Le chemin de Berdiaev

Le chemin © Patrick Pascal

          “La Russie se convertira”, telle aurait été l’une des prédictions lors des apparitions de Fatima. Que l’on ait ou non la foi, force est de constater que la conversion n’a pas eu lieu et que la croyance et la spiritualité n’ont pas été les fondements sur lesquels la Russie post-communiste s’est reconstruite.

Dans ce contexte et au vu d’une actualité tragique, se pose à nouveau la question éternelle de l’histoire russe sur l’appartenance de la Russie, soit à l’Europe, soit à l’Asie. Cette immense interrogation avait été notamment soulevée par Nicolas Berdiaev dans son célèbre ouvrage sur Les sources et le sens du communisme russe qui traitait de l’éternel mouvement pendulaire, voire des tensions extrêmes, entre les “Slavophiles” et les « “Occidentalistes”. 

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Nicolas Berdiaev s’est attaché, dans sa réflexion publiée en 1938, à la recherche des racines profondes du communisme, et tout particulièrement du léninisme, dans la pensée russe. Lui-même, venu d’un milieu aristocratique, participa au grand mouvement socialiste et il fut pour cela emprisonné et relégué dans des provinces éloignées. C’est finalement en raison de son adhésion au christianisme qu’il dut quitter la Russie.

La pensée russe s’est forgée, selon lui, dans un territoire trop vaste et aux contours imprécis. Moscou s’imagina longtemps en “troisième Rome”, dans une sorte de rêve de la Byzance perdue, y compris dans sa version profane de centre de l’empire soviétique rebaptisé “Оплот Мира” (le rempart de la paix).

Entre la modernisation selon Pierre le Grand et le mysticisme de la supériorité du peuple russe et du moujik – devenu par la suite le prolétaire – s’est inscrit le débat entre Occidentalistes  et Slavophiles.

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Le moujik s’est mué en un soudard au service d’un régime qui ne se définit même plus comme un communisme modernisateur (cf. “les soviets plus l’électricité”) mais résulte à la fois d’une “verticale du pouvoir” de l’Etat et de l’horizontale des intérêts oligarchiques prédateurs, dans tout les cas de figure dénués d’éducation réelle et de vraie profondeur historique.

Vladimir Poutine se présente à l’évidence depuis quelques années comme un partisan de l’Eurasie – version contemporaine du Slavophile – tenaillé par une haine inextinguible de l’Ouest. C’est la raison pour laquelle il s’est appuyé, quelles que soient ses croyances, sur une Eglise orthodoxe qui n’est qu’un instrument supplémentaire de son pouvoir. C’est aussi ce qui l’a conduit, paradoxalement, à tenter de se rapprocher du monument que représentait Alexandre Soljenitsyne, éternel emprisonné dans l’archipel d’un goulag intérieur.

Poutine ne peut prétendre à être Lénine que Soljenitsyne qualifia d’ailleurs un jour de “personnage malfaisant”. En effet, selon Berdiaev, Vladimir Ilitch réunissait en lui à la fois la tradition de l’intelligentsia révolutionnaire et celle du pouvoir russe dans son expression la plus despotique. Siloviki et Razviedka, c’est-à-dire les structures de force et les services, ont désormais remplacé les intellectuels. Ces derniers sont parfois physiquement éliminés comme Anna Politkovskaïa ou mis à l’écart comme Alexis Venediktov de la radio Echos de Moscou.    

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Il faut aujourd’hui signifier à la Russie, qui est visiblement sortie de ses gonds, qu’elle l’est aussi  aussi de son aire naturelle. Il finit toujours par y avoir une frontière et il faut la marquer, non pas seulement de manière physique mais au nom de valeurs fondamentalement différentes.

L’on se pose en s’opposant”, selon la dialectique hégélienne. C’est ce qu’a toujours voulu faire la Russie dans la recherche désespérée de son identité et de ses limites. Cela ne peut être aux dépens de l’Europe qui se voit contrainte de réagir car elle ne peut être un ensemble oecuménique étant aussi le produit d’histoires nationales considérables et l’expression d’un grand projet de civilisation qu’il faut sauver pour le bénéfice de l’humanité tout entière. Quant à la Russie, à défaut de se convertir, sur le chemin emprunté par Nicolas Berdiaev, elle devra se rééduquer ce qui requerra un très long processus, dans le meilleur des cas.  

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