Le Jour d’Avant (2/2)

Glaciation brejnévienne © PP

      Ce témoignage et cette analyse ne sauraient engager l’Administration que j’ai servie ni les personnes citées.

         Les recettes classiques pour aborder et comprendre l’URSS finissante étaient sur le moment inopérantes. Il était difficile de définir une méthode, sans repères, sans contacts alors que des têtes nouvelles émergeaient. Un pays de 22 millions de km2 subissait une secousse tellurique prolongée. L’impression physique était que le sol tremblait sous nos pas et allait restituer, au sortir d’une « glaciation brejnevienne » dont le processus était déjà engagé, des décennies d’énergies enfouies. Mon premier temps libre à Moscou fut utilisé pour aller notamment relever les impacts de balle sur les murs de la Maison Blanche. Ce serait pire encore au cours de la période dite de transition avec la bataille du Parlement en octobre 1993, sans parler de la première guerre en Tchétchénie qui marquerait elle aussi une rupture avec la politique gorbatchévienne. 

Et pourtant Mikaïl Gorbatchev lui-même nous avait fourni une boussole alors que nos compas s’affolaient. Le 7 décembre 1988 à New York, devant une Assemblée générale de l’ONU, transformée en concert de rock star, où des groupies faute de place étaient assises à même le sol et dans les escaliers, il avait annoncé la réduction des forces armées soviétiques de 500.000 hommes en deux ans, dont 50.000 dans la seule RDA, la fin de la doctrine Brejnev et celle du rôle dirigeant du parti communiste. Certains n’en croyaient pas leurs oreilles et crurent entendre Teilhard de Chardin parler du point oméga, mais telle fut bien la feuille de route que respecta le dernier dirigeant soviétique. Dans les salles de cinéma de New York,  l’on pouvait voir La Maison Russie  avec Michelle Pfeiffer et Sean Connery alors que se développait le concept gorbatchévien de maison commune européenne. A elle seule, Michelle Pfeiffer contribuait à lever les dernières réticences. Il était temps de partir pour Moscou.

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L’enchaînement des événements lors des deux dernières années de l’Union soviétique est connu que l’on peut brièvement rappeler. Le printemps 1990 est marqué par la première mort du communisme soviétique: Mikhaïl Gorbatchev est paradoxalement « élu » Président de l’URSS par le Soviet Suprême alors que peu auparavant l’article 6 de la Constitution sur le «  rôle dirigeant » du Parti communiste été aboli par le Congrès des Députés sur proposition du même Gorbatchev entérinée par le plénum du Comité central. Dans le respect parfait de la tradition soviétique des contritions et des aveux, ce sera donc le Parti communiste lui-même qui permettra sa mise à l’écart définitive mais continuera à exister comme un astre mort. De même, et l’on saute ici quelques étapes, ce sera le Soviet Suprême de l’URSS – qui n’était plus qu’un théâtre d’ombres depuis des mois – qui entérinera formellement le 26 décembre 1991 la fin de l’URSS.

En novembre 1990, Mikhaïl Gorbatchev est attaqué au Soviet Suprême par les conservateurs.  Il commet sans doute l’erreur d’écarter des libéraux qui le soutenaient au profit de ces derniers. Dans le nouveau Conseil de sécurité, 6 des 9 membres, dont Kriouthchkov , le chef du KGB, Pougo, le Ministre de l’Intérieur, Iazov, le Ministre de la Défense et Ianaev, le futur chef du Comité d’Etat pour l’état d’urgence seront putschistes en août 1991. Mikhaïl Gorbatchev est critiqué par l’Ouest pour un tournant conservateur, tandis que Boris Eltsine met en cause son pouvoir « dictatorial » et que Chevardnadzé, le Ministre des Affaires étrangères, démissionne.

En janvier 1991, la Lituanie est la première République à vouloir quitter l’Union. Gorbatchev dira de cette crise qu’il s’agissait d’une « provocation dans (son) dos pour (le) lier par le sang ». Le 17 mars, il fait adopter – en quelque sorte en réponse – un référendum sur le maintien de l’Union (« Fédération renouvelée de Républiques souveraines et égales »). Boris Eltsine propose d’inclure dans la même consultation l’élection du Président russe au suffrage universel et il sera effectivement élu le 12 juin.

Au lendemain du putsch, le tableau est sombre: le parti est une constellation disparue; la dyarchie présidentielle affaiblit l’Etat; celui-ci est même mis à terre par le coup du 19 août; l’Union se désagrège que Mikhaïl Gorbatchev essaie désespérément de la sauver avec un nouveau Traité mort-né sur l’Union, prévu pour le 20 août qui sera précisément un élément déclencheur majeur du putsch; l’économie est en ruine et la population désorientée, en proie à une angoisse de l’avenir qui a remplacé le règne de la peur et de la terreur.

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C’est dans ce contexte que j’arrivai à Moscou en provenance du Nouveau Monde mais l’ensemble soviétique en était un autre en devenir, à sa manière, sur une terre d’ancienne culture et civilisation. En cette fin de journée d’un automne déjà avancé, après l’éclat de la résistance autour de la Maison Blanche peu de semaines auparavant, la rue Gorki, rebaptisée depuis Tverskaïa, menait directement au Kremlin. La couleur dominante fauve et ocre de la saison était aussi celle des murailles de ce centre du pouvoir. La citadelle, pourtant sur un tertre comme tous les Kremlins du pays, paraissait enfouie tranchant avec la verticalité des villes américaines., comme pour se dissimuler et resister aux flux répétés des barbares et conquérants qui avaient voulu la dominer. Une froide humidité annonçait un hiver précoce et une première impression de léthargie se dégageait. Ce temps ralenti donnait une tonalité orientale.

Le quartier de l’Ambassade de France recélait diverses strates et architectures. La rue qui longeait la Maison Igoumnov, résidence de l’Ambassadeur, et menait à la Place d’Octobre dont la stature de Lénine n’a jamais été retirée, s’appelait Dimitrova du nom du dirigeant communiste bulgare. Elle sera rapidement rebaptisée Yakimanka pour rappeler que le quartier avait été  au XIXème siècle celui de riches marchands, dont Igoumnov. Celui-ci avait fait construire une magnifique demeure dans le style dit russe dont il ne reste que quelques vestiges à Moscou. Et derrière l’Ambassade, mitoyenne de la Résidence de France, qui était une bâtisse en pierre ocre de style brejnévien, elle-même cernée par l’impressionnant immeuble du Ministère de l’Intérieur jouxtant la Place d’Octobre, se développait un quartier historique charmant. Celui-ci était parsemé de jardins et traversé par des ruelles, il abritait de nombreuses églises ainsi que la Galerie Tretiyakov, haut lieu et cénacle de l’art russe avec notamment les plus célèbres icône d’Andreï Roublev, dont la fameuse Trinité. L’on aurait pu s’y perdre, dans le bon sens du terme, s’il n’avait aussi été parcouru par des rues rectilignes, legs d’un projet ancien d’urbanisme.Tel était le cas de la Bolchaïa Polianka ou encore de la Bolchaïa Ordynka dont on disait qu’elle avait été tracée pour permettre aux tsarines de se rendre directement du Kremlin au Monastère de Novodievitchi, où officie aujourd’hui le Métropolite. Ce quartier, l’un des plus passionnants de Moscou sur le plan historique, signifie Zamoskvoretche, c’est-à-dire « au-delà de la Moskva », à partir du centre, le Kremlin.

En 1991, la quartier était encore plus isolé de l’agitation de l’immense capitale qu’il l’est relativement resté aujourd’hui. Magasins ou restaurants étaient rares et le marasme général les frappait. Je connus au cours de mon premier weekend à Moscou un souci d’approvisionnement alimentaire. La seule boulangerie de l’avenue fut livrée le dimanche après-midi. Une queue se forma immédiatement dans laquelle je m’insérais. Le seul choix possible était entre un pain blanc et un pain noir et les quantités furent rapidement épuisées. Dès que ce fut le cas, le rideau du magasin fut tiré alors qu’une queue persistait sur le trottoir. Tel était le quotidien de la fin de l’Union soviétique, sans doute rendu plus difficile encore par les incertitudes de la politique économique. Cet échec fut attribué à la direction du pays et cela contribua grandement à l’impopularité de Mikhaïl Gorbatchev et à sa chute. Le « ils font semblant de nous payer, nous faisons semblant de travailler », ne trouvait plus la moindre contrepartie dans une protection minimale de l’Etat. La situation était grave partout. Les familles devaient par exemple nourrir ceux des leurs qui étaient hospitalisés et plus encore fournir des médicaments devenus rares et très chers. Au final, les Soviétiques ne comprenaient pas que le démantèlement du sytème communiste ne leur procure pas immédiatement les bienfaits supposés du capitalisme. Cette attente, légitime après tant d’années de frustrations, voire même de privations, alimenta puissamment les tensions politiques et sociales de la période dite de « transition » dont la bataille du Parlement d’octobre 1993 – qui est aussi d’autres causes – fut un moment violent et paroxystique.

Ma responsabilité principale à l’Ambassade consistait à suivre les changements intérieurs en cours, en tandem avec mon camarade Nicolas Chibaeff tout particulièrement chargé de ce que l’on avait appelé jusqu’alors la « kremlinologie ». Ce dernier, diplomate français d’origine russe, était bien plus à l’aise que moi dans cet environnement où sa famille avait encore des repères. Grâce à ses relations et son antériorité dans le poste, il avait des facilités dont ne disposaient pas les collègues d’autres ambassades qui nous permirent ainsi d’assister, à l’intérieur de l’enceinte du Kremlin, à des séances du Soviet Suprême de l’Union soviétique ou encore à des débats du nouveau Parlement. Les nouvelles stars de la vie politique, tels Chokhine ou  encore Tchoubais, s’y produisaient et l’on pouvait les aborder sans façon à la buvette de l’Assemblée.

Le paradoxe que je ressentais était de me trouver dans l’oeil d’un cyclone, sur le point de bouleverser le monde et ses relations internationales, et d’évoluer dans le même temps dans un vide sidéral. L’attente de notre Administration centrale au Quai d’Orsay était légitimement grande mais sur place son homologue, le MID, qui traditionnellement est un point d’entrée des diplomates étrangers, ne nous était d’aucun secours. Nos collègues soviétiques n’échappaient pas à la tourmente qui affectait non seulement leur vie quotidienne mais aussi leur institution. Comment d’ailleurs auraient-ils pu nous aider à appréhender ce qu’ils ne maîtrisaient pas eux-mêmes et les surprenait à chaque instant? De plus, ils n’avaient pas vocation à traiter de questions intérieures. La déliquescence du MID se ressentait comme celle de l’ensemble des institutions d’un régime en train de s’effondrer. Il faudrait attendre la nomination d’Evgeny Primakov en 1996, en tant que Ministre des Affaires étrangères, pour que soit relevée cette prestigieuse administration qui a toujours regorgé de talents de premier plan, à l’instar alors des Vice-ministres Vitali Tchourkine, chargé des questions de l’ex-Yougoslavie ou Sergeï Lavrov, responsable du département des Nations Unies et des Organisations internationales.

J’allais rapidement être mis à l’épreuve. Un matin d’octobre 1991, mon Ambassadeur Bertrand Dufourcq se précipita dans mon bureau dans un état d’excitation qui ne lui était pas habituel. Il m’expliqua rapidement que Mikhaïl Gorbatchev, de retour de la Conférence de Madrid consacrée au Proche et Moyen-Orient, serait reçu le jour même par le Président Mitterrand dans sa maison de Latche dans les Landes. Je n’avais que quelques heures pour faire un point d’ensemble sur la situation économique et sociale du pays. Arrivé dans le poste quelques semaines auparavant, dans le contexte décrit, j’eus le sentiment d’être face à un Himalaya qu’il me serait difficile de gravir.

Je m’efforçai néanmoins d’être clair, ce qui n’était pas le plus difficile car ma connaissance était limitée, et pédagogue. Le tableau que je dressai était assez sombre pour que je milite pour une aide d’urgence, y compris alimentaire, par des canaux qui pourraient être ceux de ce que l’on appelait alors la Communauté européenne. Le poste eut par la suite la faiblesse de penser que notre chef de l’Etat prêta attention à nos analyses. Ce dernier déclara d’ailleurs publiquement à l’issue des entretiens de Latche « qu’il fallait aider les Russes parce qu’ils étaient Européens ». Cette orientation me parut juste, à la mesure des difficultés du moment de l’Union soviétique; en revanche, je jugeai alors que le caractère européen de la Russie, grande interrogation jamais tranchée par les Russes eux-mêmes, demeurait ouverte.

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Si la période était marquée par la décomposition d’un système ancien, elle fut aussi celle d’une reconstruction tous azimuts de nombreuses structures que nous allions découvrir avec l’Ambassadeur les unes après les autres. Cette grande transformation se déroula dans un premier temps plutôt dans le calme. Le putsch était derrière nous et le passage de l’Union soviétique à la Russie se ferait sans heurts apparents. Néanmoins, la direction de Boris Eltsine deviendrait rapidement agitée.

Il serait provoquant vis-à-vis de ceux qui étaient alors dans la difficulté de dire que, pour un observateur extérieur tout au moins, la fin de l’Union soviétique et le début de la transition furent un moment à la fois exceptionnel et euphorique. En effet, la peur avait disparu avec l’effacement progressif de l’appareil répressif et les contacts vrais devenaient possibles. Le climat changerait avec le capitalisme « sauvage » des années Eltsine, qu’annonça la « thérapie de choc » du Ministre des Finances puis Premier ministre, Egon Gaïdar, et surtout la politique des privatisations conduisant en réalité à l’appropriation privée par quelques-uns, ultérieurement appelés « oligarques », de l’essentiel de la richesse nationale.

L’homo sovieticus révélait des bons côtés: une forme d’insouciance garantie par la société, le goût de la culture, l’indifférence à l’argent, une authenticité dans les relations humaines. Comme indiqué, Moscou était calme avec ses avenues staliniennes disproportionnées alors quasiment vides de circulation automobile. Une société venue de l’underground commençait à se dévoiler prudemment. Je me souviens ainsi avoir dîné avec un petit groupe d’expatriés dans l’appartement communautaire que partageait une femme russe éprise d’art contemporain. Celle-ci avait collecté toute sa vie, dans tout le pays, le meilleur de la production picturale. Dans la pièce où nous étions, des milliers d’oeuvre étaient ainsi entassées qu’elle commençait à exhiber avec prudence. Nous nous disions d’ailleurs qu’elle était sans doute autorisée à le faire. Quoi qu’il en soit, elle ouvrit plus tard une galerie d’art à New York devenue très réputée. Certaines ascensions sociales, pour les plus audacieux, furent ainsi foudroyantes.

Dans la sphère politique, des nouveaux visages allaient aussi rapidement apparaître et s’imposer. Je me souviens d’un dîner à l’Ambassade, deux semaines après mon arrivée, au tout début du mois d’octobre 1991. Les personnes qui m’entouraient m’étaient totalement inconnues mais l’hôte de la soirée, le Ministre-Conseiller de l’Ambassade, avait bien fait les choses et avait eu plus que du flair. A ma gauche, se trouvait un jeune homme, à la fois timide et enflammé qui travaillait alors dans un institut d’économie. Il s’appelait Egon Gaïdar. En face de moi, était assis un homme également très jeune d’apparence, lui aussi actif dans un centre de recherche économique et sociale. Son nom était Lopoukhine et il devrait prendre la tête peu  après du Ministère de l’Energie, responsabilité considérable, tandis que Gaïdar deviendrait Ministre de l’Economie avant d’être choisi à moins de 40 ans, au pays de la gérontocratie dont s’était le premier distingué Mikhaïl Gorbatchev, pour devenir le chef du gouvernement de Boris Eltsine. Deux autres personnes d’âge plus mûr étaient aussi nos hôtes: Vladimir Loukine qui deviendrait Député à la Douma, Ambassadeur de Russie à Washington et Rapporteur pour les droits de l’homme en Russie (ombudsman); Evgeny Sabourov qui faisait déjà partie de la structure gouvernementale et serait plus tard le Premier ministre de facto de la Crimée avant même son retour dans le giron de la Russie. Tous se levèrent, le dîner était à peine achevé, en invoquant du « travail » à terminer  mais sans indiquer qu’ils seraient quelques jours plus tard appelés à de hautes fonctions. Effectivement, la nouvelle Russie semblait faite à la fois d’improvisation et d’un certain romantisme qui lui ne durerait pas.

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Il faut accorder à Boris Eltsine non seulement le courage d’avoir résisté aux putschistes à Moscou – comme le fit d’ailleurs aussi Mikhaïl Gorbatchev, qui refusa de se soumettre dans l’isolement de Foros – mais aussi l’audace d’avoir choisi un gouvernement russe dont la moyenne d’âge ne dépassait pas 40 ans. Les nouveaux ministres avaient parfois le revers de leurs qualités en apparaissant quelque peu déconnectés des réalités profondes du pays. Egon Gaïdar pour ne citer que lui était un intellectuel, fils d’un grand historien russe, qui s’exprimait en russe devant des Députés souvent hébétés comme l’on parle l’anglais à Harvard. Il se serait d’ailleurs taillé un grand succès dans les universités américaines, mais le choc des cultures était probablement plus marqué à la Douma.

Ce pari de la jeunesse russe était pourtant fondé. Je fus dès l’origine impressionné par la capacité d’adaptation de celle-ci et par la multitude des talents dans pays de haute éducation scolaire et universitaire. C’est un acquis du communisme soviétique qu’il faut reconnaître et facilita l’adaptation à une transition brutale. Je fus fasciné, par exemple, par l’émergence du système bancaire où de jeunes professionnels opéraient en s’appuyant sur des disciplines nouvelles pour eux, dont un recours massif à l’informatique qui me paraissait même devancer celui de nos sociétés. Les étapes étaient franchies et sautées allègrement. 

Cette évolution positive n’était pas exempte d’obstacles sérieux hérités des pesanteurs du système précédent et des conditions de la transition. Eltsine rencontra finalement les mêmes écueils que Gorbatchev mais il les aborda différemment. Ses libéraux étaient plus axés sur la politique économique qu’attachés à des convictions philosophiques; les conservateurs étaient les mêmes mais encore plus radicalisés, et cela peut aussi se comprendre, du fait de la thérapie de choc. L’opposition dégénéra peu à peu en affrontement direct. En décembre 1992, le Parlement finit par refuser la confiance au Premier ministre Egon Gaïdar, que Boris Eltsine ne parvint pas à maintenir; le second choix du Président se porta – également sans succès – sur le Secrétaire du Conseil de sécurité, Yuri Skokov. Seul Viktor Tchernomyrdine, qui avait fait une partie de sa carrière au sein du konzern d’Etat Gazprom et fleurait bon l’apparatchik soviétique, fut finalement acceptable pour la Douma. Tchenomyrdine, qui n’était qu’un troisième choix,  se maintint dans ses fonctions de Premier ministre de 1992 à 1998, c’est-à-dire quasiment pendant l’intégralité de la présidence de Boris Eltsine. 

L’opposition des pouvoirs exécutif et législatif fut exacerbée par une grave crise constitutionnelle. Etrangement, la Constitution encore en vigueur dans la Russie nouvelle était la Constitution soviétique de 1977. Celle-ci permit à la Douma de contester systématiquement les oukases présidentiels en légiférant de manière différente sur les mêmes questions. Je me souviens d’avoir accompagné le Président du Conseil constitutionnel français chez le Président du Parlement, le Tchétchène Rouslan Khasboulatov. Robert Badinter fit à son interlocuteur, pourtant lui-même diplômé de la Faculté de droit de Moscou mais qui resta de marbre, un magistral cours de droit constitutionnel. Le débat n’était alors plus juridique mais politique. Le propre Vice-président de Eltsine, le très populaire Alexandre Routskoï, ancien héros de l’Afghanistan en qualité de pilote de chasse, se rangea du côté de l’opposition à l’Exécutif. Cela était sans doute trop pour le Président qui, en octobre 1993, au terme d’une crise interminable et paralysante, résolut le problème en faisant appel aux forces blindées spéciales du Ministère de l’Intérieur. Pendant une journée entière, sous mes fenêtres, les chars déversèrent leurs obus sur la Maison Blanche y occasionnant des trous béants. Les insurgés se rendirent en fin de journée mais toute la nuit suivante le bâtiment brûla. L’édifice fut rapidement bâché – comme Christo aurait pu le faire – et plusieurs centaines d’ouvriers turcs furent appelés dans l’urgence à faire disparaître en quelques semaines toute trace d’affrontement. Combien y eut-il de victimes? Nous ne le saurons jamais mais sans doute plus à Moscou que pendant la guerre civile des premières années du communisme. Le médecin de l’Ambassade, une femme remarquable qui avait eu l’expérience de Tchernobyl, proposa aux autorités une aide sous forme de dons de sang. Elle ne put voir aucun blessé comme s’il n’y en avait point. L’Occident ferma quasiment les yeux sur cet épisode ce qui était finalement un encouragement à l’usage de la violence. Il n’est pas interdit de penser que la première guerre en Tchétchénie s’inscrivit dans cette spirale.

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De graves tensions survinrent d’ailleurs, au-delà de cette partie du territoire russe, dans ce que l’on appela « l’étranger proche ». Le conflit abkhaze en Géorgie dégénéra sous le présidence de Eltsine. Il ya avait à Moscou au moins trois centres de décision identifiés: le MID avait nommé un Ambassadeur qui était en même temps l’Envoyé spécial du Président; l’armée avait ses propres intérêts dans la zone de la Mer Noire où des officiers de haut rang disposaient de villégiatures. Les arbitrages de la présidence malgré les efforts de l’Ambassadeur Kazimirov, avec lequel nous étions en contact régulier, ne furent jamais clair.

L’Ukraine devint un problème majeur dès la Constitution de la CEI, le 8 décembre 1991. Il semble que le Président Kravtchouk ait été disposé à restituer la Crimée à la Russie, possibilité que n’aurait pas saisie Boris Eltsine dans l’euphorie de la mise à l’écart de son rival Gorbatchev. Mais il y avait presque plus considérable que cela dans la relation avec l’Ukraine. Faisaient ainsi partie du difficile dialogue avec Kiev la question du partage de la Flotte de la Mer Noire ou celle concernant des millions de familles mixtes. Moscou étant l’héritière de la Russie kievienne, le déchirement intérieur était considérable et ne serait d’ailleurs jamais surmonté. Le Vice-président Routskoï fit publier un jour en première page de la presse quotidienne un article barré d’un titre énorme: «  Moi, Officier russe, de Mère ukrainienne ». Tout était dit.

Il n’y a pas jusqu’à l’Asie centrale, que Mikhaïl Gorbatchev s’était efforcé à tout prix de conserver dans le giron de l’Union soviétique, soutenu en particulier par le Président Akaev du Kirghizistan et plus encore jusqu’aux derniers jours de son pouvoir par le Président Nazarbaev du Kazakhstan, qui ne se soit éloignée. Dès 1991, l’Ambassadeur de France s’efforçait de rencontrer autant qu’il le pouvait les responsables politiques des Républiques d’Asie centrale lorsqu’ils étaient de passage à Moscou. Outre la politique intérieure, j’étai censé suivre l’évolution de ces Républiques et l’Ambassadeur me présenta à l’automne 91 au Président Islam Karimov d’Ouzbékistan en soulignant tout l’intérêt que nous portions à son pays appelé à devenir indépendant. Le Président Karimov (NB: alors encore Président du Soviet Suprême de sa République) pointa alors un doigt presque vengeur vers moi, mais il s’adressait à la Russie, en disant: « Venez donc à Tachkent, vous y verrez les vraies réalités ouzbèkes et non pas les turpitudes que l’on écrit dans la presse soviétique ! ». Le torchon brûlait déjà. Je me rendis effectivement en Ouzbékistan,  à plusieurs reprises au cours des mois suivants, mais à titre privé. Près de vingt-cinq ans plus tard, le Président Karimov, quelques mois avant sa disparition, vint en visite officielle dans le pays d’Asie centrale où j’étais Ambassadeur. Conformément au protocole, je pus le saluer et échanger quelques mots. Je lui rappelai la rencontre de l’Ambassade à Moscou sans mentionner intégralement les “turpitudes” en lui disant que je m’étais rendu à plusieurs reprise dans son pays comme il m’avait alors engagé à le faire. Le soir, après le dîner d’Etat, il fit une entorse au protocole, se dirigea vers moi pour me remercier avec effusion de mes visites, preuve s’il en était encore besoin de la force d’une identité ouzbek, s’appuyant sur le principal poids démographique et foyer de l’islam en Asie centrale, qui avait été refoulée sous le communisme soviétique.

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Le Jour d’Avant ne s’est probablement pas arrêté avec le départ de Mikhaïl Gorbatchev, mais plutôt sous Boris Eltsine pendant les premières années de la période de transition. Face aux mêmes problèmes que son prédécesseur, mais avec un autre tempérament et d’autres principes, le Président de la Russie a bénéficié d’un plus grand soutien du monde occidental. Mikhaïl Gorbatchev, aux abois en raison de l’échec de sa politique économique (cf. « le Programme des 500 jours »), avait été amer de constater lors du G7 de Londres, où il avait été invité en juin 1991, qu’il avait été plus aisé pour le Président Bush Sr. de financer sa guerre du Golfe que d’aider la Russie. Margareth Thatcher, qui avait toujours soutenu Mihaïl Gorbatchev depuis 1984, ainsi que le Président Mitterrand, s’étaient efforcés de peser en sa faveur mais sans résultat notable.

Il y avait eu des conseillers économiques américains dans les ministères russes qui avaient notamment encouragé une politique de libre échange et donc d’abaissement de la protection douanière. Celle-ci s’avéra désastreuse dans la mesure où la Russie, en retard dans beaucoup de développement technologiques, n’était pas en mesure alors d’affronter la concurrence internationale. Tel était le point de vue d’experts français, dont un ancien Président de Renault, qui avaient été consultés dans le cadre de la privatisation des usines ZIL. Celui-ci m’avait dit: « Les Russes ne nous écoutaient pas il y a un an, mais ils ont désormais compris ». Il était tard, mais il est vrai que Boris Eltsine a su tirer des avantages à court terme de son ouverture à l’Ouest. Il fut immunisé contre les critiques de l’extérieur et bénéficia des milliards du FMI ainsi que d’autres aides occidentales sans lesquelles sa réélection de 1996, face au communiste Guennadi Ziouganov, n’aurait sans doute pas été possible.  

Plus grave,  lors de la campagne pour sa réélection en 1996, Boris Eltsine a été amené à conclure un pacte « faustien » avec ceux que l’on a commencé à appeler systématiquement « les oligarques ». La privatisation, au sens de l’appropriation de la richesse nationale par quelques-uns, a été alors parachevée. Dès lors, il n’y avait effectivement plus d’Union soviétique mais pas plus de capitalisme d’Etat qui eût été préférable pour la collectivité. Il ne restait quasiment plus rien des années Gorbatchev, parenthèse entre deux systèmes. 

Le Jour d’Après commençait qui n’est pas terminé. La Russie devra un jour s’interroger en profondeur, rendre justice à Mikhaïl Gorbatchev et au-delà poursuivre son devoir d’inventaire. L’interdiction de l’ONG Mémorial est à cet égard un inquiétant signal. Albert Camus a écrit dans L’Homme révolté que la fin ne justifiait pas les moyens. Bien au contraire, la nature des moyens détermine souvent la fin. Quant à nous, n’avons-nous pas nos responsabilités dans ce que la Russie est devenue? N’avons-nous pas été trop complaisants par rapport à une violence politique interne qui ne peut jamais déboucher sur la démocratie? Avoir relativisé une guerre n’a pu qu’en faciliter une autre. Mikhaïl Gorbatchev fut intransigeant sur les principes et c’est cela avant tout qui fait sa grandeur. La critique de l’Etat, paradoxalement parfois faible par rapport à des forces qui lui sont supérieures, n’est pas suffisante. Qui gouverne en réalité la Russie? Après une dizaine d’années passées dans le pays, à un titre ou à un autre, je ne pourrais personnellement répondre avec certitude. Le problème de la Russie n’est-il pas avant tout celui d’une République à construire – au sens d’une richesse répartie de manière plus équilibrée – avant de songer à une démocratie pleine et entière? En fonction de la réponse qui sera apportée, se règlera d’elle-même la question lancinante de l’histoire russe sur la nature occidentale ou orientale du pays. Tels sont les enjeux du Jour d’Après.

 

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