Berlin, Hauptstadt der DDR (2/3) L’oeil du cyclone : un dimanche 13 décembre 1981

La plus grande catastrophe du XXème siècle © PP

Sur le plan extérieur, les grands sujets ne manquaient pas au centre desquels se trouvait Berlin: la crise des euromissiles, l’affaire polonaise, l’évolution du Pacte de Varsovie et bien entendu le cours des relations inter-allemandes. Toute affaire diplomatique d’importance, et a fortiori toute crise, depuis le blocus soviétique de la ville en 1948 et la politique agressive de Nikita Khrouchtchev en 1958, y prenait une dimension mondiale.

Le régime est-allemand étant peu accessible, même pour l’Ambassadeur, les media contrôlés, nous pouvions disposer de « canaux complémentaires » d’information étant à cheval sur l’Est et l’Ouest. Et puis, il y eut des moments forts où nous eûmes le sentiment de vivre l’Histoire.

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Je me souviens par exemple de la visite en nos murs de l’Ambassadeur d’Union soviétique Pyotr Abrassimov. Ce dernier était une grande figure de la diplomatie soviétique et il régnait en maître, avec son allure patricienne, sur une immense Ambassade, située à proximité de la nôtre et de la Porte de Brandebourg. Cette bâtisse destinée à impressionner était la résidence du « Pro-Consul » de l’URSS en Allemagne de l’Est où stationnaient alors 500.000 soldats de l’Armée rouge cantonnés la plupart du temps à l’abri d’épaisses forêts dans des zones interdites d’accès (Sperrgebiete), ce qui donnait à un pays limité par la taille la plus forte densité militaire au monde.

Après une carrière gouvernementale dans le cabinet dirigé par Alexeï  Kossyguine et au Soviet Suprême, P. Abrassimov s’était engagé dans une carrière diplomatique. Il avait été le négociateur soviétique de l’Accord quadripartite sur Berlin, conclu le 3 septembre 1971, aux côtés notamment pour la France de  Jean Sauvagnargues, dont le Président Giscard d’Estaing ferait ultérieurement – après Jean-François Poncet – son ministre des Affaires étrangères en reconnaissance de ce haut fait diplomatique. Membre du comité c
entral du PCUS, auquel il venait tout juste de participer, l’Ambassadeur soviétique rentrait de Moscou où il s’était entretenu avec Léonid Brejnev et il en imposait par cette seule qualité d’interlocuteur des plus grands. Il était Ambassadeur à Paris en 1968 au moment de l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie et connaissait admirablement la politique française. Comportement rare dans la fonction publique soviétique et preuve supplémentaire de son rang éminent, il prenait parfois des poses d’acteur consommé et ses déclarations devenaient souvent des bons mots. Il avait ainsi un jour écorné l’Ostpolitik de W. Brandt en déclarant « qu’il n’y avait pas de roses sans épines » ( Keine Rosen ohne Dornen). Pour autant, il avait eu des relations directes avec le maire de Berlin-Ouest d’alors ce qui n’avait pas été sans provoquer des tensions avec Walter Ulbricht. Mais il était lui-même l’incarnation de la direction soviétique et il lui arriva même, fait unique, de prendre part à des réunions du cabinet est-allemand.

L’entretien se déroula dans une atmosphère à la fois amicale et rude, comme cela se passait souvent avec les Soviétiques. Abrassimov se montra préoccupé par les évolutions de la politique intérieure française. Ce sujet ne pouvait qu’embarrasser l’Ambassadeur de Nazelle, compte tenu du devoir de réserve auquel il était tenu, qui se garda bien de rendre compte en détail des propos de son interlocuteur sur ce point. Ce dernier rappela avoir rencontré personnellement le général de Gaulle, puis le Président Georges Pompidou et il ne dissimula pas son admiration pour le gaullisme. Il parla aussi de F. Mitterrand, candidat à l’élection présidentielle qui approchait, pour dire que Moscou n’avait aucune illusion sur ce dernier et se déchaîner contre une personnalité qu’il ne jugeait personnellement aucunement « socialiste » et dangereuse pour les intérêts du pays qu’il représentait. Si des communistes devaient entrer quelques mois plus tard au gouvernement de P. Mauroy – ce qui ne cadrait pas avec l’analyse de l’Ambassadeur soviétique – il est clair que l’on avait arrêté très en amont à Moscou un jugement sur de possibles évolutions politiques en France.

L’Ambassadeur de Nazelle reçut quelques semaines plus tard à la Résidence, entre les deux tours de l’élection présidentielle, l’ancien Ministre Pierre Sudreau. Dans mon souvenir, celui-ci était venu à Berlin au titre d’activités dans les chemins de fer, ce qui impliquait des coopérations avec des pays de l’Est européen. Le Ministre avait conservé une relation étroite avec Margot Honecker, l’épouse du Premier Secrétaire du Parti communiste (SED: Sozialistiche Einheitspartei), ayant été interné avec elle pendant la guerre, en raison de ses activités dans la résistance, en particulier au sein du réseau Brutus; né dans le sud de la France et dirigé par Gaston Defferre, le réseau avait pris une importance nationale quand Pierre Sudreau fut arrêté à la fin de l’année 1943. Le Ministre parla de l’élection présidentielle en France; il avait vu quelques jours auparavant le Président Giscard d’Estaing qui s’était montré particulièrement inquiet quant à l’issue des urnes. Les cauchemars de de l’Ambassadeur Abrassimov prenaient corps.

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Au début du printemps 81, je me rendis pour quelques jours à Varsovie. Je ne connaissais pas la Pologne et l’évolution du pays sous l’impulsion du mouvement Solidarnosc me paraissait valoir le déplacement, lequel fut effectué en train, ce pays voisin n’étant distant que d’une soixantaine de kilomètres des quartiers les plus excentrés de Berlin-Est. Je séjournais dans la capitale chez un collègue, spécialiste de la zone où il serait ultérieurement à plusieurs reprises Ambassadeur, qui hébergea en même temps Jean Offredo, journaliste à la télévision et grand connaisseur de le Pologne et de son église. Cette rencontre marquante rendit le séjour encore plus riche.

Ma première impression fut que, venant de Berlin-Est, c’est comme si j’avais effectué un voyage vers l’Ouest tant Varsovie pétillait et bouillonnait de vitalité au point peut-être de donner l’illusion d’une liberté déjà acquise. En réalité, s’installait aussi un certain désordre au-delà de ce que l’ordre communiste et la discipline sous surveillance du camp socialiste européen étaient alors prêts à accepter.  Avant de quitter Varsovie pour Berlin, un dimanche soir par un train de nuit, nous fîmes un dernier tour de la capitale  en voiture. La nuit, la ville était assez sinistre et je passais sous les fenêtres – elles toutes éclairées malgré l’heure tardive – du Ministre de la Défense, un certain général Jaruzelski qui devait peu après cumuler cette fonction avec celles de chef du gouvernement puis du parti. Dès mon retour, je rapportais mes impressions à l’Ambassadeur de Nazelle.

Malgré nos sympathies communes pour Solidarnosc et l’élan romantique qu’il pouvait susciter,  nous devions nous résoudre à faire le constat que les structures de force de l’Etat polonais étaient encore solides et à l’oeuvre – la Pologne étant,  avec l’Allemagne de l’Est d’ailleurs, l’une des composantes principales du Pacte de Varsovie – et que des nuages s’accumulaient qui risquaient d’altérer le fragile printemps de Varsovie. Des manoeuvres militaires d’envergure des pays du Pacte constituaient de premières menaces qui avaient alerté les chancelleries.

Des démarches nous avaient d’ailleurs été demandées par Paris visant à mettre fermement en garde les autorités de notre pays de résidence contre une éventuelle participation à une mise au pas militaire qui serait inévitablement la source de très graves tensions internationales. La réaction est-allemande avait consisté, à plusieurs reprises, à nier un tel projet – soit résultant d’une action autonome, soit coordonnée au sein du Pacte – en se référant notamment au passé des aventures allemandes en Pologne qui rendaient cette perspective inimaginable.

Dans mon souvenir, l’analyse du poste – et telle était en tout cas ma perception – était que l’on pouvait prêter un certain crédit à cet argument principal selon lequel « l’Allemagne, fût-elle de l’Est, ne pouvait à nouveau envahir la Pologne ». Il s’avéra – et ce sera le jugement de l’histoire – que nos interlocuteurs avaient parlé juste, malgré sans doute le scepticisme de plusieurs capitales de l’Ouest. Les bruits de bottes du Pacte de Varsovie avaient relevé de la gesticulation et la solution, pour brutale qu’elle fût, s’avèra exclusivement polonaise. Comme dans le film « Danton » d’Andrej Wajda, le « Robespierre-Jaruzelski », en contrepoint du « Danton-Depardieu », afficha son « sacrifice » avec cette déclaration « pour le bien de mon pays, je commettrais n’importe quelle ignominie ». Ce général, qui travaillait tard un dimanche soir, tandis que d’autres étaient engagés dans un processus révolutionnaire, se conforma à sa manière à cette réflexion. Il chercha d’ailleurs ultérieurement à gagner une forme de réhabilitation lui reconnaissant un certain rôle national, ce fut le coeur de sa défense. L’état de guerre avait été imposé par une personnalité d’ailleurs considérée jusque-là comme plutôt modérée au sein du système.

Le plaidoyer exprimé mezzo voce fit son chemin et lui valut quelques années plus tard d’être reçu à Paris par le Président Mitterrand au grand trouble affiché par le Premier ministre L. Fabius, lequel prit ses distances en déclarant à propos de son mentor: « Lui c’est lui, moi c’est moi ». Effectivement, le Président de la République était fondé à constater que les chars soviétiques n’étaient pas entrés à Varsovie, comme à Budapest en 56 et à Prague en 68. Le monde avait changé et des forces nouvelles contribuaient en profondeur à ces évolutions.

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Dans le cadre d’une enquête pour la première chaîne de télévision française, sur le thème du « rôle de la jeunesse dans le changement des pays du bloc de l’Est », je fis la connaissance de la journaliste Jacqueline Dubois. Je fus très intéressé par son projet, auquel je m’efforçai de contribuer en sous-main, mais plus encore fasciné par son histoire et sa personnalité.  

J. Dubois, grande spécialiste de la Chine à la télévision française où elle s’exprimait avec un accent inimitable était en fait née Galia Gourevitch à Moscou. Son père, très âgé, avait été un compagnon de Lénine et ses convictions marxistes-léninistes n’avaient jamais été ébranlées. Pendant la terreur stalinienne, sa femme dont l’état de santé était désespéré lui avait fait promettre de quitter le pays avec les enfants encore très jeunes. La famille s’était rendue en Chine  au terme d’aventures que J. Dubois a racontées dans un ouvrage Le Petit Octobre. C’est à Tien-Tsin – où la vie, disait-elle, était brillante et superficielle – que Galia avait tant aimée et où elle avait rencontré son futur mari, un avocat français, qu’elle avait pu être un témoin privilégié de la révolution maoïste. Elle avait été marquée pour toujours par ces événements qui vivaient encore en elle et son thème de prédilection était que les révolutions étaient toujours pures à leurs débuts, comme le lui répétait toujours son père. A Tien-Tsin, les jeunes soldats de Mao, issus de la misère et du monde rural, qui dormaient dans les jardins des plus belles propriétés des concessions, la traitaient avec respect et se levaient sur son passage.  

Je lui fis partager ma connaissance, d’ailleurs limitée, de la jeunesse est-allemande. Celle-ci m’avait impressionné par sa modestie, voire son ascétisme – tranchant avec bien des facilités de la vie occidentale -, son niveau d’éducation et naturellement son respect pour l’Etat et la discipline, malgré des rêves et projets qui différaient peu de ceux des autres jeunesses européennes. Les jeunes femmes montraient leurs photographies en uniforme d’unités militaires et de défense et protection civile. Il y avait cette fierté, touchante et respectable, de représenter une autre Allemagne, non choisie mais qui était leur destin, qui réalisait des prouesses en étant un fer de lance du bloc de l’Est et en s’étant hissée, malgré un population réduite et l’exiguïté de son territoire, aux premiers rangs des puissances industrielles mondiales.

Mais l’on sentait aussi que les esprits étaient prêts à de grands changements. L’intense vie culturelle dans le pays – favorisée par une compétition avec l’autre Allemagne – où le théâtre, la musique et l’opéra atteignaient les plus hauts niveaux d’excellence, était un facteur favorable pour des évolutions majeures. Je me souviens de soirées magiques au Staatsoper conçu par l’architecte Karl Friedrich Schinkel qui construisit plusieurs bâtiments prestigieux de style néo-classique à Berlin. Je me rendais aussi pour Pâques à Leipzig – ville où J.S. Bach composa la plupart de ses cantates – pour écouter La Passion dans les églises. Il y avait aussi le célèbre Gewandhaus et l’atmosphère y était, en tout cas en cette période de l’année et lors de la Foire internationale (Leipzige Messe) à des années-lumière de celle qui enveloppait au quotidien l’Etat des travailleurs et ouvriers.

J. Dubois se prit au jeu de son reportage, et moi aussi d’ailleurs dans l’ombre, en découvrant une réalité insoupçonnée et que l’on a encore aujourd’hui beaucoup de peine à imaginer; elle vint à plusieurs reprises à Berlin-Est ne manquant pas d’audace, surtout pour l’époque. En tournage avec son équipe au monument militaire soviétique de Treptow, elle y croisa une unité de l’Armée rouge qu’elle réussit à faire défiler, à plusieurs reprises, pour les besoins de son caméraman. Elle avait en effet apostrophé dans sa langue – qui était la même que la sienne – l’officier commandant l’unité en lui demandant d’où il venait. Un hasard incroyable avait voulu qu’il soit né dans la même rue qu’elle à Moscou et tout avait été dès lors possible.

Au final, et de manière plus difficile à détecter que dans un pays alors réputé turbulent et frondeur dans le camp socialiste, comme la Roumanie, J. Dubois, forte de son histoire, de sa personnalité et de son expérience avait réussi à sentir la braise qui couvait sous une apparente glaciation. Les événements lui donnèrent raison plus vite que personne ne l’avait imaginé. Mais il y eut avant des soubresauts et une dizaine d’années devaient encore s’écouler.

Le 13 décembre 1981, un dimanche, il neigeait abondamment à Berlin. La visibilité était extrêmement réduite et les bruits fortement atténués, mais toute la ville n’était pas engourdie.

Helmut Schmidt était là pour rencontrer Erich Honecker, le chef du Parti, dans le cadre du dialogue inter-allemand. Au milieu de ce calme impressionnant – dont je n’ai pas le souvenir d’avoir vécu l’équivalent dans la ville -, c’est dans la nuit précédente que le général Jaruzelski avait commencé à instaurer l’état de guerre dans son propre pays, mettant ainsi brutalement un terme à l’expérience Solidarnosc. La contradiction entre les deux événements était sidérante. De nombreuses questions immédiatement surgissaient: Comment la détente allait-elle survivre à ce qui pouvait en constituer un coup d’arrêt? Les relations inter-allemandes conserveraient-elles leur rythme de croisière? Que se passerait-il en Pologne même car le seul 13 décembre ne suffirait pas à museler le pays et à annihiler toute forme de résistance. Par leur comportement, relevant du « business as usual », les deux dirigeants allemands apportaient immédiatement quelques éléments de réponse: l’affaire polonaise était un soubresaut au sein d’un bloc qui se fissurait; le pacifisme, attisé par les églises évangéliques des deux pays, commençait à prendre corps, surtout à l’Ouest; cela ferait dire à F. Mitterrand au Bundestag en 1983 dans ce qui reste peut-être le plus important discours de sa présidence – qui pesa dans le succès électoral d’Helmut Kohl, alors que la République fédérale se montrait pour le moins fébrile – que « le pacifisme était à l’Ouest mais les missiles SS-20 à l’Est ».

Exactement une semaine plus tard, il neigeait toujours; j’étais le diplomate de permanence, ce dimanche 20 décembre. Nous n’étions pas encore à l’époque des téléphones portables et je me rendis à l’Ambassade dans l’après-midi par routine pour m’assurer que tout y était en ordre. Quelques jours avant Noël, étaient exceptionnellement ouverts quelques magasins dont celui qui était au pied de notre immeuble et proposait de la mode féminine. De ce fait, une queue s’était formée sur l’avenue Unter den Linden qui dissimulait notre entrée au regard scrutateur des miliciens est-allemands en faction. Je me frayai un chemin, pénétrai dans l’immeuble et gravis les escaliers. Entre deux étages, je butais dans la pénombre sur un corps qui n’était pas totalement inerte et découvris un homme assez jeune, en mauvais état apparent, dont les vêtements étaient humides ce qui le faisait grelotter.

L’Ambassadeur qui n’était plus de Nazelle – lequel avait démissionné quelques mois plus tôt -, et le Consul furent très rapidement prévenus après que mon premier souci ait été d’apporter quelque réconfort matériel à cet inconnu qui ne parlait pas allemand. Celui-ci fut introduit dans un premier temps dans le sas de sécurité, puis dans les locaux de la chancellerie diplomatique elle-même, décision prise en concertation avec le Consul qui portait à conséquences. Au terme d’interminables explications, interrogations et vérifications, y compris avec l’aide de représentants de nos services spécialisés venus du Quartier Napoléon à l’Ouest, il s’avéra qu’il s’agissait d’un Polonais, modeste cadre de Solidarnosc, qui avait voulu « passer à l’Ouest » avec un compagnon. Ce dernier avait sans doute péri dans la traversée à la nage, la nuit et en plein hiver, du fleuve Neisse. Le survivant qui avait réussi à franchir tant d’obstacles, dont les systèmes de surveillance très sophistiqués entre la Pologne et l’Allemagne de l’Est – malgré l’appartenance à un même bloc -, avait été brièvement recueilli dans une ferme en Allemagne de l’Est, le temps de changer de vêtements. Il avait ensuite pris le train clandestinement à Francfort-sur-Oder, pourtant ville de garnison soviétique sous étroit contrôle, afin de gagner Berlin et, le croyait-il sans doute assez naïvement, la liberté à l’Ouest. Le drapeau français flottant sur l’Ambassade près de la Porte de Brandebourg, repère par excellence, lui avait désigné son étape ultime après qu’il ait réalisé le caractère infranchissable de la séparation de la ville.

Buste de Karl Marx © PP

                                                                                                 

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