La Communauté internationale (1/3): Secrets et Trésors de l’Afrique

Le Négus

          L’expression « communauté internationale » est galvaudée et parfois critiquée. Elle exprime néanmoins un idéal, l’aspiration à des pensées convergentes s’élevant au-dessus des différences et exprimant le bien et un certain sens de la justice. Elle contient l’idée de la réunion et non de la division. Elle s’oppose à la solitude des égoïsmes nationaux. Elle fut associée souvent à l’Organisation des Nations Unies, seule organisation politique mondiale. Malgré les critiques, l’on pouvait dire – en paraphrasant ce que disait un grand politique à propos de la démocratie – qu’il s’agissait de la pire des institutions mais que l’on n’en avait pas trouvé de meilleure.

La communauté internationale n’est pas nécessairement une réalité abstraite, une construction de l’esprit; elle est aussi parfois tangible, faite d’expériences vécues, de rencontres et aussi de rêves qui sont nos logiciels et permettent d’avancer. Cette première partie d’une série de trois publications – à paraître prochainement – constituera donc un témoignage personnel, apporté avec l’espoir qu’il puisse servir aujourd’hui et demain.

Le champ d’activité des Nations Unies est vaste, en dehors de ce qui est le plus visible pour l’opinion publique, à savoir le Conseil de sécurité. C’est cette diversité qu’il me sera donné de découvrir en près de dix années, soit à l’Administration centrale soit dans les divers lieux d’implantation des Nations Unies elles-mêmes ou à l’occasion de missions.

Je commençai par les questions économiques et plus précisément par le domaine de l’agriculture et de l’alimentation couvert par une institution spécialisée principale, la FAO, et plusieurs autres organisations qui lui étaient liées, le PAM (Programme alimentaire mondial) qui se consacrait tout particulièrement à l’aide alimentaire d’urgence, le CMA (Conseil mondial de l’alimentation) et le FIDA qui, sous l’égide de la Banque mondiale, avait une relative indépendance par rapports aux autres précitées même si ceux qui y siégeaient étaient souvent les mêmes experts. Tous ces organismes et organisations se trouvaient à Rome, capitale ouverte sur le Sud et d’autant plus légitime pour traiter des questions de développement. Je me rendis donc dans la ville éternelle au rythme des réunions statutaire de ces instances.

Je prenais très à coeur la FAO. Il s’agissait d’une enceinte permettant aux « pays du Nord », et  aussi à ceux dont les excédents céréaliers étaient dans certains cas considérables, et aux pays du Sud démunis ou frappés par les fléaux, en premier lieu la guerre, d’aborder ensemble les questions du développement agricole. Le problème était complexe et ne se limitait pas à mettre en place des transferts, par exemple sous forme de dotation en nature, qui pouvaient avoir des effets pervers aboutissant à la destruction des productions locales. L’organisation fournissait une expertise considérable aux pays qui en étaient dépourvus et le “label FAO” faisait autorité.

Les représentants des Etats avaient la charge d’orienter le travail de l’institution multilatérale, de le conceptualiser, de gérer ses ressources et d’en décider l’affectation. LEs délégations faisaient donc appel à des équipes mixtes de généralistes et de spécialistes. Pour ce qui était de la France, le Quai d’Orsay s’efforçait d’assurer la coordination et aussi les arbitrages entre le Ministère de l’Agriculture au plus près des intérêts de notre monde rural et  celui de la Coopération et du Développement dont les finalités premières pouvaient sensiblement différer. Ces différences structurelles ne firent pas obstacles à la constitution d’équipes motivées, amicales et très soudées et je n’ai pas le souvenir de différends en leur sein qui eussent été insurmontables. 

Pour couronner le tout, et ce fut une aide considérable, Michel Rocard étant Ministre de l’Agriculture, son intelligence, son ouverture d’esprit et sa passion du développement, devaient grandement faciliter les choses et, plus que cela, être un puissant facteur d’entraînement. De plus, au cours de ces années immédiatement postérieures à l’élection de F. Mitterrand à la Présidence de la République, le Ministère de la Coopération n’était pas seulement celui de l’Afrique – au sens du « pré carré » de la France – et un souffle nouveau l’animait soulevant des passions même au sein de la fonction publique. Ce fut, en tout cas pour moi, un moment privilégié où la diplomatie n’était clairement pas un jeu, fût-elle parfois qualifiée de « Kriegsspiel », ou même simplement affaire d’intérêts abstraits et immédiats.

Ces organisations internationales romaines nous conduisaient sur le terrain, par exemple à l’occasion des conférences régionales de la FAO. Celle consacrée à la zone Moyen-Orient se tint en fait à Chypre en raison du conflit Iran-Irak qui faisait rage. Celle consacrée à l’Afrique, champ d’intervention privilégié des actions de la FAO, se déroula au Zimbabwe. Sur le chemin de Harare, l’étape de Johannesburg, alors que le système d’apartheid était encore en place en Afrique du Sud en ce milieu des années 80, s’avéra déprimante. Il y avait quelque chose du monde anglo-saxon le plus moderne dans le centre de la ville hérissé de gratte-ciel mais l’ensemble était étrange, insupportable.

Si le régime des sanctions internationales avait contraint le pays à se replier sur lui-même, l’enfermement produisait précisément une grande curiosité à l’égard des visiteurs. La gentillesse était égale dans les deux communautés, noire et blanche, encore totalement séparées et la qualité d’étranger permettait de renverser bien des barrières, malgré les inhibitions. Une bourgeoisie semblait émerger au sein de la communauté noire, mais l’écrasante majorité de cette dernière quittait dans la soirée le centre de la ville pour regagner par autobus les « townships ». Johannesburg se vidait, comme si Manhattan devenait déserte en fin de journée. Il était temps d’écourter cette expérience désolante, cette « Saison blanche et sèche » (Dry White Season), décrite par l’écrivain sud-africain André Brink, pour gagner au plus vite l’ancienne Rhodésie.  

         

Victoria Falls par David Trickett, Harare

L’hiver austral n’était pas la saison des bougainvilliers et des jaracandas en fleurs mais ces hauts plateaux apportaient une plus grande douceur qui n’était pas que climatique. Le pays avait en effet déjà évolué vers un pouvoir où la minorité ne dominait plus sans partage. Harare me plut d’emblée. J’ai d’ailleurs toujours aimé, en tous lieux, la sensation que procurent les highlands quelle que soit leur élévation, au Kenya, en Ethiopie ou encore au Vietnam. J’appréciais la distance qu’ils semblaient donner par rapport à l’agitation du monde, ce sentiment de calme auquel ils contribuaient.

En comparaison des tensions profondes ressenties en Afrique du Sud, Harare avec ses grandes avenues un peu désertes et alors surdimensionnées, peu urbanisée et proche de la nature paraissait provinciale et paisible dans la lumière très pure de la saison. Des réfugiés mozambicains épars, ayant fui des violences, qui étaient à la recherche d’un emploi, rappelaient néanmoins que nous étions dans l’oeil d’un cyclone marquant l’ultime fin des empires coloniaux et le passage d’un monde à l’autre. L’heure de Frédéric de Clerc, parfois qualifié de « Gorbatchev de l’Afrique australe », viendrait bientôt. Mais le Zimbabwe avait pris de l’avance, peut-être parce que la séparation des communautés n’y avait pas été institutionnalisée et aussi sans doute parce que les enjeux géostratégiques y étaient moindres.

La conférence régionale de la FAO pour l’Afrique était la première à laquelle je participais sur le terrain. Nous pouvions dès lors confronter nos réflexions, nos idées sur le développement et les concepts élaborés à Rome dans des cénacles relativement aseptisés avec la réalité. Tous nos collègues africains, partenaires essentiels de cette vaste entreprise en faveur du développement étaient là pour nous éclairer, nous interroger mais surtout nous apprendre. Le pays, où l’agriculture était sophistiquée et diversifiée, se prêtait au mieux à cette expérience. Ministres blancs et noirs de l’ancienne Rhodésie siégeaient déjà ensemble à la tribune. Eux aussi débutaient, alors que j’étais quelque peu intimidé par le premier discours que je devais tenir au nom de mon pays dans une enceinte internationale. Leur présence augmentait le sens de ma responsabilité du moment mais elle m’encourageait aussi. Il n’était pas possible de les décevoir. Ce discours d’Harare devait inaugurer une période professionnelle heureuse et enthousiasmante. 

L’Afrique de l’Est et australe que je devais parcourir pendant quelques années était grandiose. Il faut le dire et parler de telles beautés. Des troupeaux considérables d’éléphants de Hwange National Park, aussi grand que la Suisse, où l’on atterrissait sur une piste entaillée dans la forêt, aux chutes du Zambèze, larges de près de deux kilomètres et deux fois plus hautes que celles du Niagara, dont le grondement faisait trembler le sol qu’avait arpenté Livingstone, au plateau éthiopien et aux gorges du Nil Bleu jusque’à la calotte glacière du Kilimandjaro, alors encore préservée, qui émergeait au petit matin d’une brume intense au-dessus de la savane, tout était émerveillement. 

Il faut conserver ces images et sensations provoquées par une nature surpuissante, riche en espèces et peuplée d’une humanité passionnante, d’une sorte d’Eden à redécouvrir ou à rétablir qui avait sa cohérence et était un monde en soi. Nous nous préoccupions de l’agriculture, mais cette activité humaine essentielle ne pouvait être dissociée de l’état de nature et de sa préservation. Il y allait de l’équilibre écologique et aussi de notre propre sérénité. Nous réalisions que l’entreprise prométhéenne d’un monde entièrement façonné par l’homme ne pouvait conduire qu’au désastre pour la création tout entière. 

L’Afrique, ce fut aussi le Kenya et l’Éthiopie à l’occasion d’autres conférences. J’accompagnai ainsi la Ministre Yvette Roudy à la Conférence mondiale de la Femme de Nairobi. J’étais tout particulièrement chargé au sein de la délégation de veiller à ce que soit évitée toute dérive dans les débats sur des sujets extérieurs à l’ordre du jour et sensibles pour nous, en particulier la mise en cause de notre pays pour la poursuite des essais nucléaires. La conférence fut d’un grand intérêt tant le nombre de femmes remarquables, connues ou non, était grand. Défilèrent ainsi à la tribune la fille de D. Reagan, l’ancienne Présidente du GRP vietnamien Mme Binh ou encore la première cosmonaute soviétique Valentina Terechkova. 

Au sein de la délégation française figurait la veuve du Président chilien Salvador Allende alors que le hasard nous avait placés dans l’immense salle des séances plénières à proximité immédiate de la délégation officielle chilienne. Mme Allende, par sa seul présence, semblait faisait ressurgir un passé douloureux pour beaucoup et honteux pour cette représentation gouvernementale qui était tétanisée. Car c’était Mme Allende qui était du côté du droit, ce qui lui donnait une force morale immense dans un tel cadre. C’est l’honneur de la France de l’avoir invitée.

Je ne garderais pas un souvenir précis des débats de Nairobi, polarisé que j’étais sur ma mission spécifique, mais la conférence fut un moment fort d’un grand mouvement en marche. Elle illustra ce à quoi pouvaient servir les Nations Unies, cadre irremplaçable, comme l’est chaque année à New York l’Assemblée générale, pour se rassembler autour de sujets majeurs. L’expérience de la COP 21 à Paris en a été une illustration plus récente. Toutes proportions gardées, les Jeux olympiques procurent aussi des expériences comparables dues au rassemblement physique de personnes autour d’un idéal et de grandes passions. Il y a un bonheur à être ensemble, quitte à être en compétition ou à s’opposer, fût-ce vivement, dans des discussions en essayant de promouvoir sa vérité. 

Avec de telles expériences, il est difficile de ne pas avoir l’Afrique dans la peau. Mais doit-on parler de l’Afrique ou des Afriques? En effet je découvris sur le continent un pays particulier qui était un monde en soi, une sorte d’Empire du milieu. Il était d’ailleurs encore un empire peu avant que je ne le visite: l’Ethiopie. Cette découverte s’accomplit à l’occasion d’une mission de nature plus politique que les précédentes au siège de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) à Addis-Abeba. Comme dans le roman écrit par mon collègue et ami Jacques Boutet, disparu prématurément, je me sentais aussi jeune diplomate sur les traces de Raimbaud.

Mais restons-en à cette mission. L’OUA était alors une organisation qui pesait dans le système international, alors que la présence coloniale et celle de troupes étrangères – dont 50.000 Cubains -, pour lesquelles le continent était un terrain d’affrontement, approchait de son terme. Et puis, ayant encore la responsabilité des questions agricoles et alimentaires dans le cadre des Nations Unies, il s’avérait que l’immense Ethiopie, ex-empire somptueux à certains égards et gouvernée en ce temps-là par le colonel Menguistu, était alors en proie à la sécheresse et à la famine.

Quelle ne fut pas ma surprise quand l’effet de l’altitude – Addis est en effet à 2.500 m – et surtout une pluie intense me réveillèrent au cours de ma première nuit ? Les images de populations faméliques, déplacées avec leurs maigres troupeaux, à la recherche d’eau pour leur survie, que véhiculaient alors les media correspondaient cependant bien à la réalité de la terrible famine qui frappa le pays au début des années 80. Mais en fait, les disparités régionales étaient considérables et s’accompagnaient d’une grande variété climatique dans le pays. La province de Shoa, au centre de laquelle se trouve la capitale Addis-Abeba, avait  à elle seule une superficie d’environ 80.000 km2 et étant établie sur des hauts-plateaux, elle est relativement bien arrosée. 

C’est dans cette région que le Nil Bleu entaille les hauts plateaux pour en faire des gorges vertigineuses avant de rejoindre le Nil Blanc au Soudan. En chemin vers les gorges, l’on rencontrait des cavaliers chevauchant des montures chamarrées ayant eux-mêmes les épaules recouvertes d’une étole chatoyante leur donnant malgré le mouvement une attitude hiératique et quasi religieuse.

Ces images étaient hors du temps, en tout cas du nôtre, et même au-delà de notre imagination. Mais la Province de Shoa connaissait aussi ses duretés. La pression démographique qui pesait sur la capitale en était un exemple. Comme ailleurs en Afrique, l’accès au bois de feu, de plus en plus rare, était vital pour les population. A Addis, l’extension de la superficie de la ville qui coïncidait avec la croissance de la multitude, imposait aux habitants d’effectuer de manière quotidienne des déplacements pédestres, de plus en plus lointains et harassants, aux fins d’approvisionnement. Il fallait ainsi accéder aux hauteurs de la ville, franchir un col de plus de 3.000 m et s’engager profondément sur le haut-plateau. 

L’Ambassade était installée au coeur de cette ville faite de collines et terrasses, à mi-hauteur. Au XIXème siècle l’empereur Menelik II avait offert à la France un vaste terrain de 42 ha pour son implantation diplomatique. Les eucalyptus y avaient grandi pour atteindre des tailles considérables de plusieurs dizaines de mètres. Il était fortement déconseillé de traverser le « compound »  à pied de nuit en raison de hyènes qui y rodaient. L’Ambassade elle-même émergeait dans la partie la plus élevée du terrain qui était en pente. L’enceinte, faite d’un haut mur, avait été fragilisée par les ans et laissait apparaître en quelques endroits des trous béants. Cela donnait un accès, d’ailleurs autorisé une fois par semaine, à des habitants d’un village voisin qui venaient y cueillir du bois de feu. Tel était le spectacle que l’on pouvait voir de manière récurrente à partir de bureaux et de salles de réunions. Il y avait là comme une résurgence de notre Ancien régime sur des terres seigneuriales africaines. Cette tolérance était bien naturelle et contribuait à limiter la déforestation des alentours d’Addis – dont se souciaient d’ailleurs les organisations internationales compétentes.  Elle constituait de plus un juste retour des choses s’agissant de terres octroyées à la France.

De la Chancellerie diplomatique, d’où l’on pouvait voir ces scènes sorties du Moyen-âge, l’on n’entendait plus comme autrefois rugir le lion de l’empereur. Ce dernier avait été renversé en 1974, une dizaine d’années auparavant, mais son souvenir restait proche et les pratiques nouvelles du pourvoir, teintées de soviétisme, avaient emprunté à la tradition impériale. Comme dans l’ouvrage « The Emperor »  de Ryszard Kapusćinski, dans lequel l’ancien correspondant de la presse polonaise relate sa recherche, après la révolution, de proches disparus de l’empereur, je partis à Addis avec pour seul viatique une lettre destinée à l’ancienne présentatrice du journal d’information de l’unique chaîne de télévision de l’époque. Avait-elle survécu à tous ces bouleversements ? Si oui, où se trouvait-elle et que faisait-elle désormais? 

Il ne s’agissait pas d’enquêter sur la fin d’un règne, qui avait été la fin d’un monde, mais simplement d’aider à renouer les fils d’une histoire personnelle pour laquelle j’avais été mandaté à titre amical. Même s’il s’agissait de chercher une brindille dans une meule de foin, je parvins à mes fins après bien des péripéties. Une rencontre eut lieu avec une belle et élégante Erythréenne, je luis tendis ma lettre et elle m’en remis une en retour. Je fus frappé par sa sérénité apparente et l’absence de peur visible dans l’attitude et les propos. Elle ne travaillait plus à la télévision et avait manifestement connu une longue traversée du désert. Ses nouvelles fonctions lui avaient permis d’effectuer quelques voyages dans des « pays frères » au cours des années précédentes. Mariée à un avocat, membre de la famille impériale, mais issue elle-même d’un milieu beaucoup plus modeste, elle avait pu aider son mari – et peut-être même le sauver – au  cours des « événements ». 

En réalité, même si elle ne l’expliquait pas clairement elle-même, les dernières années de Hailé Sélassié avaient été complexes, voire confuses. En butte lui-même aux ultra-conservateurs, grands propriétaires terriens, présents au Palais mais qui voulaient maintenir leurs pouvoirs dans les provinces, l’empereur avait fait appel à une jeunesse éduquée issue de milieux modestes. Ses représentants avaient d’ailleurs été haïs par ls dignitaires. Au cours des dernières années, avant la dégradation finale et la prise de pouvoir par un Comité militaire – le Dergue -plusieurs courants antagonistes avaient coexisté jusqu’au sommet du pouvoir, encouragés même tour à tour par un empereur refusant de trancher à moins qu’il n’en soit devenu incapable en raison de son âge. Les partisans de la manière forte étaient conduits par la fille de l’empereur  tandis que les réformateurs, voyant venir la catastrophe, en appelaient d’urgence à des transformations radicales.

Mon interlocutrice, héritière à la fois de l’Empire et de la Révolution – dans cet ordre qui est contraire au nôtre -, avait pu observer un pays écrasé sous l’autoritarisme des puissants, en proie de manière récurrente aux pires famines, qui finissait par donner libre cours à des accès de violence extrême. Ces soubresauts brutaux avaient même fini par gagner la capitale mais il était impossible d’imaginer une cosmogonie dont le Roi des Rois ne fût pas le centre. De ce fait, la révolution s’était infiltrée au Palais et elle s’était avancée d’abord masquée, au nom du monarque, qui l’avait même parfois soutenue si elle pouvait apporter du bien au pays. Mais les arrestations s’étaient multipliées au sein de la Cour, dans des proportions de plus en plus massives n’épargnant que l’empereur et quelques rares fidèles, insignifiants. Après sa déposition, le Négus était resté au Palais paré encore de quelques attributs de son pouvoir d’antan. L’étoile était morte mais brillait encore de quelques feux. Peut-être H. Sélassié pensait-il encore gouverner, du moins dans les limites d’un exercice théâtral de la puissance qui avait été la caractéristique de la phase ultime de son imperium.

Dans ce contexte d’une extrême complexité et opacité, où s’était située mon interlocutrice? Avait-elle été promue avec la jeunesse talentueuse des classes sociales montantes destinées à contenir les féaux ? Son mari avait-il été l’un de ces libéraux réformateurs car la famille impériale, vaste tribu, en avait compté quelques-uns? Ses origines érythréennes l’avaient-elles épargnée de l’affrontement féroce circonscrit principalement au peuple Amhara dominant depuis le XIIIème siècle? La montée en puissance des Tigréens, à partir de 1974, serait d’ailleurs une révolution dans la révolution. Je ne pus recueillir que des éléments partiels de réponse mais une explication globale existait-elle vraiment?

Je n’avais fait qu’entrouvrir une porte qui se referma plus tard de manière hermétique. L’expérience des donateurs internationaux dans le pays n’était-elle d’ailleurs pas du même ordre? L’ampleur des problèmes n’engloutissait-elle pas les meilleures bonnes volontés?  Trente ans après, cet Empire du Milieu m’est aussi méconnu et peu compréhensible. Le conflit érythréen puis celui du Tigré, défraient parfois l’actualité par bribes, s’apparentent à des guerres de Cent Ans échappant à nos repères temporels contemporains. Est-il donc possible qu’à l’heure de la globalisation un pays puisse vivre hors du monde alors que son histoire est aussi la nôtre?

La mission suivante aurait dû se dérouler en Angola où le terrible conflit entre le MPLA du Président Neto et le mouvement l’UNITA de Jonas Savimbi, soutenu notamment par l’Afrique du Sud, avait perdu en intensité au fur et à mesure des évolutions géopolitiques dans le monde. Je ne sais ce qui me retint de ne pas céder à l’attraction que suscitait la seule baie de Luanda ? Si une page était à l’évidence déjà tournée en Afrique, ce n’était pourtant pas l’intuition que de grandes choses allaient désormais se passer ailleurs qui me conduisit à Manhattan sur les bords de l’East River. La dialectique du hasard et de la nécessité? 

     

Etole de cavalier, Ethiopie, détail, collection particulière © PP

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