Bréviaire du “Poutinien”

 

           Des médias russes, relais bien connus de la propagande du Kremlin dans les sociétés européennes et occidentales, ont dû récemment cesser leurs activités. Cette décision tardive, sur laquelle l’on peut même s’interroger au regard des principes et règles de la démocratie, n’a en tout cas pas empêché un travail en profondeur de propagande et de manipulation. Celui-ci s’est développé pendant des années et a fini par imprégner de nombreux esprits, y compris et peut-être même surtout dans des milieux éduqués.

Ces points d’appui du narratif “poutinien” , conscients ou non, que constituent d’anciens compagnons de route, des personnes motivées par des intérêts d’argent ou des intellectuels en proie à des mythes, s’avèrent pour Moscou particulièrement précieux en temps de guerre en Ukraine. L’ampleur de la guerre, sa dimension tragique et monstrueuse, les risques que le conflit fait peser à terme sur nos propres libertés et notre indépendance, sont susceptibles – en opposant en quelque sorte le contre-discours de la réalité – de limiter l’impact d’une telle propagande, souvent insidieuse, par médias interposés.

Les thèmes de cette propagande ne sont pas nombreux et constituent une sorte de bréviaire de la pensée formatée et un viatique pour le mal. Il n’est pas inutile de les recenser avant de répondre à cette argumentation: 

1/ L’Ouest menace la Russie et sa sécurité? 

2/ La réponse à l’humiliation?  

3/ Les “génocidaires” et “néo-nazis” de Kiev? 

4/ La défense des populations russes opprimées?  

5/ La dégénérescence de l’Ouest et de l’Europe ?

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L’Ouest menace la Russie et sa sécurité?

Telle est la principale accusation qui a alimenté, depuis plusieurs années, les griefs de Moscou contre l’Ouest et l’OTAN en particulier. Il est vrai que l’OTAN s’est élargie par phases à partir de 1999 et que la Russie a, de manière réitérée, fait état des “engagements”  qui auraient été pris auprès de Mikhaïl Gorbatchev lors de la réunification de l’Allemagne.

De ce fait, l’ancien Président russe demeure voué aux gémonies dans son propre pays en raison de sa faiblesse supposée, tandis qu’il jouit toujours d’une aura incomparable à l’extérieur pour avoir transformé, de manière pacifique, le monde de la guerre froide.

Il est dès lors paradoxal que la victime expiatoire d’une violence russe sans limites soit un pays qui n’est toujours pas dans l’Alliance atlantique et n’est pas prêt d’y rentrer. Depuis l’annexion de la Crimée et surtout les tensions armées et meurtrières dans le Donbass, il est devenu en effet impossible d’intégrer un pays qui est de facto en guerre. L’article 5 de la Charte de l’Alliance devrait alors lui être appliqué qui prévoit l’assistance automatique en cas d’agression.

En tout état de cause, le processus d’élargissement à l’Ukraine – ainsi qu’à la Géorgie – a été gelé en 2008 lors du Sommet de l’Alliance à Bucarest. Le Président français et la chancelière allemande s’étaient alors opposés à une telle perspective et tout au plus avait été maintenue dans le document final, sur l’insistance du Président américain George Bush Jr., une “porte ouverte” destinée à ménager l’avenir. Au cours des dernières semaines, sous la pression des événements et dans un souci de conciliation, le Président Zelensky a fait de lui-même le constat de l’impossibilité d’envisager cette option.

Si l’on prend en compte les armements américains sur le sol européen, une vaste négociation avec Moscou ne peut être écartée relançant ainsi le processus d’arms control. Mais le complexe obsidional russe doit être tempéré et la Russie devrait également soucier de la menace qu’elle fait peser sur les pays européens. 

L’exclave de Kaliningrad, ancienne Prusse orientale entre la Pologne et la Lituanie, est hautement militarisée et il faudrait notamment s’assurer que des missiles hypersoniques n’y sont pas implantés. Cela ferait alors certainement ressurgir un débat du type de celui que l’Europe avait connu avec la crise des euromissiles dans les années 80. L’Union soviétique avait lancé une vaste campagne contre l’implantation des missiles de croisières et des fusées Pershing II – qui ne furent d’ailleurs jamais déployés – alors que ces armements étaient un réponse au déploiement des missiles SS 20 braqués vers l’Europe par l’URSS.

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La thèse de l’humiliation?

La Dolchstoßlegende (théorie du coup de poignard dans le dos), répandue par l’extrême droite de la République de Weimar, fut une tentative pour disculper l’Armée vaincue en 1918 en attribuant la responsabilité de la défaite à la population civile de l’arrière du front, aux Juifs, aux forces politiques de gauche et aux révolutionnaires incarnés par Rosa Luxemburg.

Sans que l’on puisse la mettre sur le même plan, la “Légende de l’humiliation” est le résultat d’une campagne de propagande de longue haleine, développée en Russie où elle a été accentuée ces dernières années, coïncidant grosso modo avec le régime politique actuel du pays.

Cette théorie ne résiste globalement pas aux faits même si les perceptions, quand bien même elles reposent sur des assertions fausses, doivent être prises en compte comme une forme de réalité.

Le discours sur la menace de l’Ouest peut être contesté au regard du droit de chaque Etat souverain à arrêter sa ligne politique et à choisir ses alliances. La langage de l’humiliation est un langage plus subtil destiné à culpabiliser les opinions occidentales. 

Il continuait encore ces derniers jours à se répandre mezzo voce et à remonter par capillarité. Il a longtemps constitué l’argumentation centrale d’un ancien ministre des Affaires étrangères; des intellectuels véhiculent toujours l’image abstraite d’un  pays jugé uniquement sur son patrimoine culturel, considérable il est vrai; quelques membres de l’Académie française se joignent à eux pour s’attribuer une sorte de monopole de la connaissance d’un pays complexe et mentalement éloigné.

La conclusion est toujours la même qui peut se résumer en termes simples: “ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas bien, terrible même parfois, mais nous n’avons pas fait nous-mêmes ce qui était dans nos possibilités , de multiples occasions ont été perdues pour intégrer la Russie et nous sommes donc nous-mêmes coupables”. 

Cette thèse révèle une grande méconnaissance de la chronologie et des réalités russes depuis la fin de l’Union soviétique. Le FMI a ouvert ses portes à la Russie dès 1992, celle-ci est entrée au Conseil de l’Europe en 1996, le G7 est devenu un G8 en 1997, Washington a fourni un soutien important à Moscou pendant la crise du rouble de 1998. Même les portes de l’OTAN ont été entrouvertes pour la Russie avec le Partenariat pour la paix (PPP) en 1994 et l’institution d’un Conseil OTAN-Russie en 2002.

Lors interventions occidentales en Irak, au Kosovo et en Libye, et surtout le bombardement de Belgrade par l’OTAN, ont suscité de profondes rancoeurs au Kremlin, mais au final elles ont réveillé les profondes frustrations d’un pays n’ayant jamais renoncé à ses propres ambitions impériales, dans la tradition tsariste et soviétique. Le “soulèvement” de l’Ukraine tant en 2004 qu’en 2014 a été comme un défi suprême pour son modèle autoritaire. 

Au final, l’on peut considérer que la Russie n’a jamais trouvé sa place dans l’Europe de l’après-guerre froide. Comment en aurait-il pu en être autrement alors que sa transition à partir de l’Union soviétique, dès les premières années de sa “transition” sous Boris Eltsine – qui fit même tirer au canon en octobre 1993 à Moscou sur l’opposition parlementaire – l’éloignait d’un projet démocratique jamais véritablement élaboré à la suite de Mikhaïl Gorbatchev ? Les deux guerres de Tchétchénie, celle de Eltsine et plus encore celle de Poutine – – bien avant la Crimée et le Donbass – sont des taches indélébiles dans l’histoire contemporaine de la Russie. Celle-ci s’est elle-même humiliée.

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Les “génocidaires” et “néo-nazis” de Kiev?

Ce thème a été l’un des tout premiers – mis sur un quasi pied d’égalité avec l’argument de la menace de l’OTAN – pour justifier, tout au moins au yeux de l’opinion russe, l’invasion de l’Ukraine. 

Ce langage d’un autre temps, concernant qui plus est un pays dirigé par un Président d’origine juive, a été repris à la cantonade, y compris par le ministre Lavrov qui a accompli là sa propre déchéance au terme d’une très longue présence à la tête des Affaires étrangères.

Ces termes d’une violence inouïe ont été repris ad nauseam tant que le projet militaire semblait relever d’une tentative de subjuguer l’ensemble de l’Ukraine et de chasser ou d’éliminer le pouvoir en place à Kiev. Le meeting du 18 mars devant 80.000 personnes réunies dans le stade Loujniki de Moscou, pour commémorer l’anniversaire du référendum sur l’annexion de la Crimée, s’est déroulé sous des banderoles géantes appelant à “la Paix sans le Nazisme, pour la Russie”. 

C’est la volte-face de l’armée russe, provisoire tout au moins, en raison de son incapacité à conquérir Kiev, et sa réorientation sur des théâtres d’opération à l’Est où de nouvelles batailles vont être livrées, qui a fait cesser l’emploi de ces termes abjects. Les abominations de Boutcha, dans la tragique lignée d’Oradour-sur-Glane ou de Katyn, ont clairement marqué dans quel camp se trouvaient les orientations génocidaires et néo-nazies. Les crimes de guerre présumés seront examinés par la Cour pénale internationale. Quoi qu’il en soit, la guerre d’agression de l’Ukraine est une atteinte à la civilisation au coeur du continent européen.

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La défense des populations russes opprimées?

Il y a parfois une ambiguïté entre “russe”, “d’origine russe” et “russophone”.  Ces termes ne sont pas identiques et recouvrent des réalités complexes dans l’ex-URSS. Des déplacements importants de populations, généralement en direction de la Russie, se sont ainsi produits à la fin de l’Union soviétique, par exemple à partir de l’Asie centrale. Dans un nombre de cas plus limités, ils se sont opérés en sens inverse.

Moscou a toujours accordé une grande attention à ces communautés de l’extérieur, tant  pour défendre leurs droits – ce qui n’est pas illégitime – que pour assurer un soft power par le biais de la culture et de la langue.

Le cas de l’Ukraine est spécifique, du fait de la proximité linguistique et culturelle qui n’est d’ailleurs pas incompatible avec une affirmation de la nation du côté ukrainien, aujourd’hui exacerbée. C’est ainsi que le nombre de familles mixtes de part et d’autre se chiffre en millions. Tous les Ukrainiens sont russophones et l’on sait que le Président Zelensky est plus à l’aise en russe que dans sa propre langue nationale et qu’il manie alternativement les deux.

Il faut laisser aux vrais spécialistes de l’Ukraine le soin de parler des réalités du Donbass, aujourd’hui terres irrédentistes russes avec les indépendances auto-proclamées. Il paraît évident que les accords de Minsk, promus par l’Allemagne et la France, n’ont pas été appliqués comme ils auraient dû, en termes d’autonomie et de reconnaissance de la langue et de la culture russes pour ce qui concern Kiev et du respect de la souveraineté ukrainienne du côté de Moscou.

Cette question sera certainement à nouveau un point important d’un futur règlement diplomatique d’ensemble, si ce dernier s’avère possible. Mais il est important de constater d’ores et déjà que les Ukrainiens dont la langue russe est la langue principale, par exemple dans les régions du sud-est de l’Ukraine, ne se sont pas ralliés à l’envahisseur. Marioupol, ville martyre, est russophone et il en va de même d’Odessa.     

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La dégénérescence de l’Ouest et de l’Europe?

Cette pensée s’est depuis longtemps propagée et imposée dans l’esprit des décideurs russes. Ceux-ci ont souvent fait le constat d’une relative faiblesse des réactions du monde extérieur à leurs “coups de boutoir“, qu’il s’agisse de la Crimée ou même de la Biélorussie qu’ils observent et surveillent de près.

Ce type de calcul s’est révélé manifestement erroné. Outre le soutien matériel à l’Ukraine, y compris avec des équipements militaires, le champ des sanctions est d’une ampleur sans précédent se distinguant de précédentes mesures qui punissaient tout autant les pays qui en arrêtaient la liste.

Après avoir “réanimé” l’OTAN, le Président russe aura réussi la performance de donner un “coup de fouet” à une Europe qui en avait certainement le plus grand besoin et dont on espère que les effets seront durables. Si la possibilité d’une entrée dans l’OTAN n’est plus d’actualité, comme l’a reconnu lui-même le Président Zelensky, une perspective européenne s’offre à l’Ukraine qui se bat pour sa survie en tant qu’Etat et même nation ainsi que pour la liberté de tout le continent.

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Le réflexe pavlovien consistant à recourir au bréviaire du parfait “Poutinien” doit être combattu. Il ne s’agit aucunement de vouloir influencer les opinions russes, au demeurant hors d’atteinte et qui, dans les meilleur des cas, auront besoin d’une longue rééducation. Il semble d’ailleurs que le soutien à Vladimir Poutine ait sensiblement augmenté au cours des premières semaines de la guerre en Ukraine pour atteindre un chiffre d’approbation supérieur à 80%. Le but des sanctions n’est pas non plus de peser sur de telles opinions mais d’affaiblir les capacités d’un pays à exporter sa violence intrinsèque.

 

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