La Nuit du Destin, la Lueur du Jour

Claustra en marbre ajouré, Mosquée Sidi Sayyed, Ahmadabad, Inde © Gérard Degeorge

La spiritualité orientale ne se résume pas à l’islam. Elle est également présente au sein d’autres religions, en fonction du contexte historique et de l’environnement culturel, et se dévoile par exemple également avec splendeur dans l’orthodoxie. Celle-ci offre d’ailleurs des liturgies incomparables, loin de la seule rationalité qui peut être desséchante. On parle alors de « l’intelligence du coeur ».

Spiritualité et église ne sont pas non plus synonymes. L’église peut favoriser son épanouissement mais aussi l’entraver lorsqu’elle aspire à être un pouvoir. Ce qui importe au final est que l’individu ait le sens du sacré et il peut même l’avoir sans l’idée de Dieu.

L’islam, qui pourrait devenir un jour la première religion  du monde, ne se caractérise pas ou plus par sa seule contiguïté avec l’Europe, voire son imbrication avec elle. Penser cela serait une illusion d’optique. Associer l’islam au seul monde arabe, qui n’en représente plus depuis longtemps qu’une faible minorité, est une erreur complète. L’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) créée en 1969 comme organisation politique des pays à forte population musulmane, regroupe des dizaines de nations d’Afrique, d’Asie centrale et du sub-continent indien. Le plus grand pays musulman par le nombre des fidèles est toujours de très loin l’Indonésie, dans le Sud-est asiatique. La Chine et la Russie, deux grands empires laïcs, non européens pour une large part même pour cette dernière, ont de fortes communautés musulmanes. En Russie, le Tatarstan est le seul sujet de la Fédération ayant conclu un quasi traité d’Etat avec le centre moscovite, preuve de sa forte identité ethnique et religieuse qu’illustre depuis des siècles la ville de Kazan rendue célèbre à l’époque contemporaine par le dernier film d’Eisenstein, Ivan le Terrible. Les Etats d’Asie centrale issus de l’URSS connaissent une certaine renaissance religieuse sunnite.

Mausolée, désert d’Asie centrale, XIVème siècle © PP

La Ka’bah’ de La Mecque vers laquelle se tourna le prophète lors d’une révélation survenue après l’Hégire de 622 à Médine, est au coeur d’un pays composé pour un bon tiers d’une population de travailleurs immigrés et aussi de cadres venus d’Asie. Il en est de même dans certains Etats du Golfe où, en plus d’un tropisme commercial ancien – Bahrein ne fut-elle pas au cours des siècles, et sans attendre les Britanniques, sur la route des Indes ? -, la composition démographique contribue parfois puissamment à déterminer des décisions économiques stratégiques en faveur d’intérêts asiatiques. Le métro aérien de Dubaï, qui pourrait un jour être connecté au réseau métropolitain d’Abu Dhabi, en est une illustration et que dire des choix faits par les Emirats, il y a une dizaine d’années, en matière d’énergie nucléaire à usage civil, en lieu et place d’une technologie qui semblait avoir beaucoup d’avance ? 

Mais il faut parler du Ramadan, ce mois sacré qui est l’un des cinq piliers de l’islam et s’achève par la rupture du jeûne lors de l’Aid el Fitr. Le calendrier en est glissant d’une année sur l’autre. Il m’est arrivé de le vivre en « terres » chrétiennes à l’approche de Noël. La concomitance des célébrations en avait fait la fête de tous – et d’ailleurs le Ramadan est le mois de la charité -, celle des iftars en famille, entre amis et dans tous les milieux du pays. Ce grand moment, même pour un non croyant, rappelle d’autres expériences vécues de manière extérieure mais marquantes : il a l’ampleur des paysages métaphysiques de la péninsule arabique survolés au-dessus du Nejd; il fait écho aux appels des muezzins enflammant au soleil couchant les rives de la mer Rouge à Djeddah et se répercutant sur la barrière montagneuse proche du Hedjaz; il brille de l’illumination à l’aube, innombrables falots verts, des mosquées de Damas; il enveloppe la solitude des déserts d’Asie centrale jusqu’à la muraille de l’Hindou-Kouch; il nous entraîne dans le tourbillon vertigineux des danses soufies dans la cour du Palais d’Azem; il a l’éclat somptueux du Nowruz iranien dans l’univers chiite. 

Car le sens du collectif ne saurait étouffer la dimension individuelle, transcendantale,  de la fameuse « Nuit du Destin » dont la formulation à elle seule donne le vertige. S’il s’agit bien de la révélation de la parole, chacun, fût-il non croyant, peut s’approprier ce grand moment – qui peut d’ailleurs survenir en toutes circonstances – pour lui donner le sens d’une expérience unique, celle de la perception d’une plus grande lumière – comme à travers le claustra merveilleux d’une mosquée indienne -, celle de la vie. Alors, la Nuit du Destin apporte les premières lueurs d’un grand Jour.

Frontispice enluminé d’un manuscrit, Istanbul, 1784 © Bibliothèque des Langues orientales

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