Brexit (2/3): l’identité du Royaume

Les courses d’Ascot

           La Reine Elisabeth II avait qualifié l’année 1992, celle des 40 ans de son règne, d’annus horribilis. Cette année avait en effet été marquée par des problèmes familiaux, par une polémique sur l’exemption fiscale dont bénéficiait la famille royale ou encore par l’incendie du château de Windsor, dont sa chapelle privée, auquel la reine est particulièrement attachée. Les années suivantes allaient être plus éprouvantes encore avec le divorce de Charles et Diana en 1995 et le tragique accident du tunnel de l’Alma en août 1997. Le Golden Jubilee de 2002 avait été quant à lui terni par la disparition de Margaret, la soeur de la reine, puis quelques semaines plus tard de la très populaire Reine mère, à l’âge de 101 ans. Le Jubilé de Diamant en 2012 pour les 60 ans de règne, célébré avec faste et une grande ferveur, avait en revanche consacré la popularité retrouvée de la monarchie britannique. Celle-ci restait une institution de référence, particulièrement en temps de crise.

2012 fut une année charnière. Le message de confiance, de communion nationale et de grandeur était incontestablement une expression identitaire mais ne correspondait-il pas aussi à un refoulement de la crise? La participation du Commonwealth aux célébrations – la Reine restant le souverain de 16 Etats de ce vaste ensemble – avait replacé le pays dans sa perspective historique et rappelé le lien avec l’héritage impérial, autre appel du « grand large ». Le Royaume-Uni n’était plus le Bristish Empire qui, à son apogée, contrôlait les mers et dominait le quart des terres émergées, mais il avait à nouveau le sentiment d’être au centre de l’attention du monde.

Faste jubilaire et euphorie olympique ont aussi coexisté avec la récession économique. La crise de la zone euro ne suffisait plus au gouvernement pour expliquer les difficultés du pays. Ce constat posait, en profondeur, non seulement la question d’ajustements macro-économiques mais il renforçait aussi les demandes tendant à une redéfinition de la place du Royaume-Uni dans l’Union européenne. L’Europe globalement ne risquait-elle pas de devenir un exutoire et un révélateur identitaire? 

                                                                                                            *

Le pays était entré officiellement en récession à la fin du premier trimestre de l’année. Il s’agissait pour le pays de la deuxième récession depuis le début de la crise, cinq ans auparavant (« double dip »). Des économistes estimaient que la contraction du PIB aurait été plus forte encore sans des dépenses publiques accrues en 2012, notamment dans le secteur de la défense. Les perspectives n’étaient pas encourageantes, comme le reconnaissait Mervyn King, le Gouverneur de la BoE, en raison de la combinaison d’une détérioration des Finances publiques et de la récession générale. 

Dès lors, on pouvait tabler à court et moyen terme sur la poursuite de la politique d’assouplissement monétaire (cf. « Quantitative easing ») – expression pudique pour désigner une forme de création monétaire – et aussi sur celle du programme gouvernemental d’austérité. Celui-ci avait été lancé après les élections de 2010 et échelonné sur 7 ans, en vue de la résorption du déficit budgétaire. Le gouvernement n’envisageait pas de plan B malgré des résultats décevants et une vraie montée de l’insatisfaction sociale.

Le pays n’était pas dénué d’antidotes à la crise. En contrepoint de la tonalité d’ensemble plutôt sombre de la situation économique et sociale, l’on pouvait en effet constater l’ouverture, le dynamisme de la société et le caractère cosmopolite de la capitale, sans doute alors la plus internationale du monde (NB: il y avait un tiers d’étrangers dans la population de Londres; la ville-monde comptait 50 communautés de plus de 10.000 personnes). La vitalité démocratique du pays s’exprimait non seulement au Parlement qui exerçait un pouvoir réel et continu de contrôle, notamment dans le cadre de ses puissantes Commissions (« Select Committees »), mais au travers des media dont l’audience était considérable ou encore par le canal associatif (cf. Fondations, Think tanks de réputation mondiale, etc..). Le soft power britannique restait impressionnant.

On ne saurait pour autant oublier les zones d’ombre, voire l’envers du décors. Le modèle de la réussite ne pouvait masquer un phénomène de classes plus marqué qu’ailleurs en Europe. Les communautarismes étaient une menace potentielle pour la cohésion sociale et l’identité nationale et le travailliste Ed. Miliband, chef de l’opposition, en avait même appelé son parti à reconsidérer certaines de ses positions sur l’immigration. La désindustrialisation avait laissé à l’abandon des régions entières et des populations à la limite du seuil de pauvreté (cf. « the broken England »). Une politique de pure inspiration libérale ne permettait pas de répondre à des situations sociales dramatiques. Pour autant, le Premier ministre David Cameron avait assimilé l’Etat-providence à la « culture de la dépendance » et la législation était orientée vers une flexibilité encore accrue du travail.

La question de l’avenir de la City, face aux réponses apportées dans la zone euro, se posait avec acuité à un moment où la réputation de la place financière était ébranlée par le scandale de la Banque Barclays (cf. accusations de manipulation du taux interbancaire LIBOR) qui ne faisait que commencer et dont on pensait qu’il pourrait affecter également d’autres établissements bancaires.

La crise dans la zone euro est devenue un alibi commode qui a d’ailleurs été exploité par le gouvernement, en particulier par le tandem Premier ministre-Chancelier de l’Echiquier. Le discours de ce dernier, selon lequel « le redressement britannique a été anéanti pour la crise à la porte du pays », a fait long feu. Même au sein du parti conservateur, des backbenchers (NB: Parlementaires qui ne siègent pas au gouvernement) ont estimé que la « débâcle » de la zone euro était un prétexte pour justifier de piètres performances économiques. Les déclarations du Gouverneur de la BoE se sont situées dans le droit fil d’au discours tendant à faire de l’Europe un bouc émissaire, même si elles ont constitué aussi une reconnaissance implicite de destins liés.

Dans ce contexte, le sauvetage de la zone euro était jugé indispensable pour les intérêts d’un pays qui fait 40% de son commerce extérieur avec elle mais une interrogation inquiète portait sur les remèdes, en particulier sur le projet d’Union bancaire par rapport à celui du Marché unique auquel Londres était attaché (NB: selon le Vice-premier ministre N. Clegg, 3 millions d’emplois britanniques en dépendaient).

Ces débats ont relancé les revendications sur la place du Royaume-Uni en Europe, voire sur son appartenance à l’Union européenne. Le mouvement a pris de l’ampleur au sein même du camp Tory et c’est ainsi qu’une centaine de backbenchers conservateurs ont demandé au Premier ministre d’inscrire dans son projet électoral pour 2015 « l’engagement d’un référendum ».  Au demeurant, le European Act de 2011, qualifié de « referendum lock », prévoit qu’un référendum s’impose en cas de nouveau transfert de souveraineté à Bruxelles.

Le Premier ministre David Cameron a dû s’emparer de la question du « in-out referendum ». Il a écarté a priori la perspective d’une sortie de l’Union (« partir ne serait pas dans l’intérêt de notre pays ») et réaffirmé l’objectif central démarche unique. Néanmoins, il a confirmé un audit portant sur les effets des directives européennes sur la législation britannique dans quatre secteurs: la justice et la police, l’emploi et la législation sociale, les services financiers et la politique régionale. 

Face à un large courant souverainiste dans l’opinion et la classe politique, qui a même fini par confiner à la fronde au sein d’un groupe d’élus influents, David Cameron s’est engagé à respecter la volonté populaire (« to get the full-hearted support of the British people »). Il s’est agi pour lui de contrôler les forces centrifuges en offrant des échappatoires démocratiques. Le pari fut compliqué avant de s’avérer risqué. En effet, s’engager sur le principe d’une consultation populaire dès avant les élections générales à la Chambre des Communes ne pouvait que compliquer sérieusement les relations avec l’allié Libéral-démocrate de la coalition.

Sur la question fondamentale de la relation à l’Union européenne, il était clair pour le gouvernement, Conservateurs et Libéraux-démocrates réunis, que les intérêts commandaient de rester dans l’Union à la condition de garanties pour le Marché unique et d’une limite dans la construction de type fédéral qui pourrait s’imposer à Londres. David Cameron proposa d’ailleurs sa vision de la réforme de l’Europe dans son discours de Bloomberg de 2013. 

Mais cela n’épuisa pas le débat interne dans une période de crise de la zone euro: comment rester sans être marginalisé? Comment menacer de s’éloigner sans déclencher des forces internes fortement centrifuges dans un pays où selon le Secrétaire au Foreign Office de l’époque « l’Europe a perdu au Royaume-Uni le soutien et l’affection du peuple ». C’est bien dans cette contradiction que se trouva le gouvernement qui lui valut des critiques et des deux côtés de sa majorité et une certaine incompréhension de l’opinion sur ses objectifs réels.

La suite est connue mais l’histoire du Brexit n’est pas entièrement écrite. Revenir sur le genèse du Brexit permet de mieux discerner une dimension qui n’est pas faite que de calculs mesquins, ce qui ne revient pas à approuver la décision de séparation. Certains se plaisent à citer le jugement qu’aurait exprimé à plusieurs reprises Napoléon à Sainte-Hélène, selon lequel « les Anglais sont une nation de boutiquiers ». Or, le Brexit a démontré le contraire par sa composante irrationnelle.  Pour faire simple, au risque de caricaturer, il a résulté de l’alliance improbable dans les urnes d’une « élite » nostalgique d’une grandeur passée, encline à se draper dans un « splendide isolement », et de couches sociales déclassées en particulier dans les zones désindustrialisées du pays. 

Les politiques incapables de traiter les problèmes de ces dernières n’ont eu de cesse de faire de l’Europe le bouc émissaire de leur impuissance. Les esprits les plus pro-européens de la classe dirigeante, à l’instar de la Présidente de la Chambre des Lords,  s’étaient inquiétés au cours des années que l’on ne parle jamais en bien de l’Europe dans le pays. Comment dès lors le gouvernement pouvait-il être en mesure soudainement, au cours d’une brève campagne référendaire,  de convaincre du bien-fondé du maintien dans l’UE? Les mensonges par calcul politicien ont fait le reste.

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L’ADN britannique fait de courage et de grandeur, révélé avec éclat lors du Jubilé de la Reine et des Jeux olympiques, aurait pu être un formidable atout pour l’Europe dont les institutions doivent en effet être réformées en permanence comme il sied à toute structure vivante. Paradoxalement, l’insatisfaction britannique aurait pu continuer à servir l’Europe. Comment est-il possible de construire celle-ci dans sa dimension politique dont l’organisation de la sécurité est un préalable? Tels seront les enjeux majeurs, au-delà des vicissitudes déjà constatées de la période post-Brexit qui commence.

 

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