Beauté du voile

La beauté du diable © PP

          La question du voile charrie avec elle, dans le plus grand désordre intellectuel, de nombreuses autres questions telles que l’Islam, l’immigration, l’islamisme voire le terrorisme. Elle fait irruption de manière périodique et quasi compulsive dans le débat politique en France, a fortiori au cours d’une campagne pour l’élection présidentielle. 

Ces accès de fièvre donnent généralement lieu à une surenchère au nom d’une laïcité souvent mal comprise, étroite et elle-même parfois intégriste. Si le sujet n’est pas propre à la France, on peut penser que son évocation y est sans doute aussi le révélateur la catharsis d’un traumatisme plus ancien, refoulé, associé tant à la souffrance subie qu’à celle exercée sur d’autres lors de la décolonisation.

Le débat sur le voile peut consister en échanges improductifs, confus et frustrants, mais il peut aussi nous entraîner plus loin dans la réflexion sur des questions sensibles, importantes et incontournables. Il ne s’agit pas ici d’affirmer une expertise mais simplement d’inciter à faire preuve de nuance et de modération.

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Disons le nettement, lorsque le voile – qui revêt diverses formes jusque’à la burka – est une manifestation de la ségrégation de la femme et de sa soumission, il pose problème dans nos sociétés européennes. Celles-ci doivent veiller notamment à ce que les jeunes filles n’en souffrent pas dans leur éducation, en particulier à l’école et dans leurs activités sportives.Tout le reste, qui relève de la tradition, d’une expression identitaire, voire d’une mode, et ne correspond pas à une aliénation au sens de la séparation, est tolérable et demande finesse et doigté dans l’application des règles.  

Le voile est souvent une expression identitaire, dans un monde où les sociétés comme les individus sont en perte de repères, tout autant qu’un signe d’appartenance religieuse. La France a connu de multiples manifestations identitaires au cours des décennies écoulées. Prenons le seul exemple des mouvements régionalistes bretons, corses ou occitans dans un pays à la fois hyper-centralisé et perçu comme étant sur la voie d’un nivellement lié à une modernisation exponentielle. Souvenons-nous de la dérive, en l’occurence d’ailleurs très grave, de certains jeunes Arméniens de la troisième génération du milieu des années 70 à celui des années 80..

Le réflexe identitaire n’est pas que le signe d’une modernisation trop rapide, il peut se produire aussi dans des sociétés où celle-ci peine à se réaliser et où tous les modèles ont échoué, celui de l’immédiate décolonisation, puis du socialisme d’inspiration soviétique, enfin d’un capitalisme embryonnaire et trop inégalitaire. Ce phénomène n’a-t-il pas été le terreau fertile de ce que l’on a appelé le « printemps arabe »?

Stigmatiser l’islam pour des signes religieux ostentatoires manque de clairvoyance au regard de ce qui précède et est quelque peu injuste si l’on met le phénomène en perspective. La laïcité est effectivement synonyme d’une attitude de discrétion par rapport aux autres croyances. Tel n’a pas été le cas à l’époque du catholicisme dominant en France, il y a encore une cinquantaine d’années, où soutanes des prêtres, cornettes particulièrement visibles des bonnes soeurs, contraintes vestimentaires des pratiquants et défilés grandioses dans l’espace public étaient la règle. L’Islam reste très minoritaire en France mais il inquiète parce que la société s’est sécularisée, ce qui veut dire déchristianisée. La raison principale pour laquelle certains ont peur d’une autre foi est qu’ils ne croient plus eux-mêmes en rien. Tel est peut-être là le sens du fameux: « N’ayez pas peur! » du Pape Jean-Paul II.

Dès lors, l’ultime refuge peut se situer dans une laïcité qui n’est plus la règle suprême du vivre ensemble, héritée de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, mais une ultime défense dans des tranchées et se traduit par un sectarisme tous azimuts, y compris à l’égard de communautés chrétiennes désormais affaiblies. La nouvelle église sans spiritualité d’une laïcité dénaturée, car devenue intolérante, fait courir le risque de ressusciter un état d’esprit qui est celui de « guerres de religion »  que l’on croyait disparues. Celles-ci ont été sans doute l’une des pires abominations de l’histoire de France. La révocation en 1685 par Louis XIV de l’édit de Nantes – qui était un édit de tolérance de Henri IV ayant mis un terme à plus de 35 ans d’affrontements entre catholiques et protestants – fut pire qu’un crime, une faute. L’intolérance française y a trouvé sa source outre l’émigration alors des Huguenots, véritable élite du pays. La France idéalisée des cathédrales, ce sont aussi les dragonnades.

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Le voile nous entraîne loin dans l’histoire, mais le détour n’est pas inutile qui devrait nous conduire à relativiser le phénomène et à le peser sur la balance du pharmacien. Au siècle de Louis XIV, le danger était censé être intérieur, il serait aujourd’hui plutôt présenté comme alimenté de l’extérieur et recèlerait le péril du communautarisme, c’est-à-dire d’une désagrégation du pays. 

Mais à la fin du XVIIème siècle, la France s’est vidée d’une partie de sa substance dont a bénéficié notamment de la ville de Berlin pour se développer. A l’ère de la mondialisation, la France se refermerait sur elle-même et considèrerait que le voile est le signe d’influences extérieures délétères? Mais c’est la fermeture, contre nature et contre l’histoire, qui provoquerait la désagrégation. La France, qui n’appartient à personne, est d’abord une idée qui en fait sa grandeur et cette idée est l’universalité. Qu’elle y renonce et elle sera perdue. Il est triste d’observer dans le débat public la résurgence d’une France du passé, sinistre, qui sent le rance. Elle ne doit pas passer.

Le Grand Roi a su préserver son modèle monarchique, mais c’est précisément celui-ci, amendé par le centralisme jacobin, qui est en cause aujourd’hui, quels que soient les gouvernements en place. Les régions étouffent, les énergies sont bridées et anémiées. Paris, ville sublime est en même temps, depuis longtemps, un cancer de la France. L’enfermement, la recherche pathologique d’une pureté originelle qui n’a jamais existé, leur seraient fatals. L’avenir n’est sans doute pas plus dans une monarchie républicaine, mais dans un véritable régime présidentiel de séparation des pouvoirs et dans un engagement renouvelé, ce qui veut aussi dire adapté, un projet européen. Tels sont les vrais enjeux.

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Revenons au voile. Où fait-il vraiment problème sur le continent européen? En France? pas plus qu’ailleurs en réalité, mais certains rendent le débat hystérique. Ils oublient que leurs mères portaient un fichu et se couvraient la tête en maintes occasions; ils ne voyagent pas assez pour voir les jeunes femmes russes, apprêtées comme des babouchkas dans les églises, en particulier pour la Pâque orthodoxe; ils ignorent ces femmes élégantes des pays du Golfe disant adorer Paris mais mieux se sentir au Royaume-Uni où on ne les montre pas du doigt; ils oublient que les Sikhs y conservent toujours des signes distinctifs ou plus récemment que des hôtesses des Jeux olympiques de Londres 2012 remettaient voilées les médailles devant des milliards de téléspectateurs; ils n’ont jamais rencontré à Kaboul, encore sous présence américaine et occidentale, ces jeunes femmes pourtant éduquée des villes qui se couvraient la tête, y compris lorsqu’elles voyageaient à l’étranger; ils n’ont peut-être pas eu l’occasion d’admirer l’inventivité des femmes de Bahrein et même d’Arabie Saoudite faisant de leurs abayas un vêtement suscitant les réserves inquiètes de la police des moeurs.

Oui, il est vrai qu’il ne faut pas que le voile isole, ostracise et bride tout développement personnel. On peut essayer de comprendre qu’il exprime dans certains cas une pudeur et qu’il donne un sentiment de protection. Enfin, il peut également s’avérer correspondre à la fois à une recherche d’identité et à une esthétique et, plus que cela, à l’expression d’une féminité dont nous n’avons même plus conscience. Il sublime alors et l’on peut parler de la beauté du voile.

 

Photography by Kevin Kling © PP

🔴🟣 LA POLÉMIQUE DU VOILE 🔴🟡

     La publication de la “Beauté du Voile” a coïncidé avec une polémique, dont fait état notamment le journal Le Figaro, concernant l’affichage sur un panneau, par une Association de la ville de Nantes à l’occasion du Mois de la Femme – et peut-être avec le soutien de la Mairie -, d’une photo de femme portant un Hijab. Il est indiqué que la photographie proviennait d’une exposition « Visages de Nantaises » sur les parcours d’habitantes des la Ville de Nantes en 2021.

Si la polémique semble tout autant porter sur le soutien apporté par la ville de Nantes que par la photographie elle-même, elle illustre bien l’hystérie d’une partie de la classe politique française relayée sans prise de distance par les media.

La femme incriminée s’est-elle livrée au trafic de drogue? A-t-elle utilisé une Kalashnikov dans les quartiers Nord de Marseille? Non, elle vit à Nantes. Son seul crime est-il de porter un voile et non pas une tenue traditionnelle de la Bretagne voisine? Sa région française, c’est le monde.

Regard persan © PP

⚪️⚪️ LETTRES PERSANES ⚪️🟥

           Ces dernières publications relatives au voile ont suscité quelques réactions dans le monde musulman dont il est honnête de rendre compte. La perception de l’intérieur d’une société islamique chiite, au vu des seuls commentaires enregistrés qui ne constituent pas un sondage de valeur scientifique, s’orientent dans deux directions principales.

Le premier sentiment est celui d’une inquiétude face à ce qui peut apparaître comme une trop grande tolérance pour le voile. Il est ainsi écrit: “à mon avis et celui de nombreuses femmes iraniennes qui sont dans l’obligation de le porter, le Hijab n’est pas du tout une belle chose et ne fait que limiter et entraver notre progrès. Nous sommes aussi des être humains et nous aimons nous habiller comme nous le voulons et apparaître librement dans la société “.

Afin de lever un malentendu, il doit être clair qu’il ne s’agit aucunement d’encourager au port du voile mais précisément de plaider pour la liberté et la défense de celle-ci. Notre interlocutrice en convient d’ailleurs qui fait écho à cette préoccupation en estimant  “qu’il n’y a aucun problème à choisir le Hijab consciemment et volontairement”.

Le second sentiment, suscité par des campagnes et polémiques sur la question, est celui de l’opprobre dont nous frapperions une société musulmane qui n’est pas aussi unidimensionnelle que nous pourrions le penser et où les aspirations à la liberté sont extrêmement fortes en profondeur. 

L’opinion sur le voile, en l’occurence le Hijab, qu’elle soit d’ailleurs positive ou négative, serait une seconde punition ou tout au moins une blessure à l’amour-propre de chacun pour sa propre identité toujours complexe. Il est affirmé que le voile ne saurait toujours être assimilé à une application de la loi religieuse mais relève bien souvent de traditions culturelles (cf. “If I live in a very cold area, I will cover my head and protect my body from freezing…in a very sunny day I might protect my skin to avoiding cancer…“.

Le Hijab n’est d’ailleurs pas assimilé entièrement à l’Islam par nos interlocutrices mais à une version rigoriste de celui-ci (cf.  “Islam invites people to thinking wisely…Hijab or Veil became a frightening strong law for women…”).

Il faut laisser la conclusion à ces Lettres persanes: “Dress is dress, the real Hijab comes from insight and thoughts… insight needs to be improved in the whole world...”. Le message est clair, le Hijab peut aussi protéger la libre pensée, les plus grands rêves. La liberté est en fusion, comme le volcan sous la glace.

Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà” écrivait un grand philosophe français. Ce qui est un instrument d’oppression peut aussi l’être de la liberté. La ligne de faîte se situe aussi à l’intérieur d’une même âme.

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