De Borodino au Bicentenaire de l’esprit libéral et européen

               Les Russes commémorent chaque premier dimanche de septembre la Bataille de Borodino que Napoléon dénommera la Bataille de la Moskova. Cette reconstitution grandiose sur un périmètre de 100 km2, devant des foules immenses, est une manifestation supplémentaire d’un fort attachement à l’histoire. Dans l’esprit de Tolstoï qui, plein d’humanité avant tout, fit des années plus tard dans Guerre et Paix le récit de cette “Bataille des Géants“, la célébration est paradoxalement une expression de la proximité des peuples constituant une sorte de grande famille parce que marqués par des conditions extrêmes éprouvées en commun. Napoléon est même devenu un héros russe.

  Le 7 septembre 1812 se conclut la bataille de la Moskova entre les troupes napoléoniennes et celles du maréchal Koutouzov, commandant les forces russes. Ce fut l’affrontement de la plus grande ampleur au cours de la campagne de Russie et l’un des plus importants combats de l’empereur. Apparemment gagnée par les Français – qui déplorèrent tout de même 30.000 victimes sur 70.000 soldats tués dont le fameux Bagration qui succomba à ses blessures – sur l’immense champ de bataille de Borodino, la bataille de la Moskova – comme Napoléon lui-même la nomma – fut suivie de l’occupation, puis de l’incendie encore imparfaitement expliqué de Moscou et de la retraite de Russie, marquée par le fameux passage de la Bérézina aujourd’hui en Biélorussie. Victoire à la Pyrrhus, si victoire il y eut, qui inspira autant Tolstoï que Tchaïkovski, elle annonça la fin de l’Empire napoléonien à l’issue des deux abdications de celui qui avait régné sur l’Europe.

Charge de cavalerie à Borodino © PP

Les historiens dissertent encore sur les raisons pour lesquelles Napoléon, en lieu et place de Saint-Pétersbourg la capitale, choisit de se diriger vers Moscou. L’empereur dit un jour qu’il « faisait ses plans de bataille avec les rêves de ses soldats endormis ». Mais en réalité, il poursuivit à Moscou son propre rêve: conquérir la Grande, la Sainte, la « villes aux mille églises », l’une des capitales de l’Orient et être sacré en quelque sorte une nouvelle fois à la tête d’un nouvel empire d’Orient-Occident, à l’égal d’Alexandre le Grand.

 Cette présentation générale résume. les paradoxes de Borodino: le climax de l’affrontement de deux puissances considérables n’est pas nécessairement le reflet d’une éternelle division; une victoire militaire apparente, dont le souvenir reste glorieux, peut dissimuler une totale  défaite politique et annoncer un effondrement final, « le commencement de la fin » selon le jugement de Talleyrand.

Il ne s’agit pas de faire oeuvre d’historien, mais de tenter de cerner la perception que l’on peut avoir des grands hommes et événements. Alors que l’on commémore le Bicentenaire de la disparition de l’empereur , le 5 mai 1821 à Sainte-Hélène, Napoléon demeure vraisemblablement pour les Russes une incarnation glorieuse de la France comme il l’est encore pour les Français, malgré la partie sombre du bilan.

Installé au Kremlin le 15 septembre, c’est tout d’abord depuis ce que l’on appelle aujourd’hui le Mont des Moineaux (NB: ex-Mont Lénine) qu’il contempla les bulbes dorés innombrables à l’infini, objet de ses rêveries. Mais l’inaction et l’ennui face à un adversaire qui s’était dérobé tournèrent au cauchemar. Des éléments de la cavalerie du général Davout, qui s’y était installé, profanèrent le couvent dit des tsarines de Novodievitchi avant de tenter d’y mettre le feu lors du départ; Murat menait quant à lui grande vie dans un hôtel particulier près de la Place de la Taganka devenu aujourd’hui avec très peu d’aménagements un établissement hospitalier. La première neige le 13 octobre fut un signal d’alerte avant que l’incendie de Moscou le lendemain ne contraigne finalement Napoléon  le 19 octobre à la retraite. D’une ville entièrement en flammes, peu de constructions subsistèrent. De nos jours, dans le quartier historique de Zamoskvorietche, la plupart des bâtisses sont de style néo-classique et figure sur leur fronton l’inscription « reconstruit après l’incendie de 1812 ». On connaît la suite puisque d’une Grande Armée comptant 600.000 hommes, 20.000 repassèrent la fleuve Niemen, sur lequel avait été signée la paix franco-russe de Tilsit en 1807. 

Le conquérant du monde a laissé un pays exsangue qui avait perdu un million et demi de ses hommes jeunes dans des combats, sans parler du million des victimes européennes et un pays réduit dans sa taille par rapport au point de départ de l’épopée napoléonienne; la campagne d’Egypte, décidée par le Directoire surtout pour des raisons d’ordre intérieur, n’a pas été réalisée à des fins exclusivement « civilisatrices » illustrées par la présence des scientifiques et savants français; la guerre d’Espagne, dont on parle peu, a été une sanglante abomination dont a été victime une insurrection patriotique ; et que dire de la campagne de Russie face à Alexandre Ier, petit-fils de la Grande Catherine, un tsar plutôt éclairé bien qu’inconstant – dont Talleyrand considérait « qu’il était civilisé alors que le souverain des Français ne l’était pas » -, qu’il s’agissait de contraindre à se plier à la politique du Blocus continental contre l’Angleterre? 

Napoléon n’a pas été vaincu que par le « général Hiver » mais aussi par la farouche et légitime résistance d’un grand peuple refusant d’être asservi. Pour autant ce personnage d’une légende vivante avait aussi était perçu, au sein de l’autocratie, comme étant porteur de valeurs de liberté léguées par la Révolution française et se distinguant des autres monarques régnants. L’Espagne et la Russie ont été deux grandes guerres de résistance nationale et non plus celle des Princes du XVIIIème siècle. Les Russes ont d’ailleurs appelé la campagne de Russie la « guerre patriotique de 1812 ». L’Espagne connut alors sans doute d’autres Guernica avant l’heure et un siècle s’écoula après Borodino jusqu’aux batailles de la Somme de la Première guerre mondiale pour connaître – triste record – autant de victimes en une seule journée de combats.

Mais Napoléon demeure également, dans l’esprit de ses compatriotes tout au moins, un modernisateur et entrepreneur génial, un législateur et un administrateur hors pair, créateur de grandes institutions qui survivent aujourd’hui, sans parler du fameux Code civil qui a pourtant bien évolué. Il y a même à l’heure des grandes pandémies, le souvenir de la vaccination obligatoire contre la variole imposée par l’empereur à son propre fils, pour l’exemple.

Mais au final, à l’heure du bilan du Bicentenaire, Napoléon est-il toujours vraiment moderne? La République peut-elle encore faire un modèle de ceux qui ont attenté à ses principes fondamentaux? La figure de l’empereur peut-elle encore inspirer? Ce n’est pas certain et les manifestations du Bicentenaire, dominées il est vrai par la crise sanitaire, n’ont pas eu l’ampleur escomptée. Le Bicentenaire d’Austerlitz n’avait pas été non plus célébré en 2005 de façon ostentatoire alors que la République avait envoyé, dans une forme d’acte de repentance, un porte-avions participer aux cérémonies de Trafalgar.

Napoléon demeure-il la bonne référence historique, à l’heure par exemple de la nécessaire décentralisation d’un pays qui encore corseté sans être toujours vraiment dirigé, du féminisme triomphant et de la lutte – en contrepoint d’un bilan colonial catastrophique, dont le rétablissement de l’esclavage en 1802 – contre les derniers relents, espérons-le, du racisme dans le monde dit développé? Et l’on pourrait même ajouter la lutte irrationnelle et permanente contre l’Angleterre – devenue invincible après le désastre de la flotte française à Trafalgar en 1805 – qui a malheureusement laissé jusqu’à aujourd’hui des réflexes conditionnés à l’encontre de nos intérêts bien compris. L’absurde Blocus continental décidé en 1806 et qui sera à l’origine de la campagne de Russie conduisit à des privations en Europe et est naturellement sans commune mesure avec le Brexit qui n’impose ni tarifs ni quotas.

Le Bicentenaire n’est-il pas finalement l’occasion de tourner la page d’une grande histoire pour en ouvrir enfin un nouvelle? Au risque de paraître iconoclaste, la place de Napoléon est-elle même aux Invalides – dans un bâtiment qui est un modèle d’équilibre classique où repose un homme qui n’en fut jamais doté -, ne devrait-elle pas plutôt être à Vincennes là où fut froidement conçu et exécuté l’assassinat du très jeune duc d’Enghien? Chateaubriand avait immédiatement analysé les conséquences de ce crime pour se détourner de celui qui l’avait fasciné comme tant d’autres. N’est-il pas le moment de se libérer enfin d’une certaine oppression mentale instillée par Napoléon. Au lieu du vol d’un unique et majestueux Aigle concentrant tous les regards, n’est-il pas préférable de voir se déployer des millions de talents et d’énergies? 

S’il faut assumer son histoire, surtout quand le passé est un très lourd fardeau, le Bicentenaire que nous devrions célébrer ne devrait-il pas plutôt être celui de Germaine de Staël que Napoléon détesta et contraignit à un exil de dix ans? Germaine fut entièrement de son temps et elle incarna la cause de la liberté, y compris pour les femmes et elle est dès lors souvent considérée comme un précurseur du féminisme. Elle conversa avec Goethe et Schiller, Lord Byron et William Wilberforce, Madame Récamier, Friedrich Schlegel, Benjamin Constant furent ses proches. 

Les combattants de Borodino se seraient-ils doutés que leur sacrifice conduirait deux siècles plus tard à la célébration de l’esprit libéral et européen? Ils ont été de leur temps, nous devons l’être du nôtre.

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