La puissance hyper-calculatrice

Shanghai 1 ©️ PP

          Certains analystes font déjà de la Chine le grand vainqueur de la guerre en Ukraine. Mais ils ont tort et il est du moins bien trop prématuré pour l’affirmer avec autant d’assurance. 

Il est vrai que Pékin a pu se satisfaire dans un premier temps que la crise, à partir du Donbass, détourne quelque peu, pour un temps tout au moins, la pression qui commençait à peser de plus en plus fortement sur elle, à propos de Taïwan en particulier, et qui s’était par exemple matérialisée par la constitution de l’alliance occidentale AUKUS dans l’Indo-Pacifique. 

Pour la Chine, son Ouest est à l’Est du Pacifique mais aussi à l’extrême Ouest du continent eurasiatique dan une vision géo-stratégique à l’échelle du monde. Que l’Ukraine, loin de ses frontières, devienne un abcès de fixation et que la Russie serve de “bélier” en provoquant une sidération occidentale et en ébranlant l’assurance de ceux qui sont désormais prompts à faire d’elle un “rival systémique” peut a priori avoir des avantages. 

Mais sans doute Pékin aurait-elle préféré un minor incident, pour reprendre un langage utilisé malencontreusement à Washington. Une crise de grande ampleur et durable est en effet susceptible de porter atteinte à son besoin vital de croissance, source de son équilibre intérieur et de sa puissance, outre l’atteinte portée au principe sacro-saint de l’intégrité territoriale des Etats, clé de voûte pour la Chine du système international.

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La poignée de mains entre Xi Jinping et Vladimir Poutine, en marge des Jeux olympiques d’hiver à Pékin, a marqué les esprits. Si elle a plus que cela, rétrospectivement, ébranlé le monde et peut-être donné lieu à sur-interprétation, l’on peut dire que les absents de la cérémonie inaugurale ont eu tort de pratiquer le “fauteuil vide”.

Le Président russe parla alors d’une “amitié sans limite”, à laquelle la Chine continue de faire écho en employant aujourd’hui le terme “d’amitié éternelle” et en critiquant vivement les Etats-Unis pour leur tentative de faire une “version Indo-Pacifique de l’OTAN”. Signe spectaculaire d’un partenariat stratégique – lequel existe d’ailleurs depuis 1996 – et d’un renforcement des liens, la construction d’un nouveau gazoduc et la signature d’un contrat d’une durée de trente ans pour la fourniture de gaz russe ont été annoncés.  

Effectivement, la Chine n’a pas condamné la guerre en Ukraine ni n’a prononcé le terme “invasion” et elle ne relaye qu’imparfaitement la réalité du terrain des affrontements afin de ne ne pas trop écorner l’image de la Russie auprès de son opinion publique. Mais elle s’est abstenue à deux reprises aux Nations Unies, au Conseil de sécurité tout d’abord à propos de la condamnation de l’invasion, sur laquelle Moscou a apposé son veto, et en Assemblée générale dans l’appel à une écrasante majorité de cette dernière adressé à Moscou pour retirer ses troupes. De plus, elle a dès le début déploré la violence et les souffrances endurées par les civils et de nombreux étudiants chinois se sont d’ailleurs trouvés pris au piège des combats en Ukraine. 

La Chine a néanmoins souligné à la Wehrkunde de Munich, qui a coïncidé avec le déclenchement de la crise, son fort attachement au principe de l’intégrité territoriale des Etats. Elle a renouvelé cette position, par la voix de son Ministre des Affaires étrangères Wang Yi, et elle émet donc des “mixed signals”. 

La relative compréhension dont Pékin continue à faire montre publiquement pour son partenaire russe n’est pas incompatible avec une certaine distanciation qui se traduit par une disponibilité à exercer une forme de médiation dans le conflit. Dmytro Kuleba, le Ministre ukrainien des Affaires étrangères a fait état, le 5 mars, des propos que lui aurait tenus son homologue chinois quelques jours auparavant selon lesquels “la Chine était intéressée à mettre un terme à la guerre”. 

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Une scrupuleuse analyse de la situation économique mondiale et des conséquences de la guerre sur ses propres intérêts détermine en réalité la position chinoise. Pékin doit mettre dans la balance son partenariat stratégique avec Moscou et ses rapports avec le reste du monde.

Les deux grandes puissances révisionnistes du système international que sont la Chine et la Russie ont out intérêt à maintenir une unité, fût-elle plus apparente que réelle en tous points. Comme le Pakistan avec l’Afghanistan, mais l’on n’est plus du tout ici dans la même dimension, elle a besoin face à l’Ouest d’une “profondeur stratégique”. 

Cette approche est aussi une composante des tensions avec les Etat-Unis autour de Taïwan dont Pékin entend desserrer “le verrou”. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la Chine est relativement enclavée du fait que la Mer de Chine méridionale – d’une taille de 3,5 millions de km2 – est semi-fermée et commandée par six détroits et le détroit de Taïwan est le passage le plus direct pour ses sous-marins nucléaires se dirigeant, à partir de l’île de Hainan, en direction de l’immense fosse des Philippines. Indépendamment de cette dimension militaire, il est à noter que 90% du commerce extérieur de la Chine et près de 50% du commerce mondial transitent par cette zone. Si l’on en revient à l’Ouest, la coopération avec la Russie, du fait de sa taille et de l’influence qu’elle conserve encore en Asie centrale, et essentielle dans la perpective des Nouvelles Routes de la Soie. 

La croissance chinoise peut être fortement perturbée par le prolongement de la guerre en Ukraine. Les 5,5% de croissance enregistrés au cours de l’année écoulée – qui feraient rêver bien des économies – correspondent en fait pour la Chine à son plus faible résultat en 30 ans. Or, le maintien de la croissance est pour la Chine indispensable afin de satisfaire sa classe moyenne, garantir la paix sociale et même la stabilité de son ordre économique.

Les échanges commerciaux avec la Russie ont connu une très forte croissance en 2020, supérieure à 40% portant en valeur ces flux à 147 Mds$. Ce résultat, au demeurant impressionnant, doit être mis en parallèle avec le commerce de la Chine avec les pays de l’Union européenne et les Etats-Unis dont il ne représente environ que le dixième.

L’Ukraine elle-même est un partenaire commercial non négligeable de la Chine, en particulier dans le domaine agricole. La Chine est le plus grand importateur agricole du monde et plus de 80% des importations de céréales viennent d’Ukraine.

Si l’on revient aux gigantesques projets énergétiques entre la Chine et la Russie, il faut noter que la construction par exemple du dernier gazoduc annoncé en marge des Jeux olympiques de Pékin nécessitera des investissements considérables. Ceux-ci seront sans doute largement financés par la Chine elle-même sur le modèle de ce qui s’est déjà fait avec certains pays d’Asie centrale. Cela impliquera donc des banques publiques chinoises qui seront susceptibles de tomber sous le coup des sanctions internationales.

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Compte tenu de ces données, dont la compilation n’est naturellement pas exhaustive, l’on imagine mal la puissance hyper-calculatrice brader ses intérêts nationaux et mettre en péril une croissance économique qui lui est vitale. Pékin a des arguments de poids pour orienter la guerre en Ukraine vers une sortie diplomatique. Notre intérêt est aussi de l’encourager (cf. “Notre carte chinoise” article publié sur le site 🟦🟪 Perspectives Europe-Monde 🟦🟪 le 25 février dernier).

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