L’anti-américanisme pavlovien

Joséphine Baker au Panthéon

          Comme le réflexe du même qualificatif, l’antiaméricanisme pavlovien est toujours présent. Sur toile de fond de guerre en Ukraine, où l’avenir du continent européen est en jeu, certains préfèrent tourner leur dard en direction de la « mainmise des Etats-Unis sur l’Europe » comme aboutissement ultime d’un « vieux rêve de domination ».

L’antiaméricanisme n’est pas nouveau en France. Il relève pour partie de l’amnésie du plus vieil allié par rapport à une histoire commune trouvant ses racines dans l’indépendance des colonies américaines et magnifiée par la libération de 1945. Il a pu être alimenté, bien que ce ne fût pas sa finalité, par un certain discours gaulliste d’une extrême susceptibilité à propos de l’indépendance. Les Français qui, dans le même temps, rêvaient de la civilisation américaine popularisée en particulier par le cinéma ont finalement beaucoup aimé un pays qu’ils ont véritablement découvert grâce à des voyages de plus en plus accessibles.

Cela n’a pas empêché des rechutes puissantes d’une affection n’ayant jamais complètement disparu. Et il ne peut pas en être autrement dans la mesure où le puissant « protecteur » au sein de l’OTAN est un empire dont les intérêts ne peuvent qu’être égoïstes: les institutions de Bretton Woods et même le Plan Marshall eurent cette finalité; plus près de nous à l’été 2021, le retrait sans concertation, voire consultation, d’Afghanistan a confirmé ce comportement récurrent de cavalier seul. 

La France, pour ce qui la concerne, a eu son lot de déconvenues. L’annulation par l’Australie du contrat de sous-marins dit « du siècle » – prévoyant la fabrication de 12 sous-marins Barracuda à propulsion classique par Naval Group – a été ressenti comme un affront par la puissance européenne la plus présente sur le plan militaire dans la région Indo-Pacifique, sans parler de 1.600.000 Français qui vivent dans la région. La constitution de l’alliance AUKUS sous l’impulsion des Etats-Unis, entre ce dernier pays, l’Australie et le Royaume-Uni, a réduit sur le champ en cendres le partenariat stratégique entre la France et l’Australie marqué par la visite du Président de la République en mai 2018 et de nombreux accords dans le domaine sécuritaire et économique.

Sur le plan international en général, un « syndrome de Suez » n’a peut-être jamais été totalement surmonté et certains analystes considèrent que c’est le résidu d’un tel traumatisme qui alimente encore des orientations telles que l’objectif d’une « autonomie stratégique » européenne. Mais il faudrait aussi parler d’une compétition économique où le terme « d’alliés » n’a plus de sens. Chacun a en tête l’application extra-territoriale de lois américaines, comme dans le cas de la banque BNP condamnée à payer 9 milliards $ de pénalités pour des transactions en dollars en Iran, au demeurant parfaitement légales au regard de la réglementation européenne. Tout aussi choquante, dans un autre domaine, pour l’opinion fut la révélation en 2016 des écoutes, sur une longue période, par l’Agence de sécurité américaine (NSA) des dirigeants français, d’une partie de la classe politique ou encore de diplomates et autres responsables, avec le concours des services de renseignement d’un pays européen réputé ami et proche de la France.

Mais la relation transatlantique demeure intangible malgré tant de griefs et récriminations accumulés. Les différences de culture sont fortes entre l’Europe et les Français souvent s’illusionnent même sur la proximité de leurs « cousins » francophones du Canada qui, en réalité, sont d’abord des Américains du Nord. Mais le concept de « communauté » euro-atlantique n’est pas un vain mot et l’émergence de grandes puissances autocratiques contribue à rappeler une telle proximité. C’est en fonction de celle-ci que sont ressenties en Europe les perturbations vécues par la démocratie américaine, les risques de régression du droit facilités, le cas échéant, par une Cour suprême devenue plus conservatrice en raison des nominations intervenues sous la présidence Trump ou encore des drames dus à la libéralisation du commerce des armes, sans parler de la peine de mort toujours en vigueur dans certains Etats de la Fédération.

Le général de Gaulle, soucieux à l’extrême de l’indépendance de la France et qui ne surmonta  probablement jamais la difficile relation qu’il eut avec le Président Roosevelt tout au long du second conflit mondial, fut souvent caractérisé par son antiaméricanisme. En réalité, chacun sait qu’il fut toujours le premier à se ranger au côté des Etats-Unis dans les crises majeures, telle celles de Berlin ou de Cuba. Il respecta beaucoup le Président Eisenhower, fut fasciné comme chacun par le couple Kennedy et apprécia Richard Nixon qu’il s’efforça de conseiller pour le règlement de l’affaire vietnamienne. 

Le contexte n’est plus le même et il n’est pas certain que la guerre en Ukraine donne lieu dans la durée à une « résurrection » de l’OTAN et à un « retour » durable des Etats-Unis en Europe dont la priorité, jusqu’à l’obsession, demeure la Chine. Il est donc souhaitable que la sortie de crise intervienne le plus rapidement possible afin que ne soit pas érigé un nouveau « rideau de fer » sur le continent européen. Il est clair qu’entre l’égoïsme américain et le risque d’hégémonie d’une puissante dictature le choix sera toujours fait dans le même sens. Mais il, faut voir plus loin dans l’intérêt à long terme d’un ensemble géostratégique européen dont les limites à l’Est pourraient même un jour finalement s’avérer asiatiques.

 

(Publié par Entreprendre.fr le 27.05.2022)

 

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