Humiliation pour qui? Irresponsabilité de qui?

London 2012 ©️ PP

                La France vient d’être humiliée par les Etats-Unis, et même plus que cela. C’est un fait. Avant de prendre l’avion pour Paris, son Ambassadeur à Canberra a publiquement décrit, et par le menu, une opération étalée sur de très longs mois, d’une duplicité sans nom s’agissant de soi-disants alliés. Il a rappelé que les ministre des Affaires étrangères et de la défense des deux pays s’étaient encore concertés ensemble, deux semaines avant l’annonce inique, et que la référence au fameux contrat bilatéral figurait bien dans le communiqué final des entretiens, sans laisser supposer quoi que ce soit.

Du bilatéral, l’on est passé brutalement à une alliance trilatérale, sur des bases entièrement nouvelles. Napoléon avait dit au Tsar Alexandre 1er lors de leur rencontre de Tilsit « qu’il ne couchait qu’à deux, jamais à trois » et ce n’est manifestement pas le spectacle sublime que nous a offert l’AUKUS. Le nouveau flirt de J. Biden semble avoir été tellement précipité ou foudroyant qu’il ne se souvenait même pas du nom du Premier ministre australien en face de lui (« this guy from down under ») en compagnie de l’inénarrable B. Johnson.  

On a peu entendu le Premier ministre britannique depuis la fameuse conférence de presse en en télé et mondovision, hormis l’expression de l’assurance selon laquelle la nouvelle alliance contribuerait à « préserver la sécurité et la stabilité dans la région Indo-Pacifique » et « (rendrait) le monde plus sûr » . Il faudra revenir sur cette affirmation qui risque de s‘avérer assez rapidement erronée.

B. Johnson a été avisé de se montrer relativement discret lors de la cérémonie sur les fonds baptismaux de la nouvelle Alliance. S’il s’est référé à l’ancienneté de l’utilisation par son pays de sous-marins nucléaires (« premier sous-marin nucléaire de la Royal Navy, il y a plus de 60 ans »), il s’est bien gardé de dire comment le Royaume-Uni avait lancé un tel programme. S’il a indiqué « qu’une poignée de pays possédaient des sous-marins à propulsion nucléaire », il n’a pas précisé que Londres ne maîtrisait pas l’intégralité de la filière de la propulsion et qu’il devait recourir à l’assistance américaine, comme l’avait démontré l’équipement des sous-marins de la classe « Astute ».

Annonce de la constitution d’AUKUS, 15 septembre 2021

Le rôle de Londres dans la nouvelle alliance est donc plus un choix politique et stratégique qu’un apport technologique. Pendant toute la période qui a précédé le Brexit, les responsables américains ne cachaient pas que la sortie de Londres de l’UE ferait très sensiblement diminuer l’intérêt que les Etats-Unis accordaient au Royaume-Uni en Europe. Ils se gardaient bien évidemment d’employer l’expression « Cheval de Troie ». ANKUS offre donc peut-être pour Londres une possibilité de recouvrer ce rôle de « second violon » qui lui est cher. Mais il faut bien avouer qu’après la soumission aux conditions du marché européen qui résulte du Brexit, la façon dont le Royaume-Uni a été traité – avec d’autres partenaires – lors de la pathétique évacuation de Kaboul, on est bien loin du « Takes back control ». 

B. Johsnon a pris le soin de souligner, dans sa déclaration urbi et orbi du 15 septembre, que la fourniture à l’Australie des sous-marins à propulsion nucléaire serait conforme aux contraintes de non prolifération (cf. « fully in line with our non-proliferation obligations »). Cela est vrai à la lettre si l’on s’en tient au TNP. Mais le Premier ministre n’a pas évoqué la règle non écrite selon laquelle les puissances nucléaires s’abstiennent de transférer la technologie dont il est question. Une seule entorse a jamais été commise par les Etats-Unis au profit précisément du Royaume-Uni. La France, qui maîtrise parfaitement la propulsion nucléaire, ne l’a jamais vendue et d’ailleurs l’Australie ne la lui a jamais demandée.

Il faudra interroger demain à J. Biden sur la façon dont il entend reprendre le flambeau de la croisade contre la prolifération nucléaire et comment il fera rentrer l’Iran dans le rang, même s’il s’agit d’un dossier sensiblement différent. Le risque de prolifération n’est pas totalement minimisé par la fiabilité supposée du bénéficiaire du transfert technologique, il y a un risque d’ordre mécanique, accidentel ou non, lié à la multiplication des équipements.

L’Australie s’est mise en grande difficulté dans cette affaire, même si elle n’en a pas entièrement conscience. Il ne s’agit pas que de son problème car, ce faisant, elle a aggravé les incertitudes régionales, contrairement aux dire du Premier ministre britannique. ANKUS est en effet une véritable déclaration de guerre à la Chine. Les sous-marins français répondaient à un besoin compréhensible de sécurité nationale; les sous-marins américains sont les instruments essentiels d’un système anti-chinois en gestation dont la portée concernera le monde dans son ensemble. Canberra, face à une opinion qui pourra se montrer rétive, ne maîtrisera pas la technologie, verra sa souveraineté encore réduite maintenant le pays, dans le meilleur des cas, dans un statut de puissance régionale et le monde verra se fermer bien des possibilités de dialogue. 

Il est important et urgent de rompre cet enchaînement fatal qui semble d’ailleurs avoir été perçu comme tel par de grands pays asiatiques, le Japon, la Corée du Sud et peut-être l’Inde qui ne doit pas avoir très envie de « mourir pour Canberra », comme on a prétendu le faire pour Dantzig. C’est la raison pour laquelle la France doit, à très bref délai, prendre ses distances avec l’organisation militaire intégrée de l’OTAN, premier pas vers une révision des termes de l’Alliance atlantique. Le chemin sera ardu, étroit et périlleux; il impliquera une certaine solitude mais il s’impose absolument de l’emprunter face à une irresponsabilité d’un autre âge. 

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