Le Fantôme de Munich

 

          « Il faut tout faire pour éviter la guerre », a dit le Président de la République française à son retour de Moscou. Raison doit lui être donnée et il faut en effet privilégier le dialogue, toute vigilance conservée.

L’histoire ne se répète pas, mais il faut s’en souvenir. Dans un ordre chronologique inversé de celui de la Tchécoslovaquie d’autrefois, nous avons eu l’Anschluss en Crimée avant l’irrédentisme des Sudètes dans le Donbass. Toute opération militaire, quelle qu’en soit l’ampleur, aurait des implications considérables car elle serait le moyen privilégié retenu par une puissance dans l’Europe du XXIème siècle pour bâtir autrement que par un effort collectif ou des rapports réaménagés entre Etats ou Alliances une nouvelle architecture de sécurité.

Edouard Daladier, le « taureau du Vaucluse », qui fut célébré à l’aéroport du Bourget à son retour de Munich en septembre 1938, savait à la différence de la foule qui le portait en triomphe qu’il n’avait pas sauvé la paix, mais qu’il avait gagné du temps pour réarmer et préparer la France à une guerre inéluctable. C’est ce qu’il fit et conduisit l’historien Marc Bloch à qualifier l’effondrement de la France en 1940 d’une « étrange défaite » ne se réduisant pas à la carence des équipements. Il s’agit aujourd’hui de gagner du temps pour construire, dans la rationalité, une paix durable transcendant la division surannée des blocs.

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L’histoire peut être un sujet de roman et Le Fantôme de Munich de Georges-Marc Benamou en est un exemple remarquable. Il brosse un portrait d’une incroyable vérité de l’ancien Président du Conseil de la IIIème République vivant âgé et reclus, les mois d’été, dans une maigre masure sur l’île de la Barthelasse dans les méandres du Rhône, face à Avignon. Mais restons dans l’histoire, qui dépasse parfois la fiction, avec un témoignage direct sur Edouard Daladier. C’est en effet à la même époque que je le voyais ainsi que sa famille car nous étions devenus voisins de palier. Il avait alors abandonné la cabane inondée souvent par les crues d’hiver pour se rapprocher du Palais des Papes. 

Georges-Marc Benamou écrit pertinemment que Daladier, seul survivant des négociateurs du 30 septembre 1938 à Munich avec Alexis Léger, l’ancien Secrétaire général du Quai d’Orsay – mieux connu sous le nom de Saint-John Perse, Prix Nobel de littérature – s’était toujours muré dans le silence. A tel point que les Français ne le croyaient plus vivant. 

Effectivement, je connus un homme le plus souvent silencieux et prostré mais qui semblait pourtant conserver une puissante énergie intérieure. Celle-ci était-elle alimentée par des pensées ressassant de manière incessante les grands moments et soubresauts au centre desquels s’était trouvée cette figure célèbre, controversée et alors quasiment oubliée de la IIIème République? : le parti radical-socialiste et la concurrence avec Edouard Herriot depuis les années d’étudiant à Lyon; la responsabilité du ministère de l’Intérieur lors des troubles du 6 février 1934; l’animation du Front populaire en 1936; la présidence du Conseil et le ministère de la guerre; Munich; le procès de Riom; la déportation jusque’à la libération de la France.

Edouard Daladier était issu d’un milieu modeste. Fils d’un boulanger de Carpentras, capitale du Comtat Venaissin, nos familles s’étaient croisées par l’intermédiaire de mon grand-père paternel qui vécut un temps dans la même ville. Daladier, battu aux élections lors du retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958, avait alors renoncé à tous ses mandats, en particulier celui de Député-Maire d’Avignon, et il s’était retiré de la vie politique.  

Veuf en 1932, il avait épousé en secondes noces une ancienne élève de la préparation à Normale-Sup qu’il assurait dans un bon Lycée du midi. Agrégé d’histoire comme Herriot, il contribuerait à ce que la IIIème République soit parfois qualifiée de « République des Professeurs ». Son épouse, était une femme charmante, de grande allure et très cultivée, avec laquelle ma mère entretenait une relation quasi-familiale. Pour ma part, alors que je m’apprêtais à voguer vers l’aventure des études supérieures, je bénéficiais de ses conseils bienveillants et de sa remarquable conversation au cours d’échanges qui furent également épistolaires et se prolongèrent bien au-delà de la disparition de l’ancien Président à l’automne 1969. Hasard de la vie, j’étais alors étudiant au Centre d’études juridiques françaises de l’Université de la Sarre,ancienne terre de discorde franco-allemande, dirigé par le Professeur Charles Zorgbibe qui demeure pour moi un maître.

Mme Daladier était plus loquace que son mari, y compris à propos de la controverse sur Munich, sur la fin de la IIIème République et sur le régime de Vichy. Ses récits ne manquaient pas d’anecdotes et elle racontait par exemple qu’elle se rendait régulièrement à bicyclette à la prison de Riom – où eut lieu le procès du même nom – où Edouard Daladier était emprisonné avec d’autres hauts responsables politiques et militaires de la IIIème République, dont Léon Blum. Elle dissimulait dans ses chaussettes montantes les discours de Churchill dont elle avait fait la transcription. Elle ne parlait jamais du général de Gaulle. C’était comme si l’univers mental des radicaux-socialistes s’était arrêté en 1940, comme si en dehors du partenaire britannique il n’y avait pas eu, au sein de la communauté nationale, des forces susceptibles de rétablir son honneur, de poursuivre la guerre et de contribuer à la victoire finale. Cette vision pouvait s’expliquer par l’effondrement du pays en 1940, qui avait fait disparaître toute perspective, et aussi peut-être par un certain enfermement mental auquel l’avait conduit la captivité, puis la déportation, de son mari.

L’univers des Daladier restait celui de la IIIème et de la IVème République, et celui des radicaux-socialistes. Dans les années 70, Jean-Jacques Servan-Schreiber, dont la carrière politique fut éphémère et se fracassa à Bordeaux dans une joute électorale contre le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, envisagea de prendre la tête du Partis radical pour étayer ses ambitions. Il rendit visite à Edouard Daladier à son domicile parisien, selon ce qui me fut rapporté, pour prendre conseil et se faire en quelque sorte adouber. Manifestement, lui aussi partageait cette conception selon laquelle le poids des appareils primait sur la souveraineté populaire. Le Gaullisme ne pouvait être, dans cet esprit, qu’une parenthèse et il fallait le combattre.

Mais en 1938, il ne s’agissait pas encore de cela. Le Ministre de la Guerre et Président du Conseil, fonctions qu’Edouard Daladier cumula, s’activait pour préparer la France à un conflit qui paraissait inéluctable. Ses défenseurs plaidèrent que l’Accord de Munich avait été le moyen de gagner du temps face à Hitler, fût-ce au prix de l’abandon de pays vulnérables d’Europe centrale avec lesquels pourtant nous étions liés par des conventions internationales.

Quoi qu’il en soit, et il ne s’agit pas de refaire l’histoire diplomatique de l’entre-deux-guerres, Munich reste dans beaucoup d’esprits un symbole, voire un mythe, celui de l’abandon au terme de l’appeasement. C’est ce que j’avais en tête lorsque je me rendis une fin d’après-midi de l’été 69, pour une raison dont je n’ai plus le souvenir, à l’appartement des Daladier voisin du nôtre. A ma surprise, le Président était seul, assis dans la pénombre de sa salle de séjour. Et je me rappelle un détail de la décoration de cette pièce.

Il s’agissait d’une photographie panoramique, sorte de collage de couleur sépia, montrant Edouard Daladier à la tribune d’un meeting politique réunissant en plein jour une foule considérable dans le théâtre antique d’Orange. L’homme politique semblait au faîte de l’aura politique. Le cliché produisait une impression de puissance et de gloire dans ce lieu antique. L’air taurin de l’orateur dégageait la force physique, la maîtrise de la foule, sinon même sa domination. 

Or, ce jour d’été finissant, de manière totalement inattendue car je n’aurais jamais osé moi-même lui poser les questions qui me brûlaient l’esprit, Edouard Daladier commença à raconter minutieusement sa « journée particulière » à Munich. Il ne s’agit aucunement d’un cours de diplomatie et d’histoire. Comme dans un état second, et sans que rien d’extérieur ne l’y ait incité, il exprima avec force détails ce qu’il avait ressenti ce jour-là: la foule allemande considérable et hallucinée dès l’aéroport, une sorte de pression physique exercée sur lui et Chamberlain, l’uniforme immaculé du maréchal Goering aux côtés du Führer. 

On était loin de l’homme politique haranguant ses partisans dans le théâtre antique d’Orange. D’une manifestation locale, l’on était passé à une affaire de dimension mondiale. L’histoire avait fait son oeuvre, l’âge était venu accompagné sans doute d’interrogations obsédantes sur les choix d’alors et sur la responsabilité. C’est comme si une vie entière, une carrière pourtant riche, devaient se réduire à un seul événement. Edouard Daladier ne dialoguait pas avec moi qui n’étais qu’un auditeur muet, pétrifié même; il ne cherchait nul assentiment, il était immergé dans son monologue dont il ne semblait même pas croire qu’il eût un effet thérapeutique. Il retourna ensuite à son silence, surmonté de l’impressionnant panoramique, immortalisant des succès qui n’avaient pas été suffisants pour lui donner l’assurance d’affronter Munich et paraissaient en total décalage par rapport à ce que l’on retenait de sa carrière et même de son existence. Une journée de septembre 1938 pour une vie entière…

Lorsqu’Edouard Daladier décéda quelques mois plus tard,  Jacques Fauvet, alors Directeur du Journal Le Monde rédigea un éditorial intitulé: « Défaites ». Comme s’il n’y avait pas eu la dénatalité française des années 30, la division du pays que l’ancien Président avait vécue en première ligne comme ministre de l’Intérieur, lors des actions violentes des factieux tentant, le 6 février 1934, de prendre d’assaut l’Assemblée nationale à partir de la Place de la Concorde, comme si le pacifisme dominant dans l’opinion n’avait pas été une faute face à l’Allemagne nazie et n’avait pas annihilé les démocraties qui auraient dû la combattre dès « l’oeuf du serpent », comme si la classe politique avec l’instabilité ministérielle et les jeux des partis n’avait pas failli, comme si l’état-major n’avait pas été paralysé par une doctrine défensive aveuglée par la protection qu’offrait la ligne Maginot, statique par définition mais réputée incontournable, alors que se produisait dans le même temps une révolution des armements au profit de blindés très mobiles.

Edouard Daladier et Munich m’avaient rappelé en ce jour d’été 69, la menace qu’avait été pour mes parents, mon pays et le monde, un projet à la fois prométhéen et maléfique. Mais j’avais déjà découvert quelques années auparavant la démocratie rhénane, dans la ville de Beethoven, bâtie sur les cendres d’une tragédie collective qui avait été aussi la nôtre.

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L’historien Jean-Baptiste Duroselle, également l’un de mes maîtres, a décrit L’Année de Munich dans son ouvrage La Décadence 1932-1939. Il y souligne que peu de données échappaient alors aux diplomates, tandis que les gouvernements ne semblaient pas avoir prise sur les événements.

Résistance ou apaisement était la dialectique des années 30. Le dilemme serait plutôt aujourd’hui stratégie de la tension ou désescalade. Il ne suffira pas de comprendre, comme en étaient capables les diplomates, mais il faudra des actions concrètes, apanage des politiques. Les limites seront de part et d’autre: indépendance de l’Ukraine et des Etats souverains et non appartenance à une alliance hostile. Le sujet est complexe mais non pas hors de portée d’une approche rationnelle. 

La plus grande difficulté est la variable non quantifiable des pensées enfouies ou refoulées. Lors de la crise polonaise de 1980-1981, j’étais en poste à Berlin-Est où nous entreprenions des démarches à la demande de Paris pour mettre en garde notre pays de résidence contre toute répression, à titre national ou au sein du Pacte de Varsovie, du mouvement amorcé par le syndicat Solidarnosc. Nos interlocuteurs nous répondaient invariablement que jamais leur pays ne se livrerait à une telle opération en Pologne car il était aussi héritier de l’Allemagne.

Les pires souffrances ne doivent pas faire quitter la sphère rationnelle mais au contraire y ramener. La Russie, légataire de l’Union soviétique, ne se consolera jamais de la perte de 20 millions d’habitants au cours du second conflit mondial et son Président a d’ailleurs créé un « Bataillon des Immortels », composé de citoyens qui défilent désormais le 9 mai en brandissant le portrait de leurs chers disparus. C’est cet immense sacrifice, honoré chaque année, qui devrait toujours la guider vers une Europe qu’elle a aussi sauvée au prix de son anéantissement et où elle a toute sa place.    

 

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