peut en effet s’avérer à double tranchant pour Moscou. Outre le risque d’une détérioration accrue en termes d’image de la réputation de la Russie dans des pays en développement pourtant ouverts aux thèses de cette dernière, les conséquences économiques à long terme pourraient finalement être désastreuses pour elle. A l’instar de la réorientation des approvisionnements énergétiques de l’Europe, celle-ci s’efforce actuellement d’organiser un transit par la Roumanie et la Pologne des 25 millions de céréales actuellement bloquées. Cette analyse pourrait expliquer la relative ouverture dont a fait montre à ce sujet le Président Poutine avec le Président Macron et le Chancelier Scholz.

Sur les toits de Moscou

L’exégèse des propos du ministre russe des Affaires étrangères impose de la prudence et devra être confrontée aux réalités. Le retour de Sergueï Lavrov sur le devant de la scène est néanmoins a priori une nouvelle encourageante signifiant qu’une voie diplomatique n’est pas totalement fermée. 

Quelle que soit la saison, la guerre est un hiver prolongé, interminable, comme celui de Moscou où des chutes de neige surviennent parfois encore en avril, voire au début du mois de mai. Les températures remontent toutefois graduellement à la fin de cette période. Elles peuvent être encore nettement négatives lorsque, soudainement, de manière inattendue, et alors qu’ils avaient totalement disparu pendant de long mois, quelques chats refont leur apparition sur les toits de la capitale, encore enneigés et ornés de stalactites. Le signe ne trompe pas qui est annonciateur de jours meilleurs, non pas du jour au lendemain, mais de manière inéluctable. 

Cela s’était déjà produit en février dernier, quelques jours avant l’agression de l’Ukraine ,lorsque le Président Poutine avait interrogé en direct à la télévision son ministre des Affaires étrangères en lui demandant, de manière pateline, s’il y avait une possibilité de solution diplomatique. « Toujours » avait répliqué ce dernier avec vivacité. Nous connaissons la suite des événements mais y a-t-il d’autre choix que d’explorer toutes les voies possibles en faisant écho à ce que l’on peut estimer être un « message » de Sergueï Lavrov ? 

Des bombardements sur Kiev viennent de se produire…on ne peut dès lors s’empêcher aussi de se demander: message ou partage des rôles ?

 

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