Contrat australien – Coup de Jarnac ou salutaire clarification ?

Cité interdite, Beijing ©️ PP

               Le revirement de l’Australie, à propos du contrat avec la France pour la fabrication et la maintenance de 12 sous-marins à propulsion classique, a provoqué la surprise. Cette décision ne manquera pas d’avoir, au-delà des aspects économiques et industriels, d’importantes conséquences géostratégiques.

Le coup a été mal vécu par les autorités françaises et le Ministre des Affaires étrangères – qui était Ministre de la Défense lors du choix de DCNS en 2016 comme « preferred bidder » au détriment de concurrents japonais et allemands – a immédiatement réagi en dénonçant « un coup de poignard dans le dos ». Il a estimé qu’il s’agissait d’une « décision unilatérale, brutale, imprévisible, qui ressemble beaucoup à ce que faisait M. Trump ». La Ministre de la Défense a estimé de son côté qu’il s’agissait en réalité, au-delà des aspects commerciaux, d’une remise en cause sans concertation d’un véritable partenariat stratégique avec l’Australie. 

En effet, c’est en février 2019 que Naval Group – héritier depuis 2017 de la Direction des Chantiers Navals (DCNS) – avait conclu un tel partenariat. La question de la propriété de la technologie et celle de l’ampleur de la coopération industrielle avaient alors été réglées directement par le Président Macron et le Premier ministre australien Scott Morrisson, en marge d’un G20.

 

Ateliers de Cherbourg © PP

Le coup est durement ressenti dans les Ateliers de Cherbourg à l’annonce de la perte de ce qui avait été considéré comme « le contrat du siècle » en matière d’exportation d’armements. Le contrat était en effet estimé à 90 Mds $ (soit 56 Mds €) pour les 12 sous-marins de la classe Barracuda et leur maintenance pendant une période de 50 ans. A Cherbourg, 500 personnes – sur un millier déjà concernées par le programme en France et en Australie – étaient déjà mobilisées, dont une centaine d’Australiens sans compter leurs familles. L’installation de ces dernières, y compris la question de la scolarisation des enfants, avait été réglée depuis plusieurs années. Mais il faut positiver: le carnet de commandes de Naval Group est bien rempli avec des sous-marins d’attaque et des sous-marins lanceurs d’engins (SNLE ) et c’est plutôt les Australiens qui devront opérer des reclassements de personnels. Cela est désormais leur problème.

Le coup de Jarnac ressenti à Paris doit être relativisé. Il serait étonnant que les spécialistes du dossier n’aient pas enregistré la « petite musique » venue de Canberra dès les derniers mois de 2019 sur le thème: « la rapidité des changements dans la région a été sous-estimée ». Ces réflexions sont aujourd’hui la base de l’argumentation du gouvernement australien pour laisser entendre que les sous-marins s’ils avaient été construits avec la France n’auraient pas été assez rapides, furtifs ou auraient manqué d’autonomie par rapport aux avantages procurés par la propulsion nucléaire. 

En réalité, l’Australie n’a jamais sollicité la France pour acquérir des sous-marins à propulsion nucléaire et elle s’y est même longtemps refusé en raison de problèmes tels que ses relations avec un partenaire tel que la Nouvelle-Zélande pour laquelle la question nucléaire en général est un sujet tabou (NB: Wellington n’autorisera d’ailleurs pas l’utilisation de ses eaux territoriales pour des engins à propulsion nucléaire). Il n’est d’ailleurs pas assuré qu’une réponse favorable aurait été apportée à Canberra, car la France – l’un des quelques pays avec les Etats-Unis, la Russie et la Chine désormais à maîtriser l’ensemble  de la filière de la propulsion nucléaire – n’a jamais autorisé son groupe Technic Atome à exporter une telle technologie. Quel que soit le partenaire, le risque de prolifération ne peut être minimisé et les Etats-Unis eux-mêmes s’interrogent actuellement sur la possibilité de réduire le degré d’enrichissement des équipements qui seront fournis à l’Australie.

Et puis, si coup de Jarnac il y a eu, la France est malheureusement mal placée pour faire la leçon après que le Président Hollande ait mis un terme en 2018 à un contrat de 2011 de fourniture à la Russie de deux porte-hélicoptères de classe Mistral alors même que le paiement intégral était intervenu. Notre Ministre de la Défense devrait être plus mesurée ces jours-ci sur ce point et se souvenir que la crédibilité de la France en matière de transferts d’armements avait alors été gravement atteinte.

Mais le plus important dans la décision australienne en est la portée géostratégique. La présence du Royaume-Uni dans un nouveau « mariage à Trois » fournit des indices clairs puisque Londres – qui a dû elle-même se faire assister par les Etats-Unis pour ses sous-marins Astute –, ne maîtrise pas l’ensemble de la filière de la propulsion nucléaire. Les Etats-Unis sont à l’évidence à la manoeuvre dans la conclusion de l’accord d’AUKUS (NB: A pour Australia, UK et US). L’annonce de cette nouvelle alliance n’a suscité enthousiasme ni au Japon ni en Corée du Sud et l’Inde demeure silencieuse pour le moment. Dénommée parfois dans les media « OTAN asiatique », le « partenariat trilatéral de sécurité » a été à l’évidence conçu comme un « système anti-Pékin ». Les Etats-Unis ont l’expérience en la matière puisque c’est déjà ce qu’ils ont fait, à l’issue de la guerre d’Indochine, en intégrant le Vietnam dans leur « cordon sanitaire » autour de la Chine, avec les résultats que l’on sait… Il n’est pas certain, à cet égard, que le Premier ministre britannique soit fondé à se réjouir bruyamment d’une contribution majeure à la stabilité de la région et du monde et il n’est pas interdit de penser le contraire de B. Johnson.

La France vient d’être humiliée en étant traité par les Etats-Unis, auxquels elle n’a pourtant jamais manqué malgré des différends, comme un partenaire de second rang. On ne peut même citer l’Irak pour relever un manque de loyauté française, car le refus de la guerre en 2003, de concert avec le Président russe et le chancelier allemand, était la plus sage des attitudes qui soit et le meilleur conseil que l’on puisse donner à un pays ami. On constate aujourd’hui que cette funeste opération, entreprise pour des motifs fallacieux, a déstabilisé le monde. Le Président Bush Jr a été alors le meilleur allié de l’Iran devenu un « pays du seuil » pour ne citer que certains de ses immenses mérites. Les bonnes paroles du  Secrétaire d’Etat A. Blinken, visant à mettre du baume à l’âme du pays où il a grandi, ne sont que des berceuses pour des enfants de trois ans. Mais Paris doit positiver.

En réalité, la plus grande surprise dans cette affaire s’est produite quand un accord possible de type stratégique avec l’Australie a été annoncé en 2016 que rien dans nos relations avec ce pays depuis 40 ou 50 ans ne laissait entrevoir. Outre la question des essais nucléaires français dans le Pacifique jusqu’à la décision du Président Chirac de 1995, qui avait enflammé des Etats comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, Canberra a pris la tête d’un croisade contre Paris à propos de la Nouvelle-Calédonie. Celle-ci a culminé au Comité de décolonisation et à l’Assemblée générale de l’ONU à la fin des années 80. Ce soutien aux Kanaks ne manquait pas de sel venant d’un pays qui avait anéanti la quasi-intégralité de sa population aborigène. La coalition australienne a échoué finalement piteusement à New York lors du vote d’une résolution contre la France qui a réuni plus d’abstentions et de votes négatifs que de voix en sa faveur. La France a démontré en ces circonstances qu’elle bénéficiait de réseaux et d’une influence préservés à l’échelle mondiale, bien au-delà de la politique opportuniste d’une puissance régionale.

Avec l’accord trilatéral, l’Australie ne va d’ailleurs pas changer de statut et des voix s’y élèvent déjà pour s’inquiéter d’une dépendance accrue à l’égard de Washington. Les premières discussions sur la technologie attendue vont durer 18 mois et les carnets de commande des entreprises américaines Westinghouse et GE étant plus que remplis en raison des nécessités de renouvellement de la flotte américaine, il y a fort à parier que Canberra attendra. Mais ce n’est plus le problème de la France et la clarification de sa relation profonde avec l’Australie – qui est d’ailleurs plus une confirmation – est la bienvenue.

Le plus inquiétant dans la formation d’AUKUS est la restauration d’une politique des « blocs » dans l’approche des relations internationales. Dans la tradition gaullienne, c’est toujours ce que la France a voulu éviter et elle l’a démontré au cours de la guerre froide avec son tryptique « détente, entente et coopération » et avec sa reconnaissance de la Chine en 1964. Richard Nixon – pour lequel Charles de Gaulle avait une grande considération – fut l’un des rares Présidents américains à comprendre cette politique ce qui facilita l’obtention de la paix au Vietnam. Si nous avions conservé le contrat des sous-marins, nous aurions été mécaniquement entraînés dans une voie de confrontation qui n’est pas la nôtre. La Politique des ventes d’armes ne doit pas guider la Politique étrangère, comme le Proche-Orient l’a montré. Cela doit être le contraire.

La relation transatlantique va être fortement affectée par ces développements australiens. A partir du moment où les Etats-Unis ont clairement signifié à la France leur manque de confiance, la question du maintien dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN – organisation dont le Président Macron avait déclaré qu’elle était « en état de mort cérébrale » – devrait être posée avec une acuité nouvelle.

La question est dès lors celle de l’organisation de la sécurité de l’Europe. Le discours sur l’Union de la Présidente de la Commission – qui s’exprimait le même jour que l’annonce australienne – notamment sur la question de la zone indo-pacifique peut avoir été jugé en-deçà des exigences du moment. De même, le discours convenu sur une construction politique européenne, dont le préalable serait le renforcement de défense européenne, ne relève-t-il encore que du « wishful thinking ».

Dans ces conditions, que peut faire la France ? Tout d’abord, maintenir, voire renforcer, sa présence dans la zone indo-pacifique. Cela implique l’abandon de référendums répétés sur l’indépendance. Les bonnes paroles d’A. Blinken contredisent la réalité du traitement dévalorisant qui a été infligé à son pays d’adoption et le Président Biden, déjà fortement dévalué après le retrait catastrophique de l’Afghanistan, ne peut plus être considéré comme un partenaire crédible.

En Europe, le retrait de l’organisation militaire intégrée doit correspondre à la clarification des relations que nous pensions encore avoir avec certains de nos partenaires. La France demeurera un partenaire fiable de l’Alliance atlantique dont la réforme n’est pas non plus à exclure à terme. La France ne pourra plus nécessairement compter autant sur le Royaume-Uni avec lequel elle a depuis longtemps des relations étroites dans le domaine militaire, renforcées par le Traité de Lancaster House de 2010. D’une certaine manière, l’Accord trilatéral AUKUS est la première concrétisation du Brexit dont les effets demeuraient jusqu’ici limités puisque ni droits de douane ni tarifs n’étaient imposés à Londres en vertu du deal du 25 décembre 2020.

La vraie nature de la relation franco-allemande doit être examinée à ce point de la réflexion. Il est de bon ton de célébrer le « couple » franco-allemand mais le Traité de l’Elysée conclu en 1963 avec le chancelier Adenauer a été présenté au Bundestag en vue de la ratification précédé d’un préambule qui réaffirmait la primauté de la relation avec les Etats-Unis. Tel fut l’ADN de nombreux dirigeants allemands depuis cette date. Il est désormais important que les candidats à la succession de Mme Merkel clarifient leurs positions sur ces questions étant entendu que leur choix est souverain. Les difficultés des discussions sur le système d’avion de combat du futur (SCAF) envisagé pour l’horizon 2040 ne sont pas du meilleur augure.

Mais, dès lors, un risque d’isolement ne guette-t-il pas la France ? Comment par exemple garantir l’indépendance de son système de défense ?  La seule solution serait alors le développement de capacités nationales déjà importantes et des coopérations industrielles avec le plus grand nombre de partenaires en Europe et au-delà. L’allongement de la chaîne de production par le développement des ventes à l’exportation est seule de nature à permettre l’abaissement des coûts. Les Mistral s’ils avaient été livrés à la Russie n’auraient aucunement porté atteinte à la sécurité de la France; la Chine n’est pas perçue en premier lieu en Europe comme une menace à la sécurité de celle-ci; l’Inde est déjà un client et partenaire important; La liste peut être complétée.

Le coup de Jarnac australien, fomenté avec Washington, aura eu le mérite de lever bien des ambiguïtés. Il aura ainsi contribué à une salutaire clarification si nous conservons notre sang-froid et savons tirer les nécessaires conséquences. Au fond, c’est même nous qui aurions dû déchirer ce « bout de papier » que représentait l’accord conclu avec Canberra comme il faudrait arracher le hideux enveloppement de l’Arc de Triomphe pour en faire apparaître toute la force indomptable.

 

Arc de triomphe dissimulé (Source: france info)

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