Le brave soldat Sergueï

Sergueï Lavrov, Résidence de France à Londres, avril 2013

          Sergueï Lavrov, parfois appelé le « Talleyrand russe », d’ailleurs improprement car il pourrait plutôt être comparé à un dévoué patriote et serviteur de l’Etat comme Chou En-lai, est devenu quasiment inaudible. En contrepoint de cette diplomatie presque silencieuse, les bruits de bottes sont assourdissants après la Géorgie en 2008 et l’annexion de la Crimée en 2014, de l’Ukraine au Kazakhstan.

Malgré la phase récente, qui a débuté avec la rencontre russo-américaine de Genève, l’heure est-elle encore à la diplomatie? Le Président Poutine, dans son affirmation de la puissance, s’est en effet substitué à elle en conceptualisant la gesticulation militaire et en s’étant fait sur un plan interne le chantre de la réhabilitation des « valeurs » de la Russie – y compris en annexant à sa cause le pouvoir de l’Eglise orthodoxe – et le promoteur, non sans un certain succès, d’une propagande farouchement anti-occidentale hostile aux libertés et à la démocratie.

Le scénario est-il déjà écrit? Si le pire n’est pas toujours sûr, le jeu joué par un pays parfois qualifié de « puissance faible » peut être un danger pour la Russie elle-même, une nouvelle occasion manquée depuis la fin de l’Union soviétique, et un risque considérable pour le système international tout entier. Au final, la question qui se pose est: quel est le mode d’emploi avec Moscou?

***

Sergueï Lavrov a fait partie des étoiles montantes du MID (NB: Ministère russe des Affaires étrangères), qui ont contribué au relèvement de la diplomatie russe sous la direction, à partir de 1996 d’un nouveau Ministre Evgeny Primakov. Après avoir été responsable du Département des Organisations internationales, il fut logiquement désigné en 1994 Ambassadeur auprès des Nations Unies à New York où il devait rester une dizaine d’années avant de devenir lui-même Ministre en 2004. Cette période new-yorkaise d’une durée inusitée, s’ajoutant à une expérience précédente de 7 à 8 années au sein de la même Mission permanente auprès de l’ONU, donna à Sergueï Lavrov une connaissance approfondie des Etats-Unis et l’exerça durablement à la diplomatie publique qu’il devait ensuite maîtriser avec un grand art dans ses fonctions de Ministre pendant 18 ans jusqu’à aujourd’hui.

Il succéda comme Ministre à Igor Ivanov qui s’était illustré lors de la fameuse séance du Conseil de sécurité de 2003 en s’opposant, comme Dominique de Villepin, à une légalisation internationale d’une intervention militaire en Irak, tandis que Jack Straw avec également un grand talent de juriste se prononçait  en sens contraire au nom du Royaume-Uni. Né à Moscou comme Igor Ivanov, Sergueï Lavrov a, comme ce dernier, des origines caucasiennes par son père, Arménien de Tbilissi.  Sa réussite dans ses fonctions ministérielles ajoutée à cette sensibilité méridionale, sur toile de fond d’une présidence en quelque sorte intérimaire de Dimitri Medvedev, lui ont sans doute permis de jouer un rôle important dans le traitement du conflit russo-géorgien de 2008. En août 2013, au lendemain de l’attaque chimique massive dans les faubourgs de Damas, c’est avec le Secrétaire d’Etat américain John Kerry qu’il négocia directement – ce qui marqua dans la zone considérée une sorte de « fin de Sykes-Picot » – un accord visant au démantèlement de l’arsenal chimique syrien.

Avec le recul, cette année 2013 apparaît peut-être comme un apogée de la visibilité du rôle diplomatique de Sergueï Lavrov et de sa relation de partenaire-adversaire avec son homologue américain. Outre le Proche-Orient, les entretiens russo-américains furent aussi alors particulièrement intenses, par exemple sur le dossier ukrainien. En effet l’année 2014, fut marquée par l’annexion de la Crimée indéfendable au regard des principes du droit international, quel que soit le point de vue que l’on puisse avoir sur « l’appartenance » du territoire à la Russie. Comment Sergueï Lavrov, dont la force du discours, en particulier dans les enceintes de l’ONU, avait reposé pendant des années sur une parfaite cohérence et rigueur juridique pouvait-il ne pas être affaibli, sinon affecté, par cette violation flagrante? Le Ministre s’efforça bien de mettre en regard la Crimée et la proclamation unilatérale de l’indépendance du Kosovo en 2008, mais il peina à convaincre.

***

Sergueï Lavrov demeure aujourd’hui, après dix-huit années à la tête du MID, une figure incomparable de la diplomatie internationale. Son action n’a pas correspondu à une idéologie mais s’inscrit toujours dans la grande tradition étatique de la puissance russe à laquelle il ne dérogera jamais. Pour autant, sa voix porte moins et la voie de la puissance retrouvée qu’il semblait privilégier est-elle celle qui est suivie désormais? Une Realpolitik qui ne fait pas des « valeurs » des principes directeurs absolus, l’attachement à un système multilatéral et au droit international  peuvent-ils parfaitement s’accorder avec une orientation déjà contenue en 2007 dans le Discours de Munich du Président Poutine?

La relecture quinze ans après de l’intervention présidentielle à la Wehrkunde, d’une tonalité finalement assez « lavrovienne », permet de répondre de manière positive à cette interrogation. Ce qui avait heurté à l’époque était la mise en cause claire et nette d’un monde unipolaire. Hormis cette dénonciation, le discours se caractérisait logiquement par la défense et illustration d’un système multilatéral où l’ONU conserverait seule l’usage légitime de la force, où serait poursuivie la réduction des arsenaux nucléaires de la Russie et des Etats-Unis et où la non prolifération et la non militarisation de l’espace extra-atmosphérique demeureraient des objectifs majeurs. S’agissant de l’architecture de sécurité en Europe, la critique amère de l’élargissement de l’OTAN, en dépit des « assurances données par les partenaires européens après même la dissolution du Pacte de Varsovie », comme l’avait alors déclaré Vladimir Poutine, était déjà bien présente. Quant à l’OSCE, il était jugé que son « appareil bureaucratique » s’était éloignée des aspirations de ses Etats fondateurs.

Mais le contexte n’est plus le même et apparaît profondément dégradé. Il ne s’agit plus de plaider, comme cela était le cas à Munich, pour un « ordre mondial juste et démocratique » mais, semble-t-il, d’en revenir à un statu quo ante ayant précédé la dissolution de l’Union soviétique. La guerre russo-géorgienne de 2008, première intervention militaire hors de ses frontières de la Russie depuis l’Afghanistan en 1979, puis l’annexion de la Crimée en 2014, sont passées par là. Dans un ordre inversé, l’Anschluss a précédé la crise des Sudètes du Donbass. Le langage a parfois dépassé tant à l’Est qu’à l’Ouest ce qui avait été entendu au cours de la guerre froide. Il n’est pas jusqu’à l’arme du gaz qui ne soit désormais évoquée: si l’on en croit le chef de l’International Energy Agency, 30% des capacités seraient retenues par Moscou. Si tel était le cas, cela serait sans précédent et nuirait non seulement aux pays destinataires des livraisons, mais porterait gravement atteinte à la réputation de fiabilité d’un pays fournisseur de matières premières énergétiques, jamais entachée même au plus fort de la guerre froide. Telle ne serait notamment pas la meilleure façon de promouvoir Nord Stream 2. Pour compléter ce sombre tableau d’ensemble, l’on peut constater que Moscou a envoyé à une date très récente, sous couvert de l’OTSC, un contingent des forces russes au Kazakhstan pour contribuer au traitement d’une affaire interne à un pays souverain, ce que même le Pacte de Varsovie s’était finalement abstenu d’entreprendre en Pologne en 1981.

S’il ne s’agit pas de minimiser les déceptions et sentiments, quels que soit leur fondement, qui se sont développés en Russie par rapport à l’Ouest dans les années post-soviétiques, les scénarios qui se dessinent actuellement – ou avec lesquels l’on veut jouer – peuvent s’avérer catastrophiques. Il est cependant difficile d’imaginer que Moscou puisse prendre le risque d’une intervention militaire directe, quelle qu’en soit l’ampleur, dans un pays ayant le statut d’Etat souverain. Outre les victimes qui en résulteraient tant du côté ukrainien que russe également, la rupture avec la Russie kievienne – avec laquelle on souligne tant à Moscou les liens historiques et spirituels – serait parachevée. Quant aux sanctions déjà annoncées par le Président Biden, elles rendraient superfétatoires toute réflexion sur la phase finale de Nord Stream 2 pour ne s’en tenir qu’à ce grand projet. Enfin une telle guerre ne pourrait avoir pour effet, ce qui a d’ailleurs déjà commencé, non seulement de rendre plus solidaires les Etats membre de l’OTAN mais de multiplier les demandes d’adhésion ce qui est pourtant affiché par la Russie comme étant au coeur de ses préoccupations.

***

Le pire n’étant pas toujours sûr, il faudra bien, en tout état de cause, « faire avec » la Russie telle qu’elle se présentera à nous. Il ne s’agit pas ici de rédiger un manuel ni même un simple mode d’emploi des rapports avec Moscou, mais quelques recommandations de base peuvent être formulées.  

Il faut absolument, et c’est la base de la diplomatie, maintenir un minimum de dialogue avec Moscou. A cet égard, la récente rencontre de Genève, malgré les frustrations ressenties par les Européens absents alors que directement concernés par la question ukrainienne, la tenue d’un conseil OTAN-Russie et la réunion de l’OSCE à Vienne, ont été une première et nécessaire étape.

La Russie aspire manifestement à une nouvelle forme de reconnaissance et telle est l’une de ses ambitions dans le dialogue bilatéral et direct avec Washington. Au lieu de la frapper d’ostracisme, il vaut mieux au contraire utiliser toutes les enceintes pour rester à son contact et sa mise à l’écart du G7 a sans doute été une erreur qui l’a poussée à s’intéresser plus encore aux BRICS ou à l’Organisation de Shanghaï (OCS). Dans ce dialogue maintenu contre vents et marées, tout peut être dit à titre bilatéral, à condition de ne pas le faire publiquement. Ainsi était-ce une bonne idée d’inviter le Président Poutine à Versailles mais beaucoup moins de le mettre en cause ou son premier cercle lors de la conférence de presse. Nous en payons encore les conséquences en ce qui nous concerne.

*

Sergueï Lavrov, qui n’est notoirement pas facile à manier, s’est toujours montré respectueux à l’égard de la France dont une voix originale est toujours escomptée et même assez généreux à l’égard d’homologues français qui étaient loin de se montrer à sa hauteur.  Il faut espérer qu’il sera l’un des artisans d’un dialogue renouvelé. Certes, l’on ne retrouvera pas le Sergueï qui, pendant ses congés d’été, se laissait pousser la barbe et ne se rasait pas, allait camper le long des rivières sibériennes avec une bande de copains et qui, le soir auprès du feu, grattait avec eux la guitare. Car, et ce n’est pas lui faire affront, les années ont passé comme pour chacun d’entre nous mais surtout, le monde a changé.                                                

 

 

Afin de vous faire profiter de la meilleure expérience utilisateur, notre site Internet utilise des cookies. Cliquez sur "J'accepte" pour poursuivre votre navigation.