Le Jour d’Avant (1/2)

      Ce témoignage ne saurait engager l’Administration que j’ai servie ni les personnes qui sont citées.

          Il y a 30 ans, un 25 décembre, Mikhaïl Gorbatchev signa l’acte de démission de ses fonctions de Président de l’URSS. Dans la nuit hivernale prématurée des latitudes moscovites, le drapeau soviétique qui flottait sur le Kremlin fut amené et remplacé par celui tricolore de la Russie. La dissolution de l’Union soviétique fut entérinée le lendemain par le Soviet Suprême. L’URSS, qui connaissait là un ultime spasme après l’abolition par le Congrès des Députés, au printemps 1990, de l’article 6 de la Constitution sur le « rôle dirigeant » du Parti communiste, le putsch d’août 1991 et la création d’une Communauté des Etats indépendants, le 8 décembre 1991, par le Président russe Boris Eltsine et ses homologues de Biélorussie et d’Ukraine, avait-elle véritablement disparu?

La question pourra être posée dans le Jour d’après mais celui d’avant fut principalement l’oeuvre considérable de Mikhaïl Gorbatchev qui changea le monde en décomposant les mécanismes internes du système, en insufflant un vent de liberté, quels qu’en soient les risques pour le pouvoir à court et moyen terme, et en se fixant pour règle, l’abolition de la doctrine Brejnev et le règlement pacifique des différends extérieurs.

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Il y a d’abord le témoignage de l’événement vécu. Le 19 août 1991, des chars se déploient dans Moscou tandis que Mikhaïl Gorbatchev, en vacances en famille en Crimée, voit sa villégiature transformée en résidence surveillée. Je suis encore à New York, en instance de départ pour la Russie observant cet événement de dimension mondiale, soubresaut considérable dans l’évolution d’une Union soviétique affaiblie et dont on a la confirmation qu’elle est agonisante.

L’information aux premières heures est parcellaire. Les télévisions diffusent d’abords des images d’une capitale soviétique vide et lugubre et dont l’éclairage blafard, qui laisse entrevoir dans la pénombre des moyens blindés, donne un aspect plus sinistre encore. Le coup d’Etat qui se dessine apparaît être une réaction conservatrice de l’intérieur du système. L’armée, le KGB, le Ministère de l’Intérieur – ce que l’on appelle les « structures de force » (siloviki) – semblent dans la confusion initiale s’être rangés du côté des putschistes à qui l’on donne des chances de l’emporter. 

Je lis la correspondance diplomatique de notre poste à Moscou exigeant, je l’imagine, beaucoup de sang-froid et même de courage dans ces circonstances quand il s’agit d’aller observer la rue jusqu’aux abords de la Maison Blanche, c’est-à-dire du Parlement qui est l’un des épicentres de la crise. Dans le désordre de la fin de l’Union soviétique, en contrepoint du monde figé qu’elle incarnait, il est bien difficile de savoir ce qui se passe réellement, tout au moins les premiers jours, et de quel côté va pencher la balance. La complexité de l’affaire est telle que circulera même, des années après, la thèse selon laquelle Mikhaïl Gorbatchev lui-même, constatant l’échec de sa politique d’ouverture et de réformes, aurait été l’instigateur du coup, pour opérer ensuite une reprise en mains qu’il aurait donc préméditée.

A chaud, notre chargé d’affaires sur place en l’absence de l’Ambassadeur, prend le risque d’estimer – car il y nécessité de fournir dans les plus brefs délais une analyse à Paris – « qu’au fond, l’homme de la rue, s’accommode sans doute de ce qui s’apparente à une mise au pas… ». Ce jugement s’avèrera au final totalement erroné mais, dans l’intervalle, la France ne peut rester silencieuse et le Président Mitterrand a décidé de s’exprimer à la télévision. Il lui sera reproché plus tard d’avoir laissé entendre au nom des nécessaires relations d’Etat à Etat, qui plus est avec un pays d’une telle importance, qu’un dialogue était possible avec les nouvelles autorités soviétiques auto-proclamées. L’honnêteté et la vérité historique imposent de corriger sensiblement cette critique.

Le Président de la République ne disposait au moment de son intervention publique que d’informations parcellaires, dont l’analyse de l’Ambassade. Mikaïl Gorbatchev, en résidence surveillée à Foros en Crimée, ne pouvait communiquer avec le monde extérieur. Il est nécessaire de revoir la prestation télévisée du Président de la République. Ce dernier, de manière assez audacieuse, estime que le mouvement en faveur des libertés ne s’arrêtera pas là, quoi qu’il arrive et il condamne clairement le putsch. Son souci primordial exprimé est la sécurité de Mikhaïl Gorbatchev – et également à ce moment-là de Boris Eltsine – et cela peut expliquer la lecture, qui lui a été tout particulièrement reprochée, d’une lettre du chef des putschistes Gennadi Ianaev (cf. Comité d’Etat pour l’état d’urgence) affirmant qu’il continuera la politique engagée par Mikhaïl Gorbatchev.

Chacun connaît la suite. « L’homme de la rue » ne s’accommoda pas et Boris Eltsine fut l’incarnation de la résistance, juché sur un char devant la Maison Blanche, rappelant toutes proportions gardées Lénine à Petrograd en 1917.   

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Il n’était alors pas aisé d’avoir un jugement sûr dans le contexte d’une Union soviétique dont on sentait qu’elle allait disparaître. Celle-ci serait remplacée quelques mois plus tard par le bouillonnement d’une nouvelle Russie engagée dans ce que l’on appela une « période de transition » qui n’est sans doute pas achevée. 

En ce qui concerne l’attitude de la France dans les premières heures de la mise à l’écart du Président légal de la Russie, Mikhaïl Gorbatchev lui-même estima publiquement des années plus tard que François Mitterrand n’avait sans doute pas les bonnes informations et qu’en tout état de cause il l’avait toujours considéré comme son ami. Le chargé d’affaires de l’Ambassade réussit d’ailleurs l’exploit d’être dans l’avion qui ramena de Foros à Moscou Mikhaïl Gorbatchev et sa famille, tandis que Krioutchkov, le chef du KGB, Iazov, le Ministre de la Défense et Loukianov, le Président du Soviet Suprême, étaient en état d’arrestation au fond de la carlingue.

Quant à la thèse d’un pacte conclu entre le dirigeant russe et les putschistes, celle-ci s’est surtout développée quand l’affaire tourna mal pour les frondeurs. Accompagnant seize ans plus tard en octobre 2007, avec l’Ambassadeur de France Jean Cadet, un Ministre français chez Mikhaïl Gorbatchev dans les locaux de sa Fondation, je commis la maladresse de dire à celui-ci que j’étais arrivé dans son pays la première fois quelques jours après le déclenchement du putsch. Il blêmit, ne put articuler le moindre mot, et me tourna finalement les talons, preuve que son enfermement à Foros demeurait un événement traumatisant. L’avait-il ressenti comme le tsar et sa famille à Ekaterinburg?  

Le moment paroxystique du putsch terminé dès le 22 août était passé lorsque j’arrivai à Moscou le 12 septembre. Je comprenais que ma tâche ne consistait plus à observer l’Union soviétique, en tant qu’acteur finalement assez prévisible des relations internationales dans le contexte d’une opposition Est-Ouest qui avait ses codes et ses règles. Les repères s’estompaient surtout pour celui qui n’avait aucune connaissance directe du pays. L’Allemagne de l’Est d’Erich Honecker, où j’avais été en poste une dizaine d’années auparavant, me donnerait-elle des clés pour la compréhension du grand pays frère ou n’aurait-elle été finalement que la leçon d’une Allemagne obsédée avant tout par le développement des relations inter-allemandes?

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Qu’attendions-nous de cet immense pays qui vacillait sur son socle? N’espérions-nous pas trop rapidement qu’il se rapproche de nos valeurs européennes? La fascination qu’avaient toujours exercée en Europe, et surtout en France, la culture et les arts russes, ne contribuait-elle pas à créer l’illusion de la proximité et d’un rapprochement rapide? Etions-nous prêts à sortir des schémas mentaux de la guerre froide et à accepter, le cas échéant, qu’il puisse y avoir une voie entre l’échec du communisme, patent à bien des égards, et les excès du capitalisme auxquels d’ailleurs l’ensemble des peuples du monde dit libre n’adhéraient pas nécessairement? Etions-nous capables de nous abstraire de la réflexion géopolitique, vers laquelle la Russie par ses multiples dimensions et sa propre interrogation fondamentale sur son destin oriental ou occidental – héritée d’un vieux débat opposant depuis le XIXème siècle slavophiles et occidentalistes – nous entraîne toujours? L’urgence de la décennie 90 n’allait-elle pas être le quotidien d’une population devant opérer une incroyable révolution mentale, reconstruire la plupart des structures économiques et sociales et vivre tout simplement, sans la protection anesthésiante qu’apportait le communisme, face à de nouvelles duretés de l’existence en grande partie d’ailleurs responsables de la chute de Mikhaïl Gorbatchev?

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