La Spiritualité sans les Eglises

Canterbury © PP

         

          Aucune institution n’est à l’abri de scandales. L’Église catholique en a eu son lot au cours de son histoire.

Le Saint-Siège étant aussi un Etat séculier, sa politique a pu par exemple être gravement mise en cause avec l’attitude ambiguë, non encore parfaitement clarifiée par les historiens, du Pape  Pie XII à propos de la question juive. Certains de ses représentants, jusqu’à un niveau élevé, se sont égarés, tels les prêtres et évêques bénissant des combattants – généralement opposés aux Républicains – au cours de la guerre d’Espagne. 

Plus près de nous, de nombreux errements ont été mis à jour, qu’il s’agisse de complexes scandales immobiliers ou bancaires. Mais les conclusions de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (CIASE), qui viennent d’être publiées, donnent une dimension nouvelle et inégalée aux accusations dont l’Église catholique et ses représentants peuvent faire l’objet de manière récurrente. L’ampleur et la gravité des fautes commises sont telles que le rapport parle d’erreurs “systémiques”.  Il s’agit d’un véritable tremblement de terre qui risque de tout emporter. L’Église de France – et sans doute même au-delà – est menacée dans son existence.

Il ne s’agit pas de revenir en détails sur les conclusions du Rapport Sauvé, déjà abondamment commenté. Ce qu’il faut retenir est l’onde de choc, la magnitude du séisme, et il n’y a même pas d’échelle de Richter pour le mesurer car l’on touche ici à une institution réputée sacrée. Il faut parfois aller chercher dans les media internationaux pour trouver les déclarations les plus fortes du Président de la Commission à propos de « l’effroyable réalité », selon les mots du Pape François. Si l’on peut apprendre dans la presse française que l’Eglise a fait preuve d’une « indifférence profonde, et même cruelle à l’égard des victimes », il faut chercher dans des publications étrangères pour y lire les développements relatifs à une omerta organisée (cf. actions were taken « really about protecting the institution and maintaining the failing priests in the priesthood ») et la mention sur ce point du film de François Ozon Grâce à Dieu (NB: en référence aux déclarations publiques du cardinal de Lyon – qui démissionna en 2019 – selon lesquels les crimes dont     le Père Preynat était accusé avaient été prescrits « grâce à Dieu ».

Si le rapport porte sur une période passée, la question essentielle a trait désormais au présent et au futur d’une Eglise atteinte dans sa légitimité. Répondant à des questions des media, l’Evêque de Versailles expliquait le phénomène en cause par une utilisation dévoyée et sans limite du pouvoir considérable des religieux sur les âmes et donc les êtres (« mettre la main sur l’autre »). La question du pouvoir est en effet centrale et double: il s’agit à la fois de reconsidérer les hiérarchies au sein de l’Eglise et le pouvoir dévolu aux clercs qui dépasse trop souvent le domaine spirituel.

L’Eglise catholique se trouve sans doute aujourd’hui à un moment qui s’apparente à celui de la Réforme protestante. Quelques similitudes de situation peuvent même être identifiées avec l’Allemagne du XVIème siècle, même si comparaison comme toujours n’est pas raison. Il s’agissait alors de faire face aux dysfonctionnements de l’Eglise romaine (cf. les « curetons » débauchés; les Papes se comportent en souverains, tel Léon X, fastueux mécène, fils de Laurent le Magnifique) dans un climat de profond désordre économique et social (cf. la Guerre des Paysans de 1525). Il faudrait ici parler de Thomas Münzer – l’un des chefs religieux de la Guerre des Paysans et l’un des grands protagonistes de la Réforme – tout autant que de Martin Luther qui prit finalement le parti des puissants (« Chers seigneurs, poignardez, pourfendez, égorgez à qui mieux mieux ») et mit fin au protestantisme révolutionnaire. L’inspiration essentielle du mouvement de la Réforme est qu’il faut revenir aux origines du Christianisme, c’est-à-dire dans la pratique aux écritures. (cf. « le véritable trésor de l’Eglise, c’est le saint Evangile », thèses de Wittemberg). Pour Luther, auteur de ces thèses affichées à la veille de la Toussaint 1517, « un chrétien est le maître de toute chose et n’est le sujet de personne », ce qui est l’affirmation de la libre interprétation (sola fide), sinon du libre arbitre.

La gangrène dévoilée au sein de l’Eglise de France – mais l’on pourrait aussi parler de l’Allemagne, des Etats-Unis, de l’Australie – ne saurait être réglée par des réformes telles que le mariage des prêtres ou le rôle plus important des femmes au sein de l’Eglise. L’Evêque de Versailles rappelait d’ailleurs à juste titre qu’il n’y avait pas de lien de cause à effet entre le célibat – qui n’a rien de honteux et peut être subi comme choisi – et la pédophilie qui est un crime au sens pénal du terme. Il ne s’agit pas d’accabler en tant qu’hommes les coupables; certains seront poursuivis par la justice quand les faits ne sont pas prescrits; pour tous, le pardon et la rémission des pêchés doivent être accordés; mais tous aussi, dont « Dieu n’était plus le paroissien », doivent disparaître en tant que représentants d’un système. 

La chance de l’Eglise catholique en ces temps de turbulences est le Pape François. Celui-ci est le premier pape jésuite de l’histoire et l’appartenance à cet ordre n’est pas sans signification. Les Jésuites, qui constituent aujourd’hui le principal ordre religieux masculin, sont à la fois au coeur du système de l’Eglise ayant été fondés pour être entièrement dévoués au Pape et aussi marginaux par rapport à celui-ci en raison de leur comportement « séculier » et de leur ouverture au vaste monde. Le Pape François incarne cette dualité et l’on peut même dire qu’il gouverne l’Eglise de l’extérieur. Il en a donné des signaux tangibles: il n’occupa jamais le Palais archiépiscopal de Buenos Aires et ne vit pas dans les appartements pontificaux. Il lui est même parfois reproché d’être plus dans le monde qu’un Pape au sens d’une autorité exerçant un pouvoir sur la Curie et l’Eglise.

Le paradoxe apparent pour un Pape « jésuite », alors que l’ordre après le Concile de Trente, prit la tête de la Contre-Réforme – qui fut dans la pratique une réforme catholique -, est de devoir présider à une transformation radicale de l’Eglise, sauf à la voir périr. Le schéma qui pourrait se dessiner serait alors intermédiaire entre l’organisation actuelle et celle des Eglises évangéliques, puisqu’une autorité spirituelle suprême dominerait l’ensemble des communautés religieuses dont les pouvoirs intermédiaires auraient disparu. Le contrepoids à l’exercice d’un tel pouvoir sans partage réside précisément dans la devise des Jésuites: « Ad majorem Dei gloriam ».

Les effets pervers d’une religion organisée comme un pouvoir ne sont pas limités à l’Eglise catholique. Le risque est alors toujours double: celui inhérent aux relations de pouvoir à l’extérieur de l’Eglise; celui de l’organisation d’une chaine interne de prérogatives d’autorité au détriment de la spiritualité. Cela peut-être par exemple le problème de l’Orthodoxie et Staline comprit tout le parti qu’il pouvait tirer de la collaboration de l’Eglise orthodoxe lors du second conflit mondial; cette église est aujourd’hui en Russie avec son Patriarcat un pilier de l’Etat. A contrario, la religion musulmane n’a pas de dignitaire suprême, la référence principale chez les Sunnites étant le Recteur de l’Université al-Azhar du Caire.

Il s’agit aujourd’hui pour l’Eglise catholique de se sauver par la spiritualité. Celle-ci peut s’épanouir dans des lieux magiques mais elle existe aussi en-dehors des Eglises, des courants, voire des sectes qui sont par ailleurs l’un des dangers de l’éclatement de la structure. La beauté métaphysique de la Péninsule arabique échappe au whahhabisme, même si elle n’est pas sans lien avec ce courant; les messes célébrées en Syrie en langue araméenne, à Seidnaya comme à Maaloula, véhiculent par définition le message des origines;  peu importe que Sainte-Sophie soit une mosquée car elle demeure aussi la plus somptueuse des basiliques, à la condition que ses mosaïques byzantines soient préservées.

Sainte-Sophie, Istanbul © PP

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