Le Concert de Bosra

Évocation du Soft Power de Riccardo Muti à Valery Gergiev

L’été, hors confinement, est marqué en Europe par de grands festivals de musique: la tradition de Salzbourg et Bayreuth; Glyndebourne, écrin de verdure et d’élégance dans le Sussex; le piano à La Roque d’Antheron, Aix-en-Provence, autre patrie – posthume celle-là – de Mozart, le jazz à Nice ou encore  l’impressionnant mur du Théâtre antique d’Orange, devenu un peu la maison de Roberto Alagna,  qui sert à la perfection la dimension grandiose de l’opéra, souvent italien en ces lieux. 

Riccardo Muti, qui est né à Naples en 1941 et a donc a eu 80 ans le 28 juillet dernier, est une figure de ces célébrations estivales et il sera encore à Salzbourg cette année. Mais il n’est pas certain qu’il ait vraiment célébré son dernier anniversaire et nous devons dès lors le faire pour lui. Ses dernières déclarations, à l’approche de cette date, laissaient en effet transparaître un homme inquiet, d’une humeur un peu sombre, très éloignée du tempérament de feu qu’on lui connaît et des éclats d’une carrière somptueuse. Se déclarant « fatigué de la vie », Riccardo Muti ne se référait à l’évidence pas qu’au monde de la musique sur lequel il porte désormais un regard assez critique en parlant des « nombreux chefs d’orchestre utilisant l’estrade pour des gesticulations excessives » ou en mettant en garde les autorités italiennes face au risque d’une dégradation du patrimoine lyrique et en leur demandant un « Risorgimento de la culture ». Riccardo Muti reste pour nous un chef incomparable qui a notamment dirigé à six reprises, ce qui est un record, le Concert du Nouvel An de Vienne, la dernière fois cette année précisément. 

Dans ce glorieux palmarès, le Concert donné au Théâtre antique de Bosra en Syrie en 2004 tient une place à part; l’événement valut par sa rareté, sa particularité et il fut l’éclatante expression de ce que peut être un soft power. 

Riccardo Muti (Source: L’Opinione della Sicilia)

Longtemps après, l’écho de la prestation de l’orchestre de la Scala de Milan conduit par le maestro italien a résonné encore pour les témoins de l’événement. Ce moment exceptionnel a été qualifié « d’historique » par les media. Le concert a à la fois montré » une partie du patrimoine historique et culturel dont regorge la Syrie et en même temps les difficultés de cette dernière à exploiter ses potentialités, faute essentiellement de structures appropriées et d’une réelle ouverture sur le monde extérieur.

Le concert s’est déroulé dans le cadre du Festival de Ravenne, qui s’est toujours efforcé de « jeter des ponts » en direction de l’Orient, de Sarajevo à Beyrouth, Jérusalem, Moscou, Erevan, Istanbul, Le Caire et même New York. Le choix de la Syrie marqua un retour aux racines de la civilisation méditerranéenne. Le soutien de l’Italie à l’opération, qu’il s’agisse d’institutions étatiques ou d’un mécénat privé, a manifestement aussi visé à rappeler l’ancienneté de la présence de Rome dans cette région et un tropisme contemporain, malgré les vicissitudes du moment.

La réputation des artistes, le cadre admirable de l’un des plus beaux théâtres romains, sinon le mieux préservé alors du monde, la rareté en Syrie d’une telle manifestation, ont drainé vers l’ancienne capitale de la Province d’Arabie – après qu’elle ait été de façon éphémère le centre du royaume nabatéen – de nombreuses personnalités ainsi qu’un large public estimé jusqu’à quinze ou vingt mille personnes. Parmi ceux-ci, des expatriés et des Libanais, des Jordaniens peu nombreux malgré la proximité de la frontière avec leur pays, et surtout l’immense foule surgie de la terre du Hauran agricole alentour.

Le programme fut consacré à des oeuvres italiennes, « Les Pins de Rome » (I Pini di Roma), poème symphonique d’Ottorino Respighi et à des extraits de Norma dans sa version concertante. La perfection acoustique de ce théâtre bâti au IIème siècle a aussi contribué au succès musical. Transcendé par l’atmosphère d’une chaude nuit dans cette région rurale et basaltique – dont le théâtre est pour ce dernier trait l’expression architecturale – Riccardo Muti a restauré les faste de la Rome antique (« Muti riaccende in Siria i faste della Roma antica », a titré une presse italienne dithyrambique). Ce résultat fut particulièrement éclatant avec le finale – osé en ces lieux – du poème symphonique de Respighi faisant résonner le pas des légions romaines le long de la Via Appia. Quant à Norma de Bellini, il s’agit d’un opéra considéré comme romain par excellence, fût-il composé par un auteur originaire de Catane au pied de l’Etna.

Cette « célébration de Rome » a été soulignée par la présence d’une considérable et inusitée délégation italienne. Outre les artistes, sont venues de la Péninsule plus de 400 personnalités dont le très médiatique Président de Telecom Italia, Marco Tronchetti Provera, principal mécène de l’opération, qui furent aussi tous frappés en retour par le choc produit par le lieu. Riccardo Muti nous a dit après le concert ne jamais avoir dirigé dans des conditions aussi exceptionnelles dues à la foule immense et populaire, à la taille du théâtre – offrant deux fois plus de place sur ses gradins que les arènes de Vérone – et à sa verticalité comparable à la hauteur du Colisée. Le même jour, le chef italien avait de plus dirigé des classes au nouvel Opéra national de Damas, avec enthousiasme, sur la musique de la cinquième symphonie de Tchaikovsky. Aussi peut-on comprendre que cette expérience syrienne ait inspiré au maître de forts sentiments traduits avec humour dans les media de son pays: « Muti foudroyé sur le chemin de Damas » (Muti folgorato).

L’opération de relations publiques aura aussi été réussie pour la Syrie. La RAI a retransmis l’événement, des figures connues de grandes manifestations culturelles étaient à Bosra, telles que Mme Nora Joumblatt, Président du Festival de Beiteddine au Liban ou encore la Présidente du Festival de Baalbeck. Il n’était cependant pas alors assuré que l’événement ait des lendemains. Les carences en matière d’organisation pour de telles manifestations, visibles du côté syrien, ont été corrigées par les importants moyens et efforts déployés du côté italien. Il restait à trouver une personnalité qui puisse être l’âme et la cheville ouvrière d’un futur Festival de renommée internationale, à l’instar de Mme Joumblatt qui est d’origine syrienne. Le succès du Concert de Bosra a cependant donné des idées. L’une des belles-filles du général Tlass, l’inamovible ministre de la défense depuis Hafez el Assad, avait alors des projets pour l’amphithéâtre de Palmyre…

C’est Valery Gergiev qui, en 2016, dans un contexte qui était celui de la guerre, a finalement donnée corps à cette ambition. Si le chef d’origine ossète est un immense artiste, à la tête de l’orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg et est mondialement connu, l’organisation quelque peu précipitée à la suite de l’intervention militaire russe dans le pays a répondu aussi, à l’évidence, à d’autres considérations. Il y avait dans les gradins plus d’uniformes militaires que civils et le Président russe lui-même est intervenu en visioconférence pour célébrer la renaissance de la culture en ces lieux. 

Valery Gergiev à Palmyre

Mais est-il si dommageable que les images d’un concert se soient substituées à celles des destructions du patrimoine et aux abominations, telle l’exécution à Palmyre même du Directeur des Antiquités ? Faut-il regretter que le concert ait été télévisé et vu dans le monde entier alors que ce n’est que pour des raisons négatives que la Syrie est aujourd’hui au centre des attentions ? Il est en réalité aussi de notre responsabilité que la paix d’alors n’ait pas fait recette et que les sites somptueux que le pays recèle aient été si peu visités, y compris par ses voisins. A défaut de l’avoir fait fructifier en temps de paix, il n’est finalement pas scandaleux de valoriser l’art et par la musique de tenter d’effacer quelques horreurs des conflits.

Le soft power culturel pose aussi la question du choix entre la culture élitiste et la culture populaire. Le TNP de Jean Vilar et de George Wilson au Festival d’Avignon a, dès 1948, répondu a cette question alors que le concept n’existait pas. Le soft power, par son ambition d’atteindre les masses, se rattache à cette dernière mais les élites ou soi-disant telles ont aussi besoin de ce qui peut s’apparenter à une forme de pédagogie pour le plus grand nombre. Les exemples sont nombreux.

Les 50 ans de Rudolf Noureev en 1988 sur la scène du Metropolitan Opera de New York en ont été une illustration. En hommage à son danseur – qui était présent et s’est produit sans doute pour l’une de ses dernières fois -, le ballet de l’Opéra de Paris s’est déplacé au grand complet pour offrir, pour la première fois hors de ses terres, son grand défilé sur la musique des Troyens de Berlioz. Le Maire de New York Ed Koch, avec sa gouaille toute française et son accent inimitable venus du Bronx où il naquit, mélangea allègrement les siècles dans son discours, mais il ne pouvait mieux représenter New York. L’Amérique était aux pieds de la culture française enrichie par un danseur de génie d’origine russe.

Maya Plissetskaya, seule sur une scène érigée sur la Place Rouge au sortir de l’Union soviétique pour danser la mort du cygne de Tchaikovsky, aurait mérité un plus vaste public. Elle incarna ce jour-là ni la fin d’un monde ni le renouveau mais la permanence de l’art et de l’excellence à son point le plus extrême. L’artiste n’est pas nécessairement avec ou contre le système. Il en est dissocié et c’est finalement sa mission, le contraire du soft power.  

Le soft power a désormais besoin des media mais il ne se réduit pas à la culture. Le grands événements sportifs sont naturellement son univers privilégié, de la Coupe du monde de football et du Tour de France aux Jeux olympiques et il est difficile avec cette dernière actualité de résister au plaisir d’évoquer le magnifique exemple donné par le triomphe de l’équipe de France de Judo dans La Mecque de ce sport au Japon.

Mais le soft power est de tout temps, il est le ressort par exemple des conquêtes d’Alexandre le Grand grâce à la diffusion de la civilisation hellénistique. Plus près de nous, il fut finalement la principale arme en temps de paix de l’âge d’or des Etats-Unis au cours des années Eisenhower de l’immédiat après-guerre. Un pouvoir et une civilisation ne s’imposent vraiment dans la durée que par la séduction qu’ils exercent, n’est-ce pas Riccardo Muti, éternel maestro de Bosra ? 

Equipe championne olympique de Judo, Tokyo 2021

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