Christine, Kristalina, Ursula et les autres

Le nouveau visage de l’Europe

Source: Wikipedia et compte Twitter de C. Lagarde

Par Ambre MAJCHRZAK- -DIRUIT

            Trois grandes institutions mondiales sont aujourd’hui dirigées par des Européennes et il faut y voir plus qu’une double coïncidence. Si l’on ne s’interroge pas uniquement, comme autrefois à propos du Pape, sur le nombre de ses divisions ou dirait-on aujourd’hui sur ses taux de croissance, L’Europe a un visage et elle est un pôle de civilisation, caractérisé par la diversité et la recherche du progrès. Que ce vaste ensemble soit représenté par des femmes est un autre message fort.

Christine Lagarde et Ursula von der Leyen sont des pionnières, tandis que la Bulgare Kristalina Georgieva, qui aurait aussi pu l’être à la tête de l’ONU, conforte la place légitime d’une femme à la direction du FMI. Toutes trois sont de la même génération, celle des années 50; elles ont assisté et participé au développement de l’Union européenne et d’autres importantes organisations internationales. En 2019, elles ont pris la tête d’institutions considérables, C. Lagarde en tant que présidente de la Banque Centrale Européenne (BCE), U. von der Leyen comme présidente de la Commission européenne et K. Georgieva en qualité de directrice générale du Fonds Monétaire International (FMI).

Leurs parcours jusqu’à ces positions éminentes n’ont pas été pavés que de roses et, de ce point de vue, elles ont fait l’expérience de la parité. Cela vaut pour C. Lagarde pourtant devenue la femme de tous les records. Son échec au concours de l’Ecole Nationale de l’Administration ne l’a pas découragée. Elle a su saisir les opportunités qui se sont offertes à elle : elle a d’abord décroché une bourse pour aller étudier aux Etats-Unis en 1974, puis elle a gravi les échelons au sein d’un cabinet d’avocats de renommée internationale. Après quelques années dans le secteur privé, elle a entamé une carrière ministérielle qui lui a permis notamment d’être en France la première femme ministre de l’Economie et des Finances. Ne s’arrêtant pas aux limites nationales, elle est parvenue à se hisser au poste de directrice générale du FMI en 2011, et est ainsi devenue la première femme à diriger cette institution. Parachevant ce « chemin des premières », elle a obtenu en 2019 la présidence de la BCE.

Ursula von der Leyen n’est pas en reste concernant l’accumulation des premières : en 2013, elle a été la première femme ministre fédérale de la Défense en Allemagne, dans un poste délicat où il est difficile de gagner en popularité. En 2019, le Conseil européen a proposé son nom pour la présidence de la Commission européenne. La tradition du Spitzenkandidat, consistant à proposer la tête de liste du parti arrivé en tête des élections européennes, n’a pas été respectée en ces circonstances. Ce choix a été entériné par 51,3% des votes du parlement européen. Ursula von der Leyen est ainsi devenue la première femme à la tête de la Commission européenne dans la lignée familiale, son père ayant été fonctionnaire européen, dès la création de la Commission en 1958.

Tout comme Christine Lagarde, Kristalina Georgieva a su faire ses preuves et ne pas renoncer face aux vicissitudes de sa carrière: en 2016, elle avait été pressentie pour le poste de Secrétaire générale des Nations Unies; en 2019, son nom avait été évoqué pour prendre la présidence de la Commission et la même année son nom avait également été proposé pour la présidence du Conseil européen; en 1993, elle a entamé un parcours à la Banque Mondiale où elle a gravi progressivement les échelons jusqu’à obtenir en 2008 la vice-présidence de l’organisation. Entre 2010 et 2016, elle a exercé au sein de la Commission. Puis, en janvier 2017, récompense d’une longue carrière, elle a été nommée directrice générale de la Banque Mondiale. Elle a même assuré pendant quelques mois, la présidence par intérim d’une institution traditionnellement dirigée par des Américains.  En 2019, elle s’est portée candidate avec succès à la direction générale du FMI. Elle a succèdé à Christine Lagarde assurant la continuité d’une Européenne à la tête de cette institution.

Toutes trois se sont retrouvées dans des combats communs en faveur de la diversité et de la parité et pour la promotion de la femme dans la société. Au terme d’une carrière déjà bien remplie, tant dans le secteur privé que public, C. Lagarde a affirmé dans une interview en mars dernier toujours agir en faveur de l’intégration des femmes à tous les niveaux des entreprises. Elle partage avec Kristalina l’objectif d’un développement de  l’éducation des filles dans le monde. Cette dernière encourage la suppression  des lois entravant le travail des femmes et incite à leur entrepreneuriat. Ursula n’est pas en reste qui a conduit une politique familiale novatrice durant son mandat de ministre des Affaires sociales de Basse-Saxe, puis au gouvernement fédéral où elle a disposé des portefeuilles des Femmes, de la Famille et de la Santé. Développer les crèches et le budget pour la garde d’enfants, mettre en place un salaire parental (ex. 1800 euros par mois pendant les 14 premiers mois de l’enfant), ont été des mesures en faveur desquelles elle s’est engagée. Elle s’est également penchée sur le grave problème de la pédopornographie sur les sites internet.

En ce qui concerne les questions d’environnement, la présidente de la Commission et la directrice générale du FMI sont liées par leur prise de conscience des dangers que recèle le réchauffement climatique. Kristalina Georgieva a la réputation d’une spécialiste des questions économiques et environnementales sur laquelle elle a bâti sa carrière. Elle a réservé sa première sortie publique en tant que directrice générale du FMI à un panel réuni sur la question du rôle des Banques centrales dans la lutte contre le changement climatique. Elle a également déclaré que les priorités du FMI sont d’aider les pays à réduire leurs émissions CO2, notamment par le biais d’une taxe carbone mais en assortissant cette dernière de possibles de réductions d’impôts et d’incitations à l’investissement dans les infrastructures propres. De son côté, Ursula von der Leyen, dès sa prise de fonctions, a fait figurer le green deal – qui a pour objectif la neutralité carbone de l’Union européenne d’ici 2050 – dans les principaux axes politiques de son mandat.

La pandémie du Coronavirus a bousculé tous les agendas. Ursula von der Leyen a été critiquée dans un premier temps pour sa réponse donnée à la crise, alors même qu’elle est médecin de formation, mais le jugement porté avec plus de recul est nettement plus positif et l’approche commune du problème – alors même qu’il n’existe pas de politique commune de la santé – n’a pas été remise en cause. Dans leur domaine de compétence, Kristalina Georgieva et Christine Lagarde se sont donné pour priorités de réduire l’impact financier de la crise sanitaire et de préserver la stabilité financière en multipliant les dispositifs, tels que les emprunts à un coût abordable, l’accès facilité aux crédits, l’activation d’instruments de financement rapide, ou encore les fonds d’assistance et de recours en cas de catastrophe. C. Lagarde a résumé la politique de la BCE par la formule: « les périodes exceptionnelles exigent des mesures exceptionnelles ». Pendant la pandémie, 2020 ayant été une annus horribilis, la pire depuis la grande Dépression, le FMI a accordé plus de 100 Mds de dollars de facilités diverses.

Ces trois Européennes ont dû en effet rapidement affronter du gros temps: le Brexit et ses effets, la crise du Covid-19, les tensions sino-américaines par rapport auxquelles l’Europe doit se situer, pour ne citer que les sujets de grande ampleur parmi les plus visibles. Et l’on pourrait aussi citer le réchauffement climatique et le ralentissement économique mondial qui avait précédé la crise sanitaire. De même que les crises révèlent les grandes personnalités, elles peuvent aussi être facteur de progrès en fonction de la réponse qu’elles suscitent et tel était d’ailleurs le constat de Jean Monnet qui affirmait: « L’Europe se fera dans les crises et sera la sommes des solutions apportées à celles-ci ».

Ursula, Christine et Kristalina, contribuent à leur niveau à façonner le nouveau visage de l’Europe tout en étant les héritières de l’histoire de leur continent et d’une construction qui les a précédées. Leur rayonnement peut servir de modèle au sein de l’Europe – K. Georgieva n’est-elle pas issue d’une partie parfois oubliée de celle-ci? – mais aussi au-delà de ses frontières et Kristalina est d’ailleurs à la tête d’une institution mondiale. Et puisque ces femmes éminentes sont ici à l’honneur, il faut aussi regarder hors de l’Europe. La Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, qui a par ailleurs travaillé pendant 25 ans à la Banque Mondiale, est ainsi devenue en février dernier la première femme présidente de l’Organisation Mondiale du Commerce et la première représentante d’un pays africain à la tête de l’institution. Cette énumération n’est pas limitative. Janet Yellen n’est-elle pas aujourd’hui la première Secrétaire américaine au Trésor? Le progrès vaut pour tous.

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