Afghanistan, l’oeil du Cyclone

               L’heure est à l’évidence au repli désordonné d’Afghanistan, pour ne pas dire chaotique. Mais, paradoxalement, l’heure d’une « intervention »  repensée a aussi sonné. L’humiliation, la peur, la rancoeur, ne doivent pas conduire à l’inertie et même à la paralysie mais au contraire à se mobiliser dans un réflexe à la fois humanitaire et sécuritaire. Car l’Afghanistan est dans l’oeil d’un cyclone menaçant.

La première urgence est au départ et hommage soit rendu à ceux qui, sur place et aussi dans nos capitales, l’organisent et le réalisent. Il n’y a pas d’autre solution à court terme. La tragédie peut se produire pour les Afghans qui restent mais le drame frappe aussi ceux qui quittent sans retour dans un avenir prévisible un pays auquel ils demeurent profondément attachés. La fuite de leur Président n’est pas la leur, elle l’a précipitée.

Pour la communauté internationale, le souci premier va consister à tenter de s’assurer que l’extension de facto des zones tribales du Pakistan ne va pas devenir le foyer incontrôlé des activités les plus extrémistes. Le spectre d’un terrorisme sur une vaste échelle, qui ne s’était plus dissipé depuis les événements de 2001 ayant précisément provoqué la dernière guerre dans le pays, va hanter le monde. Ce péril justifie des efforts diplomatiques comme les entretiens de Doha avec des représentants des Talibans. Leurs parrains devront être mis sous une étroite surveillance.

Le second objectif à court et moyen terme, quel que soit le pouvoir qui va se mettre en place, va consister à travailler à la stabilisation du pays et de la région. Il y va de notre devoir humanitaire comme de nos intérêts sécuritaires. Si les zones rurales ont largement échappé à ces évolutions, les vingt années écoulées auront permis de transformer et de moderniser, en termes d’infrastructures et de mode de vie, un pays dont la population a doublé pendant la période considérée pour atteindre 40 millions d’habitants. L’honnêteté doit conduire à reconnaître que les moyens considérables dépensés par les Etats-Unis et leurs alliés n’auront pas tous été gaspillés. Il était en tout état de cause impossible de réaliser le nation building avec de seules armées. La question est aujourd’hui de savoir ce qui pourra être préservé.

Cette dernière approche peut être une justification – même si elle n’est pas la seule – de la décision de certaines puissances de rester sur place et d’y maintenir leurs Ambassades. Il est difficile à distance d’apprécier la réalité du terrain, mais il est dommage à cet égard que des Européens n’aient pas fait de même. Il n’est peut-être pas trop tard. Cela n’aurait pas impliqué nécessairement une reconnaissance du nouveau pouvoir. Le Quai d’Orsay n’aurait pas de difficulté – technique en tout cas – à exhumer la doctrine non écrite, mais longtemps appliquée , selon laquelle la France ne reconnaît pas les gouvernements mais les Etats. C’est d’ailleurs ce à quoi elle s’était conformée lorsque les Talibans avaient pris le pouvoir en septembre 1996.

La présence in situ est en effet irremplaçable pour s’informer, négocier, témoigner et aussi apporter un minimum de réconfort moral à des populations ayant aujourd’hui le sentiment de l’abandon. David Miliband, ancien Secrétaire au Foreign Office et actuellement responsable de l’IRC (International Rescue Committee) met aujourd’hui en garde pour que l’Afghanistan « cimetière des empire » ne devienne pas celui des « innocents ». Il souligne que la moitié de la population a un besoin criant d’aide humanitaire et qu’indépendamment des combats la crise sanitaire a aussi frappé.

Cette situation générale fait grossir le nombre des personnes déplacées de l’intérieur (NB: estimé aujourd’hui à 350.000) tandis que 30.000 Afghans fuient d’ores et déjà quotidiennement leur pays. La déstabilisation interne de l’Afghanistan peut donc rapidement alimenter celle des pays voisins. Le Pakistan héberge déjà 2 millions de réfugiés. L’Iran peut se réjouir in petto d’un recul occidental, mais le sort qui sera réservé à la minorité chiite Hazara victime de massacres commis en particulier en 1997 et 1998 par les Talibans  – peut contraindre un pays déjà en grandes difficultés économiques à accueillir et prendre en charge de nouveaux arrivants. La porosité des frontières de l’Afghanistan avec plusieurs pays d’Asie centrale est grande et les Etats concernés (cf. Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan) ne seront pas immunisés contre ces migrations incontrôlées.

L’évocation de la question afghane sous l’aspect politique ne peut conduire, à ce stade, qu’à une impasse au Conseil de sécurité de l’ONU. En revanche, rechercher des consensus sur les aspects économiques et humanitaires, voire sur la question plus globale de la stabilisation régionale, n’est pas absolument irréaliste dans une telle enceinte. Il s’agirait de définir une nouvelle forme « d’engagement », terme sans doute préférable à celui d’intervention, fût-elle définie comme humanitaire, car ce dernier concept a souvent été perçu comme une stratégie non avouée de regime change.

Au plan des organisations politiques régionales, la crise afghane devra conduire à un réexamen profond, sinon à des restructurations. L’intervention américaine en 2001 avait donné lieu, pour la première fois dans son histoire, à l’activation de l’article 5 de la Charte de l’Alliance Atlantique impliquant la solidarité des membres avec un Etat partenaire agressé. Force est de constater que l’action de l’OTAN hors du champ d’action défini lors de la guerre froide a été un échec, jusque dans la gestion calamiteuse du retrait des forces d’Afghanistan. L’Organisation de Coopération de Shanghaï pourrait au contraire puiser dans la crise des raisons de se renforcer.

La visibilité de l’Europe a été peu marquée malgré la forte implication, au cours des vingt dernières années et sur de multiples plans, de plusieurs de ses Etats, qu’il s’agisse du Royaume-Uni, de l’Allemagne ou de la France.  La réflexion sur le continent européen ne pourra pas dissocier l’UE et l’OTAN. La perspective d’une défense européenne restera un mythe dans un avenir prévisible mais les Européens pourront continuer à compter sur le Royaume-Uni et la France, partenaires indissociables en la matière, y compris pour le nucléaire, auxquels pourront s’agréger d’autres Etats. La perception et la réalisation du Brexit seront alors susceptibles de connaître une évolution et de faire apparaître clairement la force de liens de nature même « géologique », pour reprendre une expression inimitable du Premier ministre britannique

Quoi qu’il en soit au final, la pire des options serait donc aujourd’hui de tourner le dos à l’Afghanistan, soit en vertu de l’argument spécieux selon lequel les peuples ont le droit de vivre selon leurs us et coutumes, fussent-ils de notre point de vue considérés comme les plus rétrogrades, soit parce que le dépit ressenti par les partants s’accompagnerait de ce type de punition affectant le plus grand nombre. 

En effet, l’Afghanistan est dans l’oeil d’un cyclone de grande amplitude. Au-dessus du Golfe du Mexique, chaque fin d’été, des avions spécialement équipés survolent et traquent les tempêtes tropicales susceptibles de se transformer en Hurricane. Le trajet aérien est pour ces équipages spécialisés particulièrement rude voire dangereux jusqu’au calme apparent du coeur de la dépression. De l’Afghanistan soufflent aujourd’hui des vents mauvais qu’il nous faut approcher dans l’intérêt du plus grand nombre. Nous n’avons pas le choix.

Steppe au printemps ©️ PP

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