Discours de Munich et doctrine Primakov

 

          On fait souvent référence, dans le contexte de la guerre en Ukraine, au discours de Munich du Président Poutine en 2007. Cette importante déclaration est habituellement présentée comme une sorte de déclaration de guerre à l’Ouest dans laquelle tout aurait été annoncé par avance et à laquelle il n’aurait pas été assez prêté attention, comme si toutes proportions gardées l’on avait ignoré “Mein Kampf”. 

On évoque parfois aussi, mais moins souvent, la “Doctrine Primakov” que très peu connaissent en réalité, même ceux qui la citent. Cette doctrine est généralement confondue avec la conception d’un “triangle stratégique entre la Russie, l’Inde et la Chine”, formulée en décembre 1998 lors d’une visite en Inde d’Evgeny Primakov en sa qualité de Premier ministre. Ce projet ne se concrétisera pas véritablement mais préfigurera le futur BRICS en 2009 avec le Brésil et l’Afrique du Sud.

Les deux approches, qu’il s’agisse de la doctrine exposée en 1998 ou du discours à la “Wehrkunde”, ne divergeaient pas fondamentalement et se rejoignaient même sur la question de l’élargissement de l’OTAN. Mais Vladimir Poutine s’en est éloigné ne serait-ce qu’en recourant à la force qu’Evgeny Primakov a toujours exclue, fût-ce pour la défense d’intérêts nationaux, et dont lui-même réservait l’usage légitime dans sa déclaration de 2007 à la seule ONU.

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C’est la tonalité du discours du 11 février 2007 à Munich qui choqua finalement tout autant que le contenu. Il s’agissait d’une sorte de réquisitoire contre les tentatives visant à instaurer un monde unipolaire après la fin de la guerre froide  et contre les Etats-Unis nommément désignés (cf. « un seul maître, un seul souverain…le modèle unipolaire est non seulement inacceptable mais aussi impossible à réaliser…il ne dispose pas des fondements moraux pour la civilisation moderne »). 

Mais hormis cette dénonciation sans nuance, étaient cloués au pilori “l’hyper usage de la force” et les violations du doit international. D’autre part, le discours se caractérisait également par une vibrante défense et illustration d’un système multilatéral où l’ONU conserverait seule l’usage légitime de la force, où serait poursuivie la réaction des arsenaux nucléaires de la Russie et des Etats-Unis et où la non prolifération et la non militarisation de l’espace extra-atmosphérique demeureraient des objectifs majeurs.

S’agissant de l’architecture de sécurité en Europe, la critique amère de l’élargissement de l’OTAN (cf. “une sérieuse provocation qui réduit le niveau de confiance mutuelle”), en dépit des “assurances données par les partenaires européens après même la dissolution du Pacte de Varsovie”, était déjà bien présente. Quant à l’OSCE, il était jugé que son “appareil bureaucratique” s’était éloignée des aspirations de ses Etats fondateur.

Considérant que la sécurité ne se limitait pas aux questions de défense stricto sensu, Vladimir Poutine avait plaidé à Munich en faveur “d’un ordre mondial juste et démocratique” en soulignant que le PNB de l’Inde et de la Chine, mesuré en termes de parités de pouvoir d’achat, dépassait celui des Etat-Unis et qu’il en était de même pour le BRIC par rapport à l’Union européenne.

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La Doctrine Primakov (Внешнеполитическое кредо) a été publiée en 1998 dans le journal du ministère russe des Affaires étrangères (MID) “La vie internationale” (Международная жизнь). Elle a été reprise en 2015 dans un recueil des œuvres de Primakov, décédé la même année, intitulé “Les rencontres au carrefour” (Встречи на перекрестках).

Ancien directeur de l’Institut des études orientales de l’Académie russe des sciences, chef du Renseignement extérieur SVR, ancien Ministre des Affaires étrangères et Premier ministre de Boris Eltsine, Evgeny Primakov termina sa carrière en tant que président de la Chambre de commerce et d’industrie de Russie. Sa doctrine de politique étrangère s’est appuyée par définition sur soin expérience de la diplomatie.

L’analyse d’Evgeny Primakov fut en 1998 que l’Union soviétique avait perdu la guerre froide mais qu’elle n’était pas anéantie comme l’avaient été le Japon et l’Allemagne en 1945. Une seule superpuissance s’était alors imposée, tandis que des “schémas mentaux” de la guerre froide étaient conservés, mais une transition vers un monde multipolaire était en cours. Il importait donc pour la Russie de tirer parti de cette évolution dans le cadre de coopérations nécessaires et profitables.

Au-delà des coopérations et intérêts communs, l’on ne pouvait envisager de renoncer aux intérêts nationaux (cf. “les ennemis ne sont pas permanents tandis que les intérêts le sont”)  mais il fallait toujours agir en évitant la confrontation. Négliger les intérêts nationaux ne pouvait que précisément que conduire à cette dernière. 

La question du non élargissement de l’OTAN fut présentée par Evgeny Primakov comme un élément essentiel de  la construction d’un nouvel ordre mondial (миропорядок), faute de quoi seraient perpétuées les divisions d’antan. Il fallait donc à la fois s’opposer à l’extension de l’OTAN dans les anciens pays du Pacte de Varsovie et éviter que l’Alliance atlantique ne s’impose comme un modèle mondial.

Dans dans ses responsabilités à la tête du SVR que du MID, Primakov a considéré que des “assurances” avaient été données à Moscou en matière d’élargissement, afin d’encourager la Russie à retirer ses troupes d’Allemagne de l’Est (NB: 500.000 hommes retranchés dans dévastes zones interdites ou Sperrgebiete, soit la plus forte densité militaire du monde) et à accélérer la dissolution du Pacte de Varsovie. 

Evgeny Primakov se réfère notamment aux entretiens Baker-Gorbatchev de février 90; il fait état des réserves du Président Mitterrand lors de son entretien avec Mikhaïl Gorbatchev en mai 91; sans dissimuler les responsabilités ou erreurs russes, il s’étonne enfin que ce dernier – qui y avait songé – n’ait pas conditionné le retrait des troupes soviétiques d’Allemagne à la sortie de la future Allemagne réunifiée de l’OTAN; il mentionne enfin que c’est le Secrétaire d’Etat Warren Christopher, avec lequel les rapports furent difficiles à la différence de Madeleine Albright, qui mentionna pour la première fois en 1996 la question de l’OTAN à propos de l’Ukraine.

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La question du triangle Russie, Inde, Chine ne fait pas partie de la doctrine stricto sensu mais elle s’intègre naturellement dans le corpus de la pensée stratégique d’Evgeny Primakov.  L’idée fut exposée lors de la visite de ce dernier en Inde, en décembre 1998, en qualité de Premier ministre.

Le projet – qui servit ultérieurement de base au RIC, puis au BRIC et enfin au BRICS – ne fut pas un succès dans un premier temps en raison de l’enthousiasme modéré de l’Inde, et de la prudence prudence stratégique de Pékin. Les relations bilatérales au sein du triangle connurent bien des vicissitudes (cf. soutien de la Chine au Pakistan dans le différend du Cachemire; essais nucléaires indiens; souci de New Delhi de préserver le non alignement. 

Le consensus en faveur d’un “nouvel ordre démocratique mondial” ne permit pas de surmonter les conflits d’intérêts: l’invasion par la Chine de régions du Nord de l’Inde s’était produite dès 1962; l’amitié “éternelle” russo-chinoise des années 50 avait tourné à la guerre dans les années 60; Russie et Inde n’ont jamais constitué de véritable alliance. 

Le triangle stratégique demeure assez rhétorique et il pourrait d’ailleurs être déqualifié en  “trio d’asymétries”. L’initiative en vue de Nouvelles Routes de la Soie (BRI) fragilise désormais l’influence russe dans la région. De plus, en raison de la différence des économies, existent de fortes divergences sur la conception du système international et de la mondialisation. Cela explique aujourd’hui les hésitations chinoises apparentes dans la crise ukrainienne.

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Le problème n’est pas que Poutine s’en tienne au discours de Munich – toujours agité comme un épouvantail – que nous n’aurions pas compris – ou à la doctrine Primakov que la plupart ignorent mais qu’il s’en soit détaché dans son ubris et son irrationalité. 

On ne peut imaginer des personnalités plus opposées que Poutine et Primakov. Ce dernier, qui eut notamment à son actif le rétablissement de la diplomatie russe après Andrei Kozyrev, fut fort élogieux pour le nouveau Président russe apparaissant au début des années 2000 comme animé d’un ferme volonté de reconstruire l’Etat.

Poutine reprit à son actif le « logiciel » de Politique étrangère de son prédécesseur à la tête du gouvernement, outre sa vénération pour le “maître” incontesté du renseignement. Outre la nécessité d’un Etat russe fort, la dialectique monde unipolaire/ multi-polarité et naturellement la question de l’élargissement a rapproché le Président russe de son mentor.

La grande différence à la base est que Primakov fit, dès la fin de l’Union soviétique, le diagnostic d’un pays qui n’était plus une superpuissance et ne le redeviendrait pas à échéance prévisible. Cela ne coïncida pas avec l’obsession de la “plus grande catastrophe du XXème siècle”. Au réalisme d’une personnalité extravertie, s’oppose le quasi-autisme et l’irrationalité d’un responsable en proie à des mythes.

 

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