La guerre en vidéo

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          La guerre sous nos yeux au XXIème siècle en Ukraine, c’est-à-dire en Europe, est bien réelle, alors que des conflits périphériques d’une ampleur pourtant considérable, qu’il s’agisse du Sud-est asiatique, du Moyen-Orient, de l’Afrique et même des Balkans à nos portes ne nous avaient pas concernés de la même manière et à ce point.

Il faut y voir sans doute un égoïsme passé, voire un autisme, de nos sociétés de l’hémisphère nord dit développé et aussi l’expression du sentiment confus ressenti aujourd’hui, selon lequel des engrenages sont possibles, voire une ascension à des extrêmes, compte tenu de la psychologie de l’agresseur et comme le grave incident dans une centrale nucléaire en Ukraine  vient clairement de le montrer.

Dans la partie occidentale de l’Europe, s’était produit un assoupissement entretenu par l’idée que la construction de cette dernière avait apporté une paix durable entre anciens belligérants, alors que la communauté européenne, puis l’Union européenne, étaient aussi le résultat d’un état de paix. La sidération est un choc en retour et elle procède du constat selon lequel la guerre froide a disparu mais également les équilibres qui en étaient résultés. Le jeu des acteurs, y compris entre puissances nucléaires, est perçu comme pouvant désormais échapper à la rationalité.  

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Les images de la guerre en Ukraine, démultipliées par les media et les réseaux sociaux, semblent en noir et blanc car l’apocalypse n’est jamais en couleur. Elles nous montrent des immeubles éventrés par des obus et des missiles, des blindés en feu ou calcinés, des prisonniers russes hébétés qui ont l’air d’adolescents et que l’empire du secret et du mensonge aurait envoyés faire des “exercices”, des populations de tous âges fuyant sur des routes boueuses avec de maigres ballots pour échapper à l’enfer et même au pire. Non, il ne s’agit pas de documents d’archives mais d’une atroce réalité.

Il est terrible de vivre cette tragédie et également de la contempler à distance, accablé d’un sentiment d’impuissance. Nous devons aussi réprimer un sentiment de révolte qui nous pousse à des réactions extrêmes car, si la défense est nécessaire ainsi que la recherche, par tous les moyens, de la fin des affrontements, la riposte dont nous avons pourtant les moyens nous engagerait sur des chemins vertigineux et parfois proches de l’abîme. Mais, sans voyeurisme aucun, il faut voir, entendre, essayer de comprendre. Nous ne sommes pas dans un jeu vidéo mais dans l’accomplissement d’un devoir d’humanité et d‘assistance.  

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La violence dans l’histoire contemporaine s’est souvent réduite pour les opinions publiques, à l’écart du terrain, des affrontements et des souffrances indicibles, à des images, des sons et des « actualités filmées », comme l’on disait. Elle fut souvent une abstraction, destinée dans certaines situations à ménager des populations, les tranquilliser ou au contraire les entraîner. Elle l’est même parfois devenue pour les experts et les acteurs camouflée sous le terme de “géopolitique”. 

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Le premier jour de la guerre moderne en vidéo a peut-être été Hiroshima. Tout le monde connaît le champignon radioactif, auquel succéda celui de Nagasaki. Il s’agit le plus souvent d’une vue aérienne prise depuis l’avion chargé de la sinistre besogne ou d’un aéronef accompagnateur. L’explosion inconnue jusqu’alors ne fait pas de bruit à l’image, nous n’en ressentons pas le souffle dévastateur et encore moins le feu qu’il répand au sol comme une faucille monstrueuse. L’avion s’appelait Enola Gay, du nom de la mère du pilote, et la bombe à l’uranium 235 Little boy. Une mère et un fils, comment est-il imaginable qu’ils aient pu être les symboles de la mort?

Etait-ce le prix pour arrêter l’avancée de Staline en Extrême-Orient, pour mettre un terme à une guerre du Pacifique  qui aurait été interminable, îlot par îlot, et coûteuse en hommes? Un Président, provincial, d’apparence terne, impopulaire, dont l’administration fut marquée par de nombreux scandales de corruption, entra dans l’histoire où il fut un acteur majeur de la guerre froide.

Le film d’Alain Resnais Hiroshima mon Amour, avec le scénario de Marguerite Duras, porte sur la mémoire et la réconciliation des peuples. “Tu n’as rien vu à Hiroshima”, répète comme un leitmotiv l’amant japonais. En effet, ce ne sont pas les images qui comptent, y compris celle de l’épicentre toujours préservé, mais l’imprégnation des esprits. Le crime n’est même plus identifié, dans la conscience japonaise, à la puissance qui a commis l’acte mais celui-ci est jugé comme l’acte prométhéen suprême du feu dérobé aux Dieux, interdit jusqu’alors, commis par une humanité déterminée et capable de porter atteinte aux éléments cosmogoniques et de détruire la propre création qui la porte. Hiroshima, c’est nous tous.

Mais le Japon de la fin du second conflit mondial ne se réduit pas à Hiroshima et Nagasaki. Qui se souvient des bombardements de Tokyo, à partir de 1944 et jusqu’en juin 1945. Dans la nuit du 9 au 10 mars 1945, alors que le Japon le jour même, dans une fuite en avant, opérait son coup de force en Indochine pour y éliminer l’administration française, des bombes incendiaires provoquaient des ravages plus importants que l’explosion atomique de Nagasaki, cinq mois plus tard. Ce fut le plus meurtrier bombardement de la seconde guerre mondiale qui dépassa en nombre de victimes celui de Hambourg en juillet 1943 ou de Dresde en 1945.

J’ai connu un Français qui était prisonnier à Dresde à ce moment-là, condamné au travail obligatoire (STO). Il participa volontairement, comme il le put, aux efforts pour éteindre les gigantesques incendies et secourir les survivants. Des années plus tard, le plus grand des hasards – mais le mot est faible – fit que je connus une famille allemande sauvée par ce captif qui était à sa recherche. Les retrouvailles eurent lieu à Paris. Au-delà du bien et du mal (Jenseits von Gut und Böse)…

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C’est ensuite le Vietnam, après l’Indochine, qui nous vient à l’esprit. Là encore la guerre fut, dans un premier temps tout au moins, aérienne, distanciée, jusqu’à ce que les medias – accompagnant un corps expéditionnaire qui avait changé de dimension et atteint son apogée avec le Président Johnson – n’en fassent le conflit le plus médiatisé du monde. Il faut revoir dans ce film Heart and Minds, fait d’un montage de bandes d’actualité, cette séquence montrant le général Westmoreland, commandant en chef sur place, parlant avant 1968 dans son uniforme blanc immaculé des Vietnamiens que les bombes écrasaient comme des moustiques. On pouvait les éliminer puisqu’ils n’étaient pas tout à fait des être humains, n’est-ce pas? Mais au sol, sans être sur place, personne n’a oublié le cliché Napalm girl de 1972 du photographe Nick Ut montrant une petite fille vietnamienne brûlée, courant et errant sur une route. Cette photographie contribua à ce que soit mis un terme à la guerre du Vietnam.

J’étais au Vietnam en 1974, entre les Accords de Paris du début de janvier 1973 et la chute de Saïgon en avril 1975. Une étrange transition s’opérait, qui allait tout bousculer jusque’à la réunification du pays, et le pays oscillait entre une paix imparfaite et une guerre non achevée. Dans le centre du Vietnam, je logeais face à la sublime baie de Nha Trang, dans un hôtel appelé La Frégate tenu par un vieux “colonial” venu en 1945 avec le corps expéditionnaire du maréchal Leclerc pour rétablir la présence française et était resté après avoir épousé une femme local. L’établissement était le quartier général des conseillers militaires américains opérant dans la zone depuis Danang qui rentraient le soir de leurs opérations dans une ambiance d’Apocalypse now. 

Dans la province de Vinh Long du delta du Mékong, théâtre de L’Amant de Marguerite Duras, “le jour (continuait à être) aux forces gouvernementales et la nuit aux Viets”, comme l’on disait à l’époque française. Dans les rizières, en cette période de mousson, l’on pouvait croiser des Vietcongs habillés de noir avec un grand chapeau conique, discrets, isolés et se livrant à des opérations de surveillance. La nuit retentissait des sourds “tirs de barrage”, dont les cibles n’étaient pas aisément identifiables, de l’armée régulière sud-vietnamienne. Telle était la réalité du terrain, d’une guerre se poursuivant dans la paix et qu’il paraissait si difficile d’interrompre.

Chacun a en tête les images de la chute de Saïgon, mais nous souvenons-nous de celle de Pnom Penh? Et plus encore, pouvons-nous visualiser ce qui s’en est suivi, la terreur Khmer rouge et le quasi anéantissement d’une nation? Avons-nous aussi approfondi le sujet et nous sommes-nous demandé si des années de bombardement de la fameuse “piste Ho Chi Minh”, de défoliations et de déforestation – dont nous n’avons pratiquement pas d’image – n’a pas aussi contribué à produire cette violence insensée? Il est vrai que William Shawcross a écrit sur le sujet un livre qui résume bien les choses: Une tragédie sans importance, dans son titre français (Sideshow: Kissinger, Nixon and the Destruction of Cambodia, 1979).

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Les Soviétiques ont soigneusement dissimulé, autant qu’ils le pouvaient, les turpitudes de leur intervention en Afghanistan, à partir de 1979, pour une guerre de dix ans. Mais ce sont les cercueils rapatriés en Russie et les mères de soldats qui ont puissamment contribué à faire basculer le conflit. La blessure n’est probablement toujours pas refermée et Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de Littérature, née en Ukraine et devenue Biélorusse, a consacré en 1990 à cette épreuve Cercueils de zinc, un ouvrage-enquête. Il en est de même de la guerre interne, cette fois-ci, en Tchétchénie où des sommets de l’horreur ont été atteints.

J’étais en Afghanistan en 1996, alors que les combats faisaient rage autour de Kaboul qui allaient se terminer par la première prise de pouvoir par les Talibans. A Mazar-e-Charif, encore contrôlée par le seigneur de la guerre Dostom, régnait encore une fausse paix. Les programmes des Nations Unies se poursuivaient au profit des minorités, tels les chiites Hazara ou des enfants dont s’occupaient l’UNICEF et le PNUD. Des ONG se consacraient à de nombreuses actions en faveur du développement. Que sont devenus ces humanitaires et leurs bénéficiaires sou la férule des Talibans?

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La période d’euphorie factice, qui a accompagné “La Fin de l’Histoire” due à la disparition de l’Union soviétique – annoncée à grands renforts de tambours et trompettes par des politologues qui continuent, après s’être autant trompés, à écrire et à se produire complaisamment dans les media du monde entier -, s’est accompagnée de grands changements technologiques, notamment dans le domaines des armements.

La guerre du Golfe de 1991 a ainsi été présentée à l’opinion mondiale comme devant être un conflit faisant appel du côté de la coalition anti-Saddam à des moyens technologiques sans précédent et, dans ces conditions, comme une opération “zéro mort”. Le soir du 16 janvier 1991, je me trouvais dans la salle de consultation du Conseil de sécurité, attenante à la pièce connue où se déroulent les séances publiques. Lorsque le conflit débuta et que la nuit de Bagdad s’embrasa, délégués et fonctionnaires des Nations Unies se rassemblèrent devant un poste de télévision. Le ciel était vert parsemé d’éclairs, le spectacle était presque beau et suscitait une excitation à la mesure de la longue période de tension qui avait précédé la riposte depuis l’invasion du Koweït au mois d’août de l’année précédente. Nous étions totalement dans le jeu vidéo qui avait été proposé à l’opinion publique mondiale.

La réalité est qu’il n’y eut qu’un nombre très faible de victimes du côté de la coalition (NB: mais où étaient donc les armes de destruction massives de Saddam Hussein?). En revanche, le côté irakien eut à subir un tapis de bombes digne de la seconde guerre mondiale. Ce fut à l’échelle de Dresde, de Berlin ou de l’incendie de Tokyo du 9 mars 1945, suite à des bombardements, décrit par Robert Guillain dans Orient extrême, qui en fut le témoin direct. Nous n’eûmes pas droit à des images prises au sol.

Au beau milieu de cette première guerre du Golfe, qui ne dura que quelques semaines, se produisit une incident majeur très médiatisé. Des caciques du régime baasiste irakien s’étaient réfugiés dans un bunker dont un bombe américaine, d’un type particulier, perça les mètre de béton de protection avant d’exploser à l’intérieur. Il est inutile de décrire la suite qui fut naturellement exploitée par Saddam Hussein mais le choc fut tel pour l’opinion, par rapport à l’annonce initiale sur “zéro mort”, et le Président George Bush Sr en fut aussi tellement affecté qu’il fut sur le point de mettre un terme à l’opération militaire.

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On ne peut égrener la litanie de tous les conflits de la planètes, de ceux que nous connaissons et de ceux dont nous savons très peu. Le pire est sans doute le méconnaissance. Quelle représentation avons-nous de la “guerre des marais” entre l’Iran et l’Irak, sorte de guerre des tranchées de 1914 au Moyen-Orient? de la guerre au Yémen et même de celle se déroulant encore en Syrie? Et il faut naturellement en revenir à l’Ukraine.

Même si cela peut déprimer, il est bon que nous disposions du maximum d’informations sur ce qui se passe en Ukraine. Les témoignages des réfugiés, le rôle des journalistes, la résistance filmée et photographiée de la population, l’enregistrement des violations du droit humanitaire et d’une manière plus générale des exactions commises par l’agresseur, permettront de rendre la Russie comptable de ses actes.

Les concepteurs de l’invasion auront d’une certaine manière joué à un jeu vidéo. Outre qu’ils ont été aveuglés par des schémas mentaux d’un autre âge, ils se sont illusionnés sur leur armée, qu’ils ont cru modernisée et irrésistible. Quelle que soit l’issue militaire, nous en voyons bien les faiblesses, qu’il s’agisse des équipements, de la tactique et de la maîtrise opérationnelle, sans parler du moral des troupes engagées parfois sans le savoir dans une vraie guerre, sans légitimité autre qu’un discours mensonger et grotesque sur “le génocide et le néo-nazisme” des Ukrainiens, face à des populations défendant leur terre.

La longue litanie des guerres ne doit pas nous conduire au renoncement et à un pacifisme hors de circonstance. L’effondrement de la France en 1940 a résulté d’une telle mentalité conduisant à “l’apaisement”  par tous les moyens, outre la division du pays et une dénatalité émolliente. La première condition de la liberté est la sécurité et l’heure est donc au soutien à la résistance et à l’aide humanitaire aux populations affectées. Cette totale fermeté requiert également, alors que l’agresseur a recouru à plusieurs reprises à un langage relevant de la dissuasion nucléaire, le maintien minimal de canaux de communication et aussi l’engagement à promouvoir la diplomatie si elle est encore possible.  

Anniversaire d’Hiroshima/ sanctuaire d’Itsukushima © PP

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