Jeu d’échecs ou jeu de Go au Kremlin?

(Source: inconnue)

La guerre de l’information continue de faire rage autour de l’Ukraine et la guerre tout court, archaïque et classique – avec la multiplication des violations du cessez-le-feu dans le Donbass au cours des dernières heures – à laquelle il faut ajouter l’usage des moyens hostiles les plus modernes, comme par exemple la cyber.

Ce qui est en tout cas clair du côté occidental et européen est le refus de mourir pour Kiev ou Donetsk et la détermination en revanche à appliquer, en cas d’intervention en Ukraine de troupes régulières russes, les sanctions les plus sévères à l’encontre de la Russie et tout particulièrement des figures de son pouvoir.

La grande incertitude réside dans les intentions de Vladimir Poutine. Si le déploiement de ses forces est impressionnant (NB: plus de 150.000 hommes, dit-on, aux frontières extérieures de l’Ukraine, dont 30.000 ne Biélorussie), si ses revendications, quelles qu’en soient les justifications, ont été exposées officiellement, l’ambiguïté de son discours demeure. Le dernier exemple est “l’assurance” qui aurait été donnée, lors de son dernier entretien téléphonique avec le Président français, à retirer ses soldats au terme de leurs manoeuvres en Biélorussie. La prolongation des manoeuvres a été un tour de passe-passe et des responsables à Minsk ont déclaré le jour même que les soldats russes resteraient “indéfiniment” sur le sol biélorusse.

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 L’on aurait pu penser après l’annexion de la Crimée en 2014 – inacceptable au regard des principes du droits international – que la question du Donbas était moins grave en ce sens qu’elle était réversible tandis que Moscou ne fera pas marche arrière dans la péninsule. Il n’en a rien été et l’affaire n’a fait qu’empirer avec son cortège de victimes militaires et civiles, sans oublier des incidents majeurs telle que la destruction en vol – encore imparfaitement élucidée – d’un avion de ligne malaysien.

La crise n’a fait que s’approfondir instaurant un climat délétère et morbide sur cette partie d’un continent européen qui éprouve le sentiment d’être revenu en arrière à ses années les plus sombres.

Même si le pire est finalement évité, le Président russe portera la responsabilité d’une gesticulation menaçante et de méthodes que l’on croyait révolues qui ne conduiront qu’à ostraciser plus encore son régime alors que le dialogue est nécessaire dans la durée avec la Russie.

Que la Russie n’ait pas toujours été bien traitée depuis la sortie de l’Union soviétique et se soit sentie parfois humiliée est une chose – et la politique consistant à l’exclure de certains forums a été une erreur -, mais le narratif russe sur la responsabilité exclusive de l’Ouest dans le ressenti sécuritaire de Moscou et aussi de ses difficultés économiques n’est pas juste et recevable. Si l’Ouest a pu faire des erreurs à son égard, c’est la Russie elle-même qui s’est infligée le plus de mal. Ce ne sont pas quelques conseillers étrangers dans des administrations russes, au début de la période de transition des années 90, qui l’on spoliée mais ceux qui se sont approprié la richesse nationale et que l’on appelle depuis les oligarques.

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 Vladimir Poutine pourrait apparaître aujourd’hui comme un maître des échecs, car il est vrai qu’il nous a habitués à profiter avec adresse et détermination des opportunités qui s’offrent à lui, comme par exemple en Syrie en 2015, afin d’affirmer une puissance russe. En effet, à partir du moment où les Etats-Unis sont perçus comme étant dans une phase de recul, particulièrement visible lors du départ d’Afghanistan, et où précisément personne ne veut en venir aux armes à son encontre sur un théâtre européen – contrairement au complexe obsidional traditionnel affiché par le Kremlin -, il devient le maître des horloges. Cette position, il est vrai, l’expose à toutes les conséquences politiques – y compris chez lui -, diplomatiques et économiques des décisions qu’il serait amené à prendre.

Si le caractère agressif de la posture russe ne peut être contesté, se pose alors la question des modalités d’action. Les discours alarmistes constants du côté américain ont même évoqué une attaque de Kiev et l’usagée d’armes sophistiquées, telles des missiles. Cela a d’ailleurs conduit Washington à délocaliser son personnel diplomatique dans l’Ouest de l’Ukraine. Le jeu d’échecs – pratique dans laquelle les Soviétiques ont montré autrefois leur suprématie -, consisterait alors à éliminer systématiquement des pièces, à commencer par le Donbass, jusqu’à l’échec et mat pour prendre le roi. Mais qui est le roi pour Vladimir Poutine? Le Président ukrainien ou plutôt les Etats-Unis qu’il faudrait humilier en retour?

Si l’on est encore dans la rationalité, côté russe – et la « folie » supposée du maître du Kremlin aggravée par l’enfermement est une thèse à caution -, l’on voit bien depuis Moscou qu’une opération militaire en Ukraine avec des forces régulières aurait des conséquences considérables, à commencer par des pertes humaines des deux côtés. La rupture avec l’Ouest serait totale et durable et la seule échappatoire pour la Russie serait de jouer plus encore une « carte chinoise ». Cela ne serait pas si attrayant et aisé que cela, tant dans une vision géo-stratégique à long terme (NB: les deux puissances se surveillent par exemple déjà en Asie centrale où elles sont en concurrence larvée) que sur le plan économique où le déséquilibre est trop marqué en défaveur de la Russie.

Il y aurait tout de même certains avantages à une intervention, mais le prix à payer serait très élevé. La revanche à une humiliation qui n’est pas que simulée, quoi qu’on en pense parfois à l’Ouest, consisterait à mettre en évidence de manière éclatante que les Etats-Unis n’assurent plus concrètement la protection de leurs alliés ou protégés. Le sentiment d’une déliquescence à Washington, mise en évidence par les événements du Capitole, il y a un peu plus d’un an, en serait renforcé.

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La stratégie de Poutine pourrait dès lors être en réalité différente. Plutôt que d’échecs, il conviendrait alors de parler du Jeu de Go. Une politique s’en inspirant s’est d’ailleurs déjà développée sous nos yeux, au cours des années, d’Est en Ouest de la Transnistrie au Donbass, et du Sud au Nord de la Crimée à la Biélorussie, qui vient tout juste de compléter ce dispositif d’encerclement. Il ne s’agirait plus, si l’on schématise, de contrôler des hommes mais de les circonscrire en dominant des espaces. Le Jeu de Go, plus ancien « jeu de stratégie combinatoire abstrait » qui remonterait à la dynastie des Han au IIIème siècle av. J.C.,  a d’ailleurs déjà été théorisé dans la stratégie militaire. Il faisait partie de l’entraînement des Samouraïs du XVème siècle au Meiji et, plus près de nous, Mao Tsé-tung serait censé s’en être inspiré dans sa prise de pouvoir (cf. Jeu de Go et Mao, ouvrage publié il y quelques dizaines d’années).

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Jeu d’échecs ou Jeu de Go? Telle est une autre formulation de l’alternative invasion ou poursuite de la guerre par d’autres moyens. Car la crise ukrainienne dans tous les cas de figure ne sera pas rapidement surmontée et continuera à poser pour les années à venir le vaste problème de l’architecture européenne de sécurité.

Le Président ukrainien s’est encore interrogé publiquement ces derniers jours sur le fait de savoir si les portes de l’OTAN étaient toujours ouvertes pour son pays. Cette question est aussi la nôtre et il faudrait avoir le courage de lui répondre par la négative: ni aujourd’hui ni demain sous réserve d’une profonde transformation de la nature de l’Alliance et des relations avec la Russie; A court terme, cela impliquerait la mise en oeuvre de l’article 5 sur l’assistance mutuelle du Traité, c’est-à-dire un risque d’affrontement direct avec Moscou.

A plus long terme, notre intérêt n’est pas que les deux blocs – qui n’ont malheureusement pas disparu – soient au contact. La crise ukrainienne nous concerne donc tous et il faut tout faire pour la désamorcer. La politique actuelle de la Russie, fût-ce à son corps défendant, aura au moins été le révélateur de cette vaste problématique et, faut-il le souhaiter, le stimulateur d’une prise de conscience par les Européens de la nécessité d’une sécurité collective renouvelée.

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