Biélorussie : les trois martyres d’une nation, la nuisance d’un pouvoir hors-la-loi

Hommage à la nation martyre © Collage PP

Quelle perception avons-nous de la Biélorussie? L’image sans doute assez floue d’un pays qui ne surgit que dans les drames, les turbulences ou la violence politique? Ne retenons-nous pas avant tout le mot « Russie » qui compose son appellation, ce qui nous conduit à être systématiquement sur la réserve et même à critiquer durement en lieu et place du grand voisin que nous n’oserions pas tancer de manière aussi frontale?

Une telle attitude de notre part a des raisons objectives. Pour s’en tenir à la période la plus récente, la réélection contestée en 2020 d’Alexandre Loukachenko à la tête du pays – à laquelle il a accédé il y a plus de vingt-cinq ans -, a alimenté un cycle continu de manifestations et de répression sous diverses formes. Les Européens et les pays de l’Ouest en général sont intervenus dans le débat puisque, par exemple, le Président Macron a déclaré sans ambages que « Loukachenko devait partir ». Les figures les plus médiatisées internationalement de l’opposition, aujourd’hui principalement féminines, n’ont pas réussi a reléguer au second plan – et telle n’était assurément pas leur finalité – le style souvent ubuesque du régime et en tout premier lieu de son dirigeant suprême. Ce dernier entretiendrait d’ailleurs des relations compliquées avec le chef de l’Etat russe, ne serait-ce qu’en raison de différends commerciaux sur le prix du gaz. L’acte de piraterie aérienne,  qui a consisté à détourner un avion de transport civil de
 passagers afin d’arrêter un opposant ayant trouvé refuge dans la Lituanie voisine – dont le ciel biélorusse et l’aéroport de Minsk viennent d’être le théâtre – ont encore assombri le tableau et conforté tous les jugements péremptoires. S’il est néanmoins clair désormais que dans ce pays couve un « volcan sous la glaciation » – pour paraphraser une formule à la Hitchkock -, il ne faut pas entendre cette affirmation uniquement dans le sens d’une ébullition de type révolutionnaire mais aussi de manière positive. La Biélorussie a en effet une histoire, souvent tragique et une identité, même par rapport à son puissant voisin. Son niveau d’éducation et de culture méritent la considération de tous, en particulier des Européens.

Peu de pays ont été autant que la Biélorussie des victimes expiatoires de l’histoire. De ce cortège quasi ininterrompu de martyres, on peut retenir trois grands moments. Au-delà des vicissitudes politiques actuelles et des effets toujours ressentis du drame de Tchernobyl, l’histoire et la géographie se sont conjuguées pour faire de la guerre subie la plus grande des tragédies biélorusses.

La guerre, obsédante © PP

Voie privilégiée des envahisseurs et aussi parfois de leurs retraites chaotiques qui  s’accompagnent également de souffrances sans nom pour les populations locales, il suffit de citer l’année 1812, celle de la fin de la campagne de Russie napoléonienne, lorsque la Grande Armée se disloqua en quelque sorte dans le franchissement de la Bérézina, puis fut harcelée dans ses mornes plaines glacées environnantes.

La première guerre mondiale y trouva l’un de ses grands théâtres de combats et l’on peut dire au sens premier de l’expression que la Biélorussie « offrit le décor. » C’est à Brest-Litovsk que fut signé en 1918 le Traité de paix entre l’Empire allemand et la Russie soviétique. Le 22 juin 1941, au premier jour de l’opération Barbarossa, Brest fut attaquée par l’armée allemande. Le pays fut le théâtre d’atrocités indicibles et d’une extermination massive de la communauté juive. L’on estime que la quasi intégralité du patrimoine et des monuments historiques fut détruite pendant le second conflit mondial. Le traumatisme demeure considérable. Dans la capitale Minsk, le souvenir de la guerre demeure obsédant, le cinéma du quartier, le square du coin de la rue, s’appellent « deuxième guerre mondiale ».

Le mythe de la Maison haute, 1952 © Collage PP

Qu’on le veuille ou non, l’ère stalinienne est synonyme de reconstruction – à l’instar de la Maison haute, référence suprême telle que décrite par Katherine Zubrovich dans Moscow Monumental – et de l’industrialisation massive du pays qui l’a relevé. Tout en faisant la part de la propagande, la peinture réaliste de cette époque, comme en Russie, montre des environnements modernes inconnus jusqu’alors et des visages joyeux. Le « camp » socialiste européen a connu aussi une espèce d’âge d’or, dû principalement à la paix enfin recouvrée, tout comme l’Amérique des années 50, toutes proportions gardées. Paradoxalement, c’est à Minsk, le 8 décembre 1991, qu’a été posé dans un climat néo-stalinien persistant le premier acte marquant la fin de l’URSS, par les Accords du nom de la capitale biélorusse signés avec l’Ukraine et la Russie sur l’autel des ambitions d’un Boris Eltsine déterminé avant tout à éliminer son rival Mikhaïl Gorbatchev.

Le deuxième martyre de la Biélorussie se prolonge hors des regards, dans les chairs de ses victimes. Le 26 avril 1986 explosa le réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl en Ukraine.

La proximité géographique et la direction des vents firent que 70% des retombées de cette explosion ont affecté un pays qui n’avait développé lui-même aucune industrie nucléaire civile. Selon les statistiques, 2 millions de personnes (NB: sur 9,5 M) ont été contaminées, dont 500.000 enfants. Au début des années 90, je vis régulièrement à Moscou au monastère de Novodievitchi, des groupes d’enfants venus de ces régions contaminées et de celles d’Ukraine conduits par des religieux pour une « Ecole du dimanche » – en réalité un moment de « respiration ». Mais, nous devons regarder la réalité en face: le sud de la Biélorussie, et notamment la partie orientale de la région historique de la Polésie – à cheval sur quatre pays (Ukraine, Pologne, Russie et Biélorussie) et qui évoque forêts de bouleaux, marais enveloppés de brouillards et maisons enfumées aux toits de chaume -, reste difficile d’accès et contaminé par les radiations de l’explosion de 1986.

20 Place soviétique © PP

Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, dont l’oeuvre a été qualifiée de « mémorial de la souffrance et du courage » lors de l’attribution de cette éminente distinction, est l’expression de cette histoire tragique et elle reprend, en s’appuyant sur des témoignages collectés au cours de longues périodes, les thèmes de la guerre (cf. La guerre n’a pas un visage de femme, 1985) – y compris l’Afghanistan, le Vietnam soviétique – et de la catastrophe de Tchernobyl (cf. Chronique du monde après l’apocalypse). Le réel y prend une dimension qui dépasse même et de loin toute fiction.

La Biélorussie, au moins trois fois dans la souffrance – en raison des guerres, de la contamination radioactive et de l’inadéquation de son mode de gouvernement aux aspirations profondes de son peuple -, nous fournit peut-être sans le savoir elle-même des enseignements majeurs. Il est possible de construire et de reconstruire après une destruction totale; il est possible de conserver une identité après avoir perdu tout son patrimoine architectural et historique; il est possible de préserver une culture sous un régime qui prétendait à la tabula rasa.

La Biélorussie, notre voisine que nous connaissons si peu, a besoin de notre attention, d’une meilleure compréhension, de la reconnaissance de sa dignité, de son esprit industrieux et de sa culture propre pour s’engager et réussir sa mutation.  Ce changement ne pourra s’opérer sur une voie qui la conduise une fois de plus à la la décomposition et au délabrement tout au moins moral, comme l’y entraîne un régime suranné qui ne la mérite sans doute pas. Nation européenne, ne serait-ce que pour avoir partagé et échangé populations et territoires avec ses voisins, elle le sera pleinement à une échéance que l’on ne peut fixer précisément dans un ensemble conçu dans une vision géostratégique.

Alors les paysages sans aspérités et sans repères, comme dans un film d’Andreï Tarkovsky, dont les seuls jalons sont les souvenirs et l’expérience de tragédies, prendront un relief nouveau et la vie reprendra dans les forêts de Polésie.

Sally Stafford, Bluebell light, collection particulière © PP

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