Joe Biden : La Révolution américaine au Bal des Debs

Dance Floor du Monde nouveau © PP

Joe Biden est un jeune Président. Il vient à peine d’accomplir ses premiers Cent jours dans ses nouvelles fonctions, durée qui est une sorte de mètre étalon de l’histoire politique. Le « Vol de l’Aigle » s’était arrêté à Waterloo, tandis que Joe Biden achève la première phase de son parcours à un rythme échevelé après un départ plutôt hésitant. Le nouveau Président des Etats-Unis est aussi un ancien débutant qui fait ses premiers pas et l’on ne sait jamais si un fidèle et même brillant second fera jamais un vrai numéro un. Quelles impressions peut-on dès lors retirer des premières déclarations et décisions? quelles orientations et même tendances lourdes se dégagent à l’orée du mandat présidentiel?

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Si l’on s’en tient aux débuts, ceux-ci ont été quelque peu hésitants et lents. La première conférence de presse est intervenue tardivement; au sens propre, le Président a trébuché pour monter à bord de Air Force One, comme il l’a fait, d’une autre manière, en qualifiant abruptement son homologue russe à l’encontre des usages diplomatiques.

Alors que l’on avait pronostiqué une présidence s’attachant, tout au moins dans un premier temps, à rechercher des consensus en interne et à promouvoir la coopération internationale notamment avec les alliés traditionnels, l’on a assisté à un démarrage ne correspondant pas en tous points à ce schéma préétabli. Il faut d’ailleurs toujours se méfier des « papesde transition » qui peuvent réserver des surprises et le nouveau chef de l’exécutif a d’ailleurs déjà déclaré qu’il envisageait de se présenter pour un second mandat.

Comme de tradition, le nouveau président a été très rapidement testé en début de mandat sur ses capacités de réaction et il a répondu de manière à garantir sa crédibilité. Les frappes sur des éléments pro-iraniens en Syrie, en réponse à des attaques subies par des forces américaines en Irak, en sont une illustration. Dans le cas d’espèce, il ne pouvait en être autrement et d’ailleurs il doit être bien clair que notre solidarité transatlantique continuera à s’exprimer dans de telles situations et surtout qu’elle sera sans faille sur la question névralgique du programme nucléaire de l’Iran. Comme l’a déclaré solennellement le Président de la République devant le Congrès, lors de sa visite d’Etat aux Etats-Unis sous la précédente administration: « l’Iran n’aura pas l’arme nucléaire, ni aujourd’hui, ni demain, jamais ».

Les premières tensions survenues en tout début de mandat avec la Russie ne peuvent s’expliquer uniquement par un mot déplacé, quelle que soit l’idée que l’on se fait des choses. Sur la plan intérieur, il a pu s’agir pour le nouvel élu de se montrer ferme en prenant à contrepied son prédécesseur sur un terrain où ce dernier avait semblé l’être beaucoup moins.

Au plan externe, l’on peut s’étonner qu’une Amérique voulant affirmer à nouveau son leadership s’en prenne à une puissance jugée aujourd’hui affaiblie pour obtenir des gains que l’on peut qualifier de faciles.  L’exercice consistant à se mesurer au nouveau challenger dans l’ordre mondial a été quant à lui différé ou délégué même si l’on peut pronostiquer sans risques qu’il ne manquera pas de se produire.

Le terme incriminé,  auquel a eu recours le Président Biden, surprend tout de même venant d’un homme de sa génération qui connaît trop bien la réalité des interventions militaires américaines depuis les années 60 et dont un fils aujourd’hui disparu a combattu en Afghanistan. Car les réalités du présent, quelles qu’elles soient, font aussi ressortir celles d’un passé pas si éloigné que cela.

C’est l’assassinat en 1963 à Saïgon des frères Diem, dont l’un était le Président en exercice du Vietnam du Sud, au profit d’une junte militaire, et cela quelques semaines avant la tragédie du 22 novembre à Dallas; c’est l’engagement militaire massif au Vietnam, avec le cortège d’atrocités que l’on connaît sous la présidence de L. Johnson; c’est la guerre en Irak de deux  Présidents Père et fils à un peu plus de dix ans de distance, celle des tapis de bombes sans discrimination en 1991 – malgré une apparence de jeux vidéo – avant l’intervention de 2003 suivie de sanctions qui a provoqué une tragédie humanitaire tout en renforçant finalement la dictature de S. Hussein; c’est R. Nixon et H. Kissinger oeuvrant pour mettre fin à la guerre du Vietnam – ce qui aboutira aux Accords de Paris de1973 – mais ayant fait précéder cet ultime épisode de bombardements massifs sans précédent sur le Nord afin de briser l’échine des Vietnamiens; c’est la tentative de destruction secrète, par tous les moyens notamment la déforestation, de la piste Ho Chi Minh dans sa partie cambodgienne qui fit écrire à l’historien W. Shawcross son célèbre ouvrage  publié en français sous le titre : « Une tragédie sans importance » (« Sideshow : Kissinger, Nixon and the Destruction of Cambodia », 1979). La liste est longue, qui correspond à une implacable logique de puissance, et l’on pourrait aussi dresser aussi celle des horreurs des guerres coloniales et des conflits par tiers interposés dans le cadre de l’affrontement des blocs au cours de la guerre froide.

On peut comprendre dès lors que le Président Obama n’ait pas voulu se conformer au « manuel de Washington », sorte de doctrine non écrite sur le recours aux moyens militaires s’imposant à tout Président américain, et qu’il ait finalement renoncé en 2013 à sanctionner l’emploi d’armes chimiques en Syrie écartant ainsi le risque d’une nouvelle aventure militaire alors q’il avait été élu pour mettre un terme aux interventions en Irak et en Afghanistan. Il est possible que le Président Biden soit le continuateur de cette politique. Le retrait définitif d’Afghanistan  – après 20 ans de présence et 2.300 victimes américaines dans le conflit – négocié par l’administration précédente pour le 1er mai a été désormais fixé au 11 septembre prochain, signifiant par cette date qu’une boucle est bouclée et laissant aussi la possibilité d’un retrait plus ordonné incluant les alliés selon le principe: « In together, Out together ». 

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Joe Biden exprime dans ses premières attitudes une forme de classicisme, dans la tradition démocrate. Il sera aidé dans sa tâche par une Dream Team de politique étrangère de tout premier plan et très expérimentée, comme peut-être aucune administration n’en a jamais connu, avec J. Kerry, A. Blinken, W. Burns, sans oublier R. Malley pour le Proche et Moyen-Orient – déjà présent aux côtés de B. Clinton – et naturellement la Vice-Présidente K. Harris dont la fonction comporte d’importantes tâches de représentation extérieure.

Ce classicisme, mis à mal bien avant D. Trump par l’administration Reagan, s’est déjà traduit par un retour à la diplomatie multilatérale. Un terme a immédiatement été mis par executive order à la procédure de sortie de l’OMS ainsi qu’a été prise la décision de réintégrer l’Accord de Paris sur le climat. Le nouveau Président et son équipe ont montré du talent pour constituer des sortes de « coalitions thématiques » à géométrie variable: dans la lutte contre le Covid, les Etats-Unis sont désormais en mesure d’exporter massivement des vaccins dans des parties du monde qui en ont cruellement besoin; dès avant la dégradation marquée et visible de la situation sanitaire en Inde, il avait été décidé que les Etats-Unis et le Japon financeraient la production de vaccins qui serait réalisée en Inde et que l’Australie assurerait la logistique d’une distribution couvrant la zone asiatique et pacifique. Quels que soient naturellement les intérêts sous-jacents, y compris économiques, l’on ne peut qu’être admiratif devant une telle réactivité et ingéniosité dans un laps de temps aussi bref. Le classicisme, cela peut-être non pas le retour au bon vieux « duopole » datant de l’époque soviétique, mais tout de même la préservation d’un dialogue substantiel et constructif entre les Etats-Unis et la Russie dans les affaires politico-militaires et tel est d’ailleurs l’intérêt de Washington. Ainsi J. Biden a-t-il décidé de proroger pour cinq ans le Traité New Start qui demeure le seul sur les armes stratégiques entre les deux pays.

L’issue du scrutin présidentiel aux Etats-Unis a suscité assez largement en Europe le soulagement et ses responsables ont été nombreux à relever le changement de ton et de méthode dans les contacts transatlantiques. La Realpolitik demeurant prépondérante dans des relations entre Etats qui demeurent dominés par les intérêts, il convient naturellement de rester prudents. La Chancelière allemande, qui avait été parmi les premiers à saluer l’arrivée à la Maison Blanche de J. Biden, en avait dans le même temps appelé à plus de responsabilité de l’Europe dans le domaine politique et militaire.

La Russie n’a pas été nécessairement la cible ultime de termes à l’emporte-pièce auxquels a eu recours le nouveau Président à son encontre. L’Europe peut en effet se sentir aussi d’autant plus concernée que le sujet des relations avec Moscou y est très contentieux et qu’une ligne de partage passe même à l’intérieur de plusieurs Etats du continent et non des moindres. Il pourrait ainsi s’agir pour Washington de séparer avant de regrouper autour de soi pour d’autres combats. Dans le même temps, l’OTAN discute de son côté d’une stratégie collective envers la Chine. Quand au Royaume-Uni,  qui veut se poser à nouveau pleinement dans le rôle du plus fidèle second, il a fait des déclarations sur le doublement de ses têtes nucléaires, ce qui a provoqué une réaction immédiate de Moscou. La relance, toutes proportions gardées,  d’une course aux armements dans l’esprit d’un R. Reagan, qui avait rendu exsangue l’Union soviétique avec son projet de « guerre des étoiles », ne peut qu’y susciter des visions  cauchemardesque. Pour l’Europe, et non pas uniquement l’Allemagne il faut le souligner, c’est le projet du gazoduc Nord Stream 2 qui peut être affecté par ces évolutions et le spectre des lois extra-territoriales va agiter à nouveau le continent.                                                                                           

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Il y a de nombreux domaines où J. Biden devra innover, même s’il se résoudra sans doute en maintes circonstances « sur des pensers nouveaux à faire des vers antiques ». Quid de la Chine et de l’économie mondiale, défis majeurs ?

C’est ainsi que le nouveau Président a semblé, dans ses premiers pas, se fier à son ADN démocrate, qui intègre la « diplomatie des valeurs ». Il s’est clairement dissocié de son prédécesseur dont il avait déjà déploré les errements (« It  is the moment we began to lose our legitimacy around the world »). Ce que l’on a appelé le »Kashoggi Ban » – imposant des sanctions sur 76 Saoudiens à l’exception il est vrai du Prince héritier – s’est inscrit dans cette ligne; de même ont été prises des sanctions contre des responsables russes, mais non pas contre le Président Poutine, dans le cadre de l’affaire Navalny. La reconnaissance, lors du jour anniversaire du 24 avril, du génocide arménien, était un acte attendu depuis longtemps par toute une communauté mais il n’en est pas moins audacieux au-delà de celle-ci et peut constituer un message fort adressé à des régimes autoritaires à l’égard desquels les Etats-Unis se sont montrés parfois complaisants pour des raisons d’intérêt stratégique.

L’Asie – et tout particulièrement la Chine – sera naturellement le sujet numéro un à l’ordre du jour international pour de nombreuses années. Le Président Biden s’est gardé de provoquer  les premières escarmouches. C’est surtout au nouveau Secrétaire d’Etat qu’est revenu jusqu’à présent le soin de parler de la Chine. Il a commencé à le faire sur le mode de la défense des droits de l’homme en affirmant la continuité de la politique américaine (« violations that threaten the rules-based order that maintains global stability ». La rencontre sino-américaine en Alaska des chefs de la diplomatie et des conseillers de sécurité nationale fut un dialogue de sourds médiatisé où chaque partie a pris à témoin l’opinion de ses griefs. La nouvelle administration s’est montrée ferme sur Hong-Kong, attentive et critique sur le traitement des Ouïghours et particulièrement vigilante à propos de Taïwan dont le « verrou » qu’il constitue an mer de Chine méridionale est d’une importance stratégique majeure.

Le Premier ministre japonais Yoshihide Suga a été le premier visiteur étranger reçu à Washington et il n’y a pas eu de différence sur ce point avec D. Trump qui avait accueilli un Shinzo Abe ayant été le premier à se précipiter aux Etats-Unis. Le Président sud-coréen y est attendu ce mois-ci. Mais la méthode de J. Biden ne sera pas la même que celle de son prédécesseur. Il s’agira de travailler avec les alliés, à souder des coalitions, en quelque sorte à commencer par tisser une toile, peut-être comme J. Baker avait su si bien le faire avec G. Bush Sr avant la guerre du Golfe. La perspective d’un bras de fer spectaculaire avec le Président Xi ne devrait donc en principe pas venir de Washington.

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Sur le plan intérieur, en particulier en ce qui concerne l’économie, J. Biden est apparu rapidement audacieux avec un programme massif de relance par la demande de type keynésien, c’est-à-dire en rupture avec toutes les théories et pratiques depuis l’ère Reagan, ce qui l’a fait qualifier de révolutionnaire.  La prestation devant le Congrès, à la veille des Cent jours, a confirmé et amplifié ces premières orientations: à l’American Rescue Act d’un montant de 1.900 Mds$, tout particulièrement destiné aux personnes et entreprises de petites taille ayant  souffert du Covid – comparable par les sommes en jeu au programme spatial des années 60 en réaction notamment au lancement de Sputnik en 1957 ou, dans l’esprit tout au moins, au New Deal des années 30 -, s’est ajouté l’American Jobs Plan (2.300 Mds$) pour la rénovation des infrastructures et l’American Families Plan (1.800 Mds$) visant à réduire les inégalités sociales et la fracture raciale; il s’agit, entre autres dispositions, de moderniser les écoles, d’instaurer un congé maternité à l’échelon fédéral. Cette dernière mesure, qui semble aller de soi au regard des politiques sociales ayant cours en Europe, marque un changement radical et constitue une véritable révolution. Il ne sera pas suffisant cependant pour J. Biden d’avoir énoncé de telles ambitions, il lui faudra compter sur l’opposition républicaine qui prendra tout d’abord la forme du filibustering au Congrès.

À une campagne aussi brève qu’intense de vaccination contre le Covid – qui semble donner de premiers résultats, s’est ajoutée une reprise incontestable illustrée par une croissance annualisée au premier trimestre de 6,4% du PIB et de 1,6% par rapport à la même période l’année précédente.

L’historien Jon Meacham, dont on dit qu’il est devenu un speechwriter influent de Joe Biden, s’interrogeait sur le sens de la fonction présidentielle en citant le Président Lyndon Johnson au lendemain de l’assassinat de J.F. Kennedy. Le questionnement « what the hell is the presidency for? » était en fait plus l’expression déterminée à accomplir de grandes choses, en l’occurence – conversion nouvelle chez lui – à mener à son terme le Civil Rights Act dont Kennedy avait pris l’initiative. Ce changement soudain, sous le choc de la tragédie, n’avait eu d’égal dans l’histoire américaine que le conversion en une seule année entre 1861 et 1862 de Lincoln à une détermination à abolir l’esclavage.

Joe Biden est présenté désormais paré des atours de Roosevelt ou un peu plus modestement du général Eisenhower ce qui n’est pas mal quand même. S’agissant d’une politique d’investissements massifs comme l’avait fait Johnson, le discret et pragmatique Sénateur du Delaware avait déjà beaucoup appris de la crise de 2007-2008 en ayant été chargé du Plan de relance d’Obama. Certains en Europe – comme frappés d’une espèce de « Covid mental – s’inquiètent déjà  des effets de cette politique, outre les investissements chinois dans le secteur des hautes technologies, alors que ces défis qui sont aussi des opportunités devraient être des incitations à entreprendre et innover. Le monde d’après sera assurément celui d’une concurrence exacerbée.

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Quoi qu’aient écrit Benjamin Constant ou Chateaubriand, les Cent jours ont été autant une chute finale que le retour d’un Roi, c’est-à-dire à la fois une restauration et la véritable entrée dans un siècle nouveau. Le Bal du Monde d’après, auquel nous serons tous conviés, sera celui des Debs. Il aura l’aspect d’un gigantesque dance floor où chacun voudra évoluer, mais il sera en réalité plutôt un étroit chemin de crête offrant des perspectives vertigineuses et fascinantes . Il faudra y avoir le pied léger, comme Joe Biden en fait actuellement une entraînante démonstration.

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