Carthago delenda est

Hybris 1 © PP

          Carthago delenda est (il faut détruire Carthage), tel était le mot d’ordre clamé dans chaque discours devant le Sénat romain par Caton dit l’Ancien ou le Censeur au IIème siècle av. J.C. Cette obsession recouvrait la recherche d’une victoire totale sur une cité désarmée mais dont le malheur était l’insolente prospérité. Effectivement, la troisième guerre punique se termina par la destruction de la ville.

***

Nulle part où la Russie s’est installée dans son “étranger proche”, il y a eu essor et épanouissement après les ravages de la guerre et de l’occupation. On vivait mieux dans le Donbass encore sous le contrôle de Kiev que dans les entités auto-proclamées de Donetsk ou Lougansk. Il en est de même à Tskhinkvali en Ossétie du Sud ou en Abkhazie au-delà du fleuve Ingouri qui constitue la ligne de démarcation avec la Géorgie. L’on peut y ramasser à pleines mains, dans un environnement miné, des douilles de munitions mais la désolation s’y est installée, comme dans le vide sidéral d’un film du génial Andreï Tarkovski.

La Russie n’est pas là pour construire. Seule Grozny où a été fait “table rase du passé” a été rebâtie sur la cendre, de manière clinquante et moderne, destinée à en faire une vitrine et l’aveu d’une sujétion.

 

Hybris 2 © collage PP

Les Romains avaient demandé aux prêtres, un siècle après “l’Hiroshima du monde antique” de lever la malédiction pour construire une nouvelle Carthage après l’annihilation d’une nation et d’une culture. Mais il n’y a jamais eu d’Hannibal ukrainien ayant franchi non pas les Alpes mais le Dniepr, dont il faudrait se venger et qui justifierait une agression et une barbarie. Le Carthaginois contemporain n’est plus un combattant mais il a pour nom la liberté et l’indépendance. C’est nous.

Caton l’Ancien, hystérique, fermé aux cultures du monde comme la civilisation hellénistique, d’une austérité apparente maladive dans son enfermement, réunit en fait les figures de tous les assaillants. Il est aussi l’Hannibal qui détruisit l’armée romaine à Cannes dans la plus sanglante bataille de l’histoire.

Hannibal d’ailleurs ne réussit jamais à prendre Rome, qui était à sa portée après la bataille du lac Trasimène en 217 av. J.C., faute notamment de “machines de siège” et aussi par ce que son projet était faussement conçu (NB: « je ne suis pas venu pour affronter des populations mais combattre en leur nom contre Rome ») et hors d’atteinte (NB: détruire Rome non pas uniquement en tant que ville mais en tant qu’entité politique).

Dans la défense désespérée de la République romaine s’imposa dès Trasimène la figure de Fabius Cunctator (Fabius “le temporisateur”), selon lequel il fallait éviter les batailles frontales. Fabius ou Flaminius partisan de l’attaque classique? Tel fut longtemps le dilemme jusqu’à ce que la stratégie du contournement et de l’enlisement jusqu’aux “délices de Capoue” ne finisse par porter ses fruits. 

Ce parallélisme historique peut donner le vertige jusqu’à la Guerre des mercenaires à Carthage, imaginée par Gustave Flaubert dans Salammbô qui fait penser aux Spetsnaz, à la Légion Wagner et aux sbires du sinistre Kadyrov.

*

Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons pas laisser faire Caton/Hannibal. Dans son discours sur l’état de l’Union, le Président des Etats-Unis vient de fortement souligner que « pas un pouce » (not an inch) de territoire d’un pays de l’OTAN ne serait laissé exposé à l’agresseur mais cette affirmation martiale s’est accompagnée d’un silence assourdissant sur l’Ukraine, au-delà de prises de positions déclaratoires. L’Europe est donc seule face à son destin. Il lui importe de savoir si elle veut véritablement en avoir un.

 

Hybris 3 © collage PP

Afin de vous faire profiter de la meilleure expérience utilisateur, notre site Internet utilise des cookies. Cliquez sur "J'accepte" pour poursuivre votre navigation.