Le Désert des Tartares

Nowruz en Asie centrale © PP

               Le dernier soldat américain a quitté l’Afghanistan le 30 août. Ce départ ne saurait signifier un abandon du pays et de la région. Comme dans le désert des Tartares de Dino Buzzati, des menaces visibles ou plus diffuses existent qu’il faudra endiguer. Des opportunités immenses, notamment dans le domaine économique,  seront aussi à saisir dans les années qui viennent.

Conserver à terme une présence minimale en Afghanistan ou autour de l’Afghanistan, en fonction des conditions sécuritaires 

  • Si l’heure est actuellement au départ, le maintien à terme de l’Ambassade n’impliquera pas la reconnaissance du nouveau régime. En application de sa doctrine traditionnelle, la France reconnaît les Etats et non les gouvernements.
  • Il s’agira d’affirmer un présence dans la durée, dans un pays où nous avons une présence ancienne (cf. Le rôle de l’archéologie française; le rayonnement du Lycée français de Kaboul) et de tenter de dissiper le sentiment d’abandon. Notre mission aura un rôle d’observation et de témoin des évolutions en cours; elle contribuera au processus de décision des autorités politiques françaises. L’Ambassade sera le relais de programmes humanitaires, éducatifs et sociaux.
  • La question devrait être discutée avec nos partenaires européens – et faire aussi l’objet d’échanges avec la Chine, la Russie et les Etats-Unis – afin d’organiser, le cas échéant, une mutualisation des efforts des Etats membres de l’UE.
  • L’Afghanistan est aujourd’hui dans « l’oeil du cyclone » (cf. tensions entre l’Inde et le Pakistan, Etats nucléaires; dossier iranien; montée en puissance de la Chine et projet économique des « Nouvelles Routes de la Soie »).
  • Cette présence ne signifiera pas un nouvel interventionnisme ou un retour à la doctrine du « droit d’intervention humanitaire ». Sans ambition de regime change, il s’agira d’exprimer concrètement une solidarité au nom de l’humanité et de la civilisation. 
  • La crise afghane peut donner l’occasion d’expérimenter une politique exigeante dans un monde devenu à la fois mondialisé mais où les risques se sont aussi accrus. S’appuyant sur sa tradition, la France devra emprunter ce « chemin de crête ».
  • Lors de la guerre froide, il s’agissait de « ligoter » l’ours soviétique; il faudra rendre hermétique une « fiole d’Aladin » dont s’échappent des miasmes nauséabonds.

Repenser les système international et les Alliances

  • L’ONU – seule institution de dimension mondiale qui regroupe aujourd’hui plus de 200 Etats – demeure au coeur de l’organisation politique du monde. C’est « le pire des systèmes mais l’on n’en a pas inventé de meilleur ». De plus, l’ONU, c’est nous et ce que nous en faisons. Pour une puissance moyenne comme la France, le statut de membre permanent au Conseil de sécurité et le rayonnement de notre pays dans les autres organes délibérants ainsi que dans les soutiens à divers Programmes et institutions spécialisées du système (ex. PNUD, OMS, FAO, PAM, UNESCO, ONUDI, AIEA) démultiplient notre influence.
  • Il faudra donc continuer à soutenir l’Organisation mondiale, ses Programmes et son Secrétariat. L’intérêt de la France est que le Secrétaire général, dont le pouvoir repose largement sur la confiance des Cinq membres permanents, soit une personnalité incontestable et forte.  La réforme de l’ONU doit avant tout viser à une efficacité accrue des mécanismes existants.
  • L’OTAN a failli dans une zone pour laquelle elle n’avait pas été conçue. La France, qui est un pays de l’Atlantique Nord, doit demeurer un fidèle partenaire des Etats-Unis au sein de l’Alliance mais il convient de reconsidérer notre présence au sein de l’Organisation militaire intégrée et de s’en retirer à nouveau. La chute de Kaboul a montré que la coopération opérationnelle entre membres de l’Alliance était inexistante. Le fait d’être en dehors de l’organisation militaire redonnera une plus grande marge de manoeuvre à notre diplomatie et, paradoxalement, plus de souplesse à une sécurité collective qui sera renforcée.

L’Europe, entre l’Est et l’Ouest

  • Une telle évolution relancera le débat sur la défense européenne, condition de la construction politique de l’Europe. L’organisation collective de la sécurité européenne ne sera pas envisageable dans un avenir prévisible. Mais notre sécurité pourra s’appuyer sur une coopération franco-britannique déjà très forte en la matière. Il conviendra de la renforcer et de l’élargir et de l’ouvrir aux Etats du continent qui souhaiteraient s’y agréger, notamment en termes de coopérations industrielles.
  • Dans un esprit de recherche de cohérence et d’efficacité, une structure politique informelle, d’un format réduit à quelques Etats et à la présidence du Conseil européen et de l’Union – sorte de Conseil de gouvernance et non pas réel Directoire des puissances – pourrait être mis en place afin de donner plus de cohérence et d’efficacité aux politiques européennes.

L’Ancien et le Nouvel Est

  • L’histoire récente des relations avec la Russie est celle des occasions manquées alors que nos intérêts dans ce pays, notamment économiques, correspondent à une longue tradition de proximité et d’amitié et sont considérables . De plus, la Russie ne doit pas être poussée vers une dérive en direction de l’Est qui serait contraire à nos intérêts alors qu’elle devrait faire partie à terme d’un ensemble géostratégique européen.
  • Il ne faut pas avoir peur de la Chine, puissance hyper-rationnelle. Cette crainte sera d’autant moins fondée que l’Europe sera européenne et développera ses relations économiques avec Pékin sur la base de l’Accord d’investissement conclu il y a quelques mois et dont la ratification est actuellement gelée par le Parlement européen. En Asie centrale et du Sud, le projet des Nouvelles Routes de la Soie est susceptible d’avoir des effets stabilisateurs et la France devra aussi en tirer profit. Cette perspective est l’une des raisons pour ne pas se détourner entièrement de la région clé de l’Afghanistan.

Eviter les effets pervers des sanctions internationales

  • Le recours aux sanctions est devenu un réflexe pavlovien de la politique internationale. Les sanctions représentent souvent un substitut à des politiques étrangères inexistantes ou mal conçues. En Europe, elles sont parfois considérées comme une simple étape – faute de mieux – dans la construction d’une politique étrangère et de sécurité encore très embryonnaire. Si les sanctions durables ont souvent des effets contraires à ceux recherchés et n’atteignent pas leur cible, elles nous punissent souvent nous-mêmes. Elles ne peuvent être remises en cause totalement faisant partie des mécanismes inscrits dans la Charte de l’ONU sous une autre appellation, mais il ne peut y être recouru qu’avec le plus grand discernement.

Realpolitik et diplomatie des valeurs

  • Le réalisme nécessaire en politique étrangère ne soit pas se faire au détriment des valeurs. La France doit rester en la matière fidèle à ses traditions. C’est cet qui fait sa grandeur et peut encore lui conférer une voix écoutée sur la scène internationale.

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