Berlin, Hauptstadt der DDR (1/3) : L’Ambassadeur de Nazelle

Un croisé généreux sur les marches de l’Est

Voûte d’entrée du monastère de Serguiev Possad, Anneau d’or, Russie © PP

Avant de parler du premier des diplomates par le renom, il me faut parler de celui qui fut le premier de mes Ambassadeurs dans la carrière, Xavier du Cauzé de Nazelle, disparu il y a un peu plus d’un an. Un premier poste à l’étranger ne s’oublie pas, dit-on entre collègues, et tel fut bien le cas.

Xavier de Nazelle aurait sans doute aimé la photographie retenue pour lui. Elle fut prise en Russie au fameux monastère de Zagorsk, rebaptisé aujourd’hui « Serguiev Possad ». Il le connut et le fréquenta assurément – malgré les restrictions de déplacement à l’extérieur de la capitale imposées alors par les autorités soviétiques à l’encontre des diplomates – lorsqu’il fut Ministre conseiller à l’Ambassade de France à Moscou. L’Est le fascinait, car c’était comme s’il y avait une mission à accomplir, mais il était surtout un passionné de l’Allemagne, par goût, par éducation, en raison aussi de liens familiaux. L’une de ses filles – agrégée d’allemand – avait en effet épousé le fils d’un grand diplomate allemand, l’Ambassadeur Horst Groepper. Celui-ci avait eu une singulière relation professionnelle avec l’Union soviétique: tout jeune fonctionnaire, il avait été affecté, avant le 22 juin 1941, au sein de l’Ambassade d’Allemagne à Moscou;  il y était revenu comme Conseiller politique au service de la République fédérale puis y avait été nommé ambassadeur au moment de la crise des fusées de Cuba en 1962. Lorsque le beau-père de son fils avait été nommé Ambassadeur à Berlin auprès de la RDA, il n’était plus retourné dans l’ancienne capitale depuis le second conflit mondial. L’Allemagne et l’Est, l’Allemagne de l’Est, une telle combinaison était finalement parfaite pour Xavier de Nazelle, même s’il ne le réalisait pas toujours lui-même, et sa propension à l’accomplissement d’une mission – jusqu’au sens religieux du terme – pouvait y trouver un terrain particulièrement favorable pour s’épanouir. 

Pour ma première affectation à l’étranger, au coeur de l’hiver 1980, je m’acheminai avec ma petite voiture en direction de « Berlin, capitale de la RDA », comme le prétendait le régime de l’Allemagne de l’Est. Sur un espace géographique limité, les frontières à franchir étaient nombreuses et telle était la réalité géopolitique d’alors. Il me fallut contourner la limite entre les secteurs de Berlin-Ouest et de Berlin-Est que les Occidentaux précisément ne considéraient pas comme une frontière au regard de l’Accord quadripartite réaffirmant l’unité de la ville. J’entrai donc à Berlin-Est au prix d’un long détour en RDA en traversant des zones industrielles dont s’échappait la fumée du lignite que l’on brûlait. L’Ambassade de France se trouvait sur l’avenue Unter den Linden(« sous les tilleuls »), à proximité de la Porte de Brandenbourg alors infranchissable.

L’Ambassadeur de Nazelle était d’une haute exigence intellectuelle et morale et en même temps d’une grande simplicité et particulièrement attentionné pour les autres. Gaulliste, catholique, il aimait l’Allemagne mais non pas, comme François Mauriac, jusqu’au point de se satisfaire « qu’il y en eût deux ». Au contraire, il était à l’écoute des sentiments engendrés par la division et il envisageait sans crainte une réunification qu’il jugeait inéluctable. Son anticommunisme s’apparentait à un esprit de croisade; c’était un peu comme si la troisième Rome était occupée par des mécréants et qu’il fallût libérer les Lieux Saints. Mais cette approche ne se traduisait pas chez lui par une quelconque agressivité, tellement éloignée de sa bonté naturelle. Il aurait aimé convertir par la simple force de ses convictions intellectuelles et religieuses qui étaient grandes. Aussi recherchait-il toujours le dialogue avec ceux qui ne pensaient pas comme lui et lui opposaient de fortes résistances malgré un rapport inégal dû à la force impressionnante de son esprit.

Les temps étaient passionnants mais compliqués à un moment particulièrement sensible pour les relations inter-allemandes, alors que la question des euromissiles prenait de l’ampleur et que des fissures apparaissaient tant en Europe occidentale avec le pacifisme – produit notamment de la peur de la guerre nucléaire – qu’au sein du Pacte de Varsovie où l’aspiration à la liberté devenait irrépressible, comme en attestait à ce moment-là la force du mouvement « Solidarnosc »  en Pologne. Tous ces sujets étaient au coeur de nos réflexions, comme lors de la réunion quotidienne en « chambre sourde », sorte de cage de Faraday, censée être protégée des écoutes. Outre l’analyse au jour le jour, je me souviens d’études de fond que nous réalisions sur « la dissidence en RDA », « le nucléaire à usage civil » ou encore « l’influence politique des Églises en Allemagne de l’Est ». 

Ce travail, ces réflexions, n’étaient pas simplement théoriques. C’est le propre des bonnes missions diplomatiques que de multiplier, en fonction de l’ouverture du pays d’accueil, les contacts, source d’information et les expériences de terrain. Le régime d’Erich Honecker était très secret et donc peu lisible en profondeur. Comprendre la société n’était pas plus aisé car les  rencontres ne s’organisaient pas aisément et il fallait du temps – dont nous ne disposions pas – pour gagner la confiance de ceux que nous risquions d’exposer. J’avais tout de même des fréquentations, notamment dans les milieux intellectuels. Ceux-ci ne se résumaient pas qu’à des figures déjà assez connues, même à l’Ouest, tel l’écrivain Stephan Hermlin. 

J’avais été impressionné par un ouvrage de ce dernier intitulé Abendlicht(« Crépuscule ») dans lequel il racontait, sur un mode autobiographique, comment fils de grand bourgeois – son père était notamment un collectionneur de toiles de maîtres expressionnistes, dont Edvard Munch -, il était devenu communiste au simple contact d’une rue en effervescence dans les années troublées de l’entre-deux-guerres. Je lui rendis une fois visite dans sa petite maison en bois du quartier de Pankow, qui ressemblait d’autant plus à une datcha que sa femme était russe. Sa biographie officielle, comme celle d’un certain nombre de caciques du régime, indiquait qu’il avait fait la guerre d’Espagne, puis avait participé « sur le chemin du retour » à la résistance en France. Après la réunification, une polémique devait éclater en République fédérale pour contester la véracité de cette présentation par trop béatifiante par rapport au cursus bien réel celui-là d’autres communistes est-allemands formés à Moscou. Mais il est vrai que ceux d’entre eux qui avaient vraiment été au côté des Républicains espagnols se distinguaient des plus rigides, les « Moscoutaires ». 

Il existait alors une littérature est-allemande  très intéressante, plutôt dissidente, dont les figures de proue étaient Stephan Heym – qui, après avoir dû émigrer aux Etats-Unis, avait participé au débarquement en Normandie; son roman « Les Croisés » publié en 1948, qui évoquait la guerre et le communisme fut un bestseller; sous la poussée du maccarthysme, il s’installa à Berlin-Est – et Christa Wolf que fréquenta l’Ambassadeur de Nazelle. Stephan Heym, qui le fascinait tout particulièrement, avait osé avec « Une semaine en juin » traiter de la révolte des Berlinois en 1953 – avant Budapest en 1956 et Prague en 1968 – et il ne fut protégé que par sa notoriété. Après la réunification, il resta fidèle à son caractère irréductible en dénonçant l’absorption trop rapide de la partie orientale par l’Allemagne « rhénane ».

Mes fréquentations se trouvaient aussi dans la jeunesse éduquée de mon âge. Il s’agissait des étudiants de l’Université Humboldt, de jeunes artistes auxquels je rendais parfois visite le dimanche à Postdam dans le quartier des célèbres studios de cinéma. Le hasard de la construction du mur avait fait que celui-ci était visible depuis chez eux et pourtant il était évident qu’aucune séparation de ce type – même aussi douloureuse et aussi précisément parce qu’elle l’était – n’entravait leur réflexion et leur ouverture d’esprit. Telle était en effet la caractéristique de l’Allemagne de l’Est dans le bloc communiste d’alors: la fermeture aux déplacements vers l’Ouest était quasi totale mais les esprits étaient très informés grâce aux échanges et rencontres entre Allemands de familles séparées que favorisait l’Ostpolitik engagée par Willy Brandt dès 1966 et poursuivie par Helmut Schmidt; de plus, les media ouest-allemands étaient captés et les Allemands de l’Est ne regardaient ou n’écoutaient en réalité qu’eux. Pour contrer cette influence jugée pernicieuse, une émission de la télévision d’Etat appelée Schwarze Kanal (« chaîne noire ») s’efforçait de démontrer point par point que tout ce qui était diffusé par l’Ouest n’était que propagande grotesque, tentative désespérée qui ne suscitait que de la dérision et à laquelle n’était prêtée qu’une attention distante.

La connaissance de la société est-allemande et la compréhension des mentalités profondes nous étaient grandement facilitées par la fréquentation de nos collègues ouest-allemands. Ces derniers, afin de marquer la spécificité des relations inter-allemandes et le fait que les deux pays n’étaient pas étrangers l’un à l’autre, disposaient d’une Ständige Vertretung (« Représentation permanente ») – qui n’était pas formellement une Ambassade – rassemblant plus de 90 personnes. Son responsable était alors Klaus Bölling, un proche de Helmut Schmidt, qui avait été le porte-parole du gouvernement fédéral, se rendait fréquemment à Bonn où il continuait à assister – sauf erreur de ma part – aux réunions du Cabinet; il s’agissait donc d’une personnalité de premier plan, attestant de l’importance primordiale accordée dans l’agenda politique de la République fédérale aux relations entre les deux Allemagnes. 

Nos collègues ouest-allemands parcouraient le pays, y avaient parfois des relations familiales, suivaient des audiences judiciaires. Certains avaient même vécu « avant le mur » sur le territoire devenu celui de la RDA. L’un d’eux, qui était Berlinois, m’avait raconté des souvenirs marquants de son enfance: dans son immeuble, sa famille avait été dénoncée par des voisins comme étant suspecte au motif qu’elle écoutait « RIAS Berlin », une station de radio de l’Ouest. Mais au total, il était clair que nos collègues et amis entretenaient des liens anciens, en tissaient de nouveaux, sinon pour encourager le rapprochement et la réunification, du moins pour faciliter celle-ci le jour où elle interviendrait. Nous, diplomates étrangers, n’étions dans le meilleur des cas que les témoins de cette vie familiale discrète mais forte. Elle avait quelque chose d’émouvant dans le contexte de la division Est-Ouest. Mais comprenions-nous vraiment la profondeur de ce qui se déroulait, obnubilés que nous pouvions parfois être par les abstractions de la guerre froide ?

Tout cela n’échappa en tout cas pas à l’Ambassadeur de Nazelle qui quitta Berlin en 1981 avec la conviction forte que la réunification se ferait. Il ne pouvait en prédire le moment, mais cette issue était – sans qu’il le dît clairement – celle qu’il appelait de ses voeux. Il s’éloigna déchiré: il venait de démissionner de son poste d’Ambassadeur en raison de l’entrée des communistes au gouvernement français à la suite de l’élection de F. Mitterrand à la Présidence de la République; il fut le seul de la carrière à le faire. Il avait estimé qu’il ne pourrait « négocier avec les communistes en face de lui et les avoir en même temps dans le dos ». Il avait espéré jusqu’au dernier moment que le gouvernement français demeurerait monochrome ce dont il avait fait une ligne rouge. 

Avant de prendre son ultime décision, il avait tenu une sorte de « conseil de famille » à Berlin-Ouest auquel j’avais assisté. Je lui avais demandé ce qu’il entendait par « démission » : s’agissait-il de quitter son poste ou d’abandonner à jamais la carrière diplomatique ? J’avais aussi relevé qu’il adopterait ce faisant, en tout état de cause, l’attitude d’un politique – ce qu’il n’était pas – et non celle d’un citoyen respectueux d’un choix démocratique. Enfin, alors que s’amoncelaient des nuages très lourds avec la crise polonaise, qui se solderait quelques mois plus tard par l’état de guerre mis en place par le général Jaruzelski, et plus encore avec ce que l’on appelait « la crise des euromissiles » à propos de l’introduction des fusées soviétiques SS-20 tournées vers l’Europe, j’estimai qu’il devait être fidèle au poste et le lui dis. J’ajoutais que le discours de Claude Cheysson, le nouveau ministre des Affaires étrangères, était plus proche de son attitude de fermeté sur le sujet que la ligne de l’équipe précédente et qu’il aurait un rôle majeur à jouer « sur les marches de l’Est ». Rien n’y fit car il était trop tard, la décision avait été prise, la mort dans l’âme…

A la faveur de la première cohabitation, c’est-à-dire pour lui au terme d’une sorte d’exil intérieur de cinq années, il revint dans le « circuit diplomatique ». Il avait toujours rêvé, en raison de ses convictions religieuses et du prestige de la fonction, d’être nommé Ambassadeur auprès du Saint-Siège, l’un des plus beaux postes alors de la carrière – et je peux imaginer ce qu’aurait été un dialogue avec Jean-Paul II -, mais F. Mitterrand, homme de mémoire, n’avait pas pardonné. Malgré l’affection que je conserverai toujours pour Xavier de Nazelle, je compris cette inflexibilité qui fut celle d’un vrai politique. 

Unter den Linden, Ost Berlin © PP

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