Dernier tango à Paris ou à Washington?

Por una Cabeza, Carlos Gardel, 1935

          Devant le Parlement européen, il y a peu de jours, le Président de la République française a estimé que l’Union européenne devrait conduire ses propres discussions avec la Russie. Il a fait état, en sa qualité de Président en exercice de l’Union, d’une « proposition européenne » prochaine visant à « un nouvel ordre de sécurité et de stabilité ». Dans le contexte de la crise ukrainienne, l’initiative a fait immédiatement réagir à Washington  qui conduit actuellement des discussions séparées et exclusives avec la Russie. 

Le discours présidentiel peut être jugé a priori louable. S’il s’inscrit dans la continuité d’une ligne visant à promouvoir une plus grande responsabilité des Européens dans leur propre défense et sécurité et aussi d’un « reset » dans la relation avec Moscou, il a pu aussi paraître mal à propos et insuffisamment coordonné, trop déclaratoire et au final mal assuré. L’Elysée semble avoir d’ailleurs rapidement introduit quelques corrections pour souligner que l’intention n’était aucunement de s’opposer aux discussions américaines, mais plutôt de conforter l’unité de l’OTAN et aussi de renforcer la main de la France et de l’Allemagne dans ce dossier. Il a fallu au final que le Quai d’Orsay s’efforce de rétablir une certaine cohérence. Selon le Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, il s’agirait en réalité de « construire entre Européens, de partager avec les Alliés dans le cadre de l’OTAN, puis de proposer à la Russie ».

Tout ça pour ça? Il ne s’agit pas de contester à tout prix la vision présidentielle, mais le choix du moment importe. Dans sa déclaration faisant suite à la réunion du Quad de Berlin, le Ministre français des Affaires étrangères a eu raison de mettre l’accent sur la complémentarité de  l’ensemble des forums au sein desquels peut être maintenu un dialogue avec la Russie, qu’il s’agisse du format Normandie sur l’Ukraine, du dialogue américano-russe sur la stabilité stratégique, du conseil OTAN-Russie ou de l’OSCE. Telle est aujourd’hui l’urgence soulignée aussi par Mme Baerbock dans sa rencontre à Berlin avec le Secrétaire d’Etat Blinken: « le seul chemin est politique…il passe par le dialogue. Malheureusement, l’attitude russe s’exprime dans une autre langue ».

Tout ne dépend donc pas que de nous, mais nous ne pouvons rester observateurs et passifs. Et surtout nous ne pouvons pas danser d’un pied sur l’autre. La ligne dont la France entend être le promoteur est parfaitement justifiée s’agissant de l’Ukraine – car c’est la France et l’Allemagne qui ont été les initiateurs du format Normandie et celui-ci concerne une affaire se déroulant sur le continent européen – et parce qu’elle trace une orientation de long terme pour une Europe européenne.

Si cette position fondamentale est fondée, elle doit aussi être réaliste. S’agissant de la sécurité, concept plus large que La Défense au sens strict du terme et prenant en compte en particulier les “nouvelles menaces”, il est tout d’abord indispensable de s’appuyer sur ce qui existe, en l’occurence les capacités d’un grand partenaire géographique, et bien plus que cela, à savoir le Royaume-Uni avec lequel il faudra bien trouver de nouvelles modalités de coopérations opérationnelles. L’Allemagne, qui demeure bridée dans ce domaine, a de son côté d’autres cartes à sa disposition, en particulier de nature économique comme le débat sur Nord Stream 2, qui n’est pas encore tranché définitivement, l’illustre bien.

La promotion d’une Europe politique européenne, dont la condition sine qua non est l’organisation d’une sécurité commune plus autonome, n’est pas dirigée contre Washington. Elle s’inscrit à la fois dans le sens de l’histoire et procède d’un constat. Les Etats-Unis demeurent un partenaire et allié irremplaçables, mais les vents qui soufflent à partir du continent américain ne sont plus aussi porteurs que ceux qui permettent de traverser l’Atlantique d’ouest en est. Au-delà du doute qui s’est instillé depuis des années avec des reculs sur différents théâtres d’opération, dont les derniers ont été le Proche et Moyen-Orient et l’Afghanistan,  un sentiment de véritable inquiétude nous a saisis.

Il ne s’agit plus simplement d’observer une alternance récurrente de phases d’isolationnisme et d’interventionnisme et le moment paroxystique des événements du Capitole, il y a un an, a agi comme un révélateur et changé la perception. Comment peut-on dès lors se faire le défenseur d’un ensemble démocratique et de son élargissement? Comment une très grande puissance a-t-elle encore la qualité à en être la figure de proue? Ce mal qui vient des profondeurs, et dont nous ne sommes pas nous-mêmes immunisés, est plus grave que la figure même d’un chef d’Etat, de ses excès ou de sa faiblesse supposée.

Les grandes civilisations ne sont menacées que lorsqu’elles ont renoncé aux valeurs sur lesquelles elles ont été bâties, ont analysé d’éminents historiens. Cela vaut aussi pour l’Europe. La recherche pathétique et parfois désespérée des identités perçues comme menacées en est un symptôme. Mais bien souvent, la peur de l’autre ne résulte que de sa propre faiblesse, celle de religions même minoritaires vient du vide dans lequel ont été plongées des sociétés sécularisée à l’extrême. Mais le dernier tango serait en réalité la croyance que le combat pour la civilisation est un retour au passé, parfois imaginé ou recomposé, alors que l’attachement à de vraies valeurs pérennes est la condition du développement, du progrès et de la modernité.

 

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