Le drame du Capitole : 6 février 1934 / 6 janvier 2021

Jasper Johns, Two Flags, 1980

Le drame du Capitole n’a peut-être pas encore atteint son pic. Le recul nous manque pour forger un jugement d’ensemble, mais il révèle une pandémie de la violence et une gangrène avancée de la démocratie inimaginables jusqu’alors. En sommes-nous nous-mêmes immunisés ? Quelles sont nos références face à un tel déchaînement ?

Le 6 février 1934 en France peut nous venir à l’esprit. Ce jour-là, la République vacilla dans un paroxysme d’antiparlementarisme. La France était dans la crise économique et sociale depuis le krach boursier de 1929 et avaient occupé les rues des cohortes de chômeurs, auxquels s’étaient joints des associations d’anciens combattants – tels les « Croix-de-Feu » du colonel de la Rocque – et des groupes d’extrême-droite dont la royaliste « Action Française ». A l’instabilité ministérielle – le gouvernement du radical socialiste Edouard Daladier, constitué le 30 janvier, avait remis sa démission dès le 7 février -, s’étaient ajoutés de nombreux scandales financiers, dont la retentissante affaire Stavisky. Après les échauffourées, qui virent par exemple des manifestants tenter de couper les jarrets des chevaux de la Garde républicaine  sur la Place de la Concorde – et furent les plus violentes en France depuis la Commune en 1872 -, l’on releva une trentaine de victimes et environ 2000 blessés.

Mais tout parallélisme a ses limites. Les slogans antisémites et xénophobes dominaient à l’époque les vociférations, tandis qu’il s’agit plutôt aujourd’hui de l’affirmation d’une suprématie blanche comme réponse à une angoisse de déclassement social et de l’irrationalité de théories du complot.

La différence majeure est qu’un Président en exercice a encouragé ses partisans à « marcher » sur l’une des plus prestigieuses institutions de l’Etat qu’il prétendait conduire. Ce fait est sans précédent dans l’histoire, sauf peut-être à imaginer – mais cela n’a jamais été qu’une hypothèse théorique – que le dernier dirigeant de l’URSS aurait organisé un putsch contre sa propre personne.

Pour les Etats-Unis tout d’abord, il est absolument indispensable que soit endiguée rapidement cette dérive tragique et accélérée de la démocratie américaine qui a des racines profondes et anciennes (NB: le grand historien Jean-Baptiste Duroselle avait titré Décadence son ouvrage sur la période 1932-1939 en France et tel est en effet le type de processus en cours). Si le sursaut ne se produisait pas ou échouait, l’on assisterait alors à une sorte de « tsunami » institutionnel et politique dont il n’est pas assuré que nous serions entièrement immunisés.

Telle est par exemple l’inquiétude qu’exprime Gideon Rachman dans le Financial Times en rappelant la règle selon laquelle « ce qui commence en Amérique finit par trouver son aboutissement en Europe » et ne se limite pas, selon lui, à la culture Pop et aux produits hi-tech. L’on retrouve en effet des deux côtés de l’Atlantique théories « conspirationnistes », radicalisation en ligne et mouvements politiques extrémistes, ainsi que des exemples récents l’on montré en Allemagne comme en France. La différence majeure étant le facteur Trump.

Au-delà de l’analyse à chaud de la crise, une grande partie des enjeux va graviter autour de la question fondamentale du droit dont on pensait qu’il était le fondement solide de nos sociétés. Comment est-il possible au plan interne, que, dans une démocratie, des élections libres, observées, scrutées, jugées et certifiées, soient sujettes à caution ? Comment des entités privées peuvent-elles être amenées à réguler sans appel ni possibilité de recours d’aucune sorte le fonctionnement des nouveaux canaux de la libre expression que sont les réseaux sociaux ? A cet égard, les inquiétudes de la Chancelière allemande, comme de notre ministre Bruno Le Maire dénonçant « loligarchie digitale », sont plus que fondées, elles sont un cri d’alarme. Il doit être clair, comme le rappelle le ministre que « la régulation est affaire du peuple souverain, des gouvernements et de la justice ». Il y a sans doute là, à terme, un sujet pour la Cour Suprême des Etats-Unis. Comment pourra-t-on enfin continuer à affirmer tous azimuts la place centrale du droit et s’affranchir dans le même temps du droit international, certes plus embryonnaire ? Cela pose la question, fût-ce au prix d’un rajeunissement des structures, de la préservation d’un « ordre » international, de la révision des mécanismes d’extra-territorialité, sorte de privilège exorbitant du droit commun au bénéfice des seuls puissants, et d’une plus grande modestie dans une exhibition de valeurs qui camouflent en réalité souvent des ambitions purement mercantiles.

Alors oui, si l’étrange putsch de Washington fait long feu et se rétablit, plus forte encore après l’épreuve, la grande Nation que nous aimons et qui nous a tant apporté, nous nous sentirons alors à nouveau « tous Américains », malgré nos identités si diverses, non pas seulement au coeur du drame comme cela est déjа arrivé mais pour célébrer le retour de jours plus heureux.

D’ici là, nous retenons notre souffle en regardant ce qui apparaît être deux pays au moins s’opposant dans la violence, comme les “Deux drapeaux” de la peinture de Jasper Johns.

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